Paris-Midi
Paris-Midi : Du scoop au soutien (1914)
Le quotidien Paris-Midi illustre parfaitement le rôle de la presse parisienne dans l’affaire Cadiou, passant de la traque à l’exclusivité à un engagement clair pour la défense.
5 Février 1914 (Le Scoop) : Immédiatement sur les lieux après la découverte du corps pour obtenir le témoignage de la veuve.
17 Février 1914 (Le Relais) : Publie l’interview du député Cloarec, allié de la famille, politisant ainsi l’affaire.
6 avril 1914 (L’attaque) : Vers un nouveau scandale ? L’usine était allemande et a bénéficié du soutien de députés français…
Mai 1914 (L’Engagement) : Se fait l’écho d’une campagne de presse massive réclamant la libération de Pierre Cadiou.
1919 (L’Absence) : Fait notable, le journal délaisse totalement le procès après la guerre.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle11 janvier 1914 – p. 1
La disparition de M. Cadiou
Ce matin, on est encore sans nouvelles de M. Cadiou, cet industriel de Landerneau, directeur de la fabrique de la Grande-Palud, disparu depuis le 1er janvier.
Un ami de M. Cadiou nous a déclaré :
« Je ne m’explique pas la disparition de Cadiou, il était bien un peu neurasthénique, très irritable, et assez mal portant, mais jamais il n’a manifesté l’idée de se suicider.
« Ses affaires allaient fort bien, lorsqu’on a télégraphié aux ingénieurs de son usine pour savoir si l’état de ses affaires pouvait être la cause d’un suicide : ceux-ci ont répondu que l’usine et les affaires de M. Cadiou étaient très prospères. Alors je ne m’explique sa disparition pas autrement que par un crime ou un accident, à moins qu’il n’y ait dans la vie de Cadiou un mystère que seuls peuvent connaître ceux qui le touchaient de très près. »
5 février 1914 – p. 1 et 3
L’assassinat de M. Cadiou
CHEZ Mme CADIOU
Nous nous sommes présenté ce matin au domicile de Mme Cadiou, 91 bis, rue du Cherche-Midi.
Il nous a été répondu que Mme Cadiou, souffrante, avait dû s’aliter et que, dans ces conditions, elle devait différer son départ pour la Grande Palud.
Dans le voisinage on nous a déclaré que l’histoire de la somnambule était, à n’en pas douter, un stratagème employé par la famille afin de soustraire à des représailles possibles la dénonciation de l’ingénieur Pierre.
Le mystère de Brest est éclairci
On retrouve enterré le corps de M. Cadiou
Brest, 4 février. On se souvient qu’au début du mois de janvier dernier, M. Cadiou, directeur de l’usine de coton poudre de la Grande Palud, près Landerneau, avait disparu dans des circonstances mystérieuses. Certains témoignages avaient permis de croire à une fugue, d’autres au contraire laissaient supposer que M. Cadiou s’était enfui avec la caisse et qu’il s’était tué ensuite.
Une enquête avait été prescrite, et à Brest comme à Paris, on avait interrogé les proches et les intimes du disparu qui, eux, avaient émis l’hypothèse d’un crime. Une lettre adressée de Boulogne-sur-Mer au maire de Landerneau avait un instant égaré les recherches. Un mauvais plaisant avait, en effet, pris la signature de M. Cadiou et racontait qu’il était paisiblement installé à Boulogne, car la famille, tout dernièrement avait fait connaître qu’elle accorderait une prime de 2.500 francs à la personne qui fournirait une indication permettant de retrouver le disparu mort ou vivant.
Or, hier matin, le cadavre en putréfaction de l’infortuné M. Cadiou a été trouvé enfoui dans la terre dans l’une des douves des usines de la Grande Palud.
Le Parquet, aussitôt avisé est parti sur les lieux, afin d’y procéder aux constatations. C’est impatiemment qu’on attend le retour des magistrats. Chacun est anxieux d’apprendre les détails de cette affaire sensationnelle.
Une arrestation
Brest, 4 février. Le parquet de Brest a fait mettre ce soir en état d’arrestation M. Louis Pierre, âgé de 31 ans, ancien élève de l’École centrale, ingénieur de l’usine de la Grande-Palud, soupçonné d’être l’auteur de l’assassinat de M. Louis Cadiou.
M. Louis Pierre proteste de son innocence ; il a été néanmoins écroué.
6 février 1914 – p. 4
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une perquisition chez l’ingénieur Pierre
Brest, 5 février. L’ingénieur Pierre, l’assassin présumé de M. Cadiou sera transféré demain à la prison Bouguen.
Une perquisition effectuée à son domicile a établi que tout dernièrement il avait commis envers son directeur un acte de grave malveillance.
M. Pierre persiste dans ses dénégations. Au parquet on croit que M. Pierre aurait un complice.
7 février 1914 – p. 3
LA MORT DE M. CADIOU
L’ingénieur Pierre est-il coupable ?
Brest, 6 février. – Le mystère qui entoure le drame du Grand-Palud reste, malgré l’arrestation de l’ingénieur Pierre, des plus obscurs.
Les bruits les plus divers courent dans la région sur l’assassinat étrange dont fut victime M. Louis Cadiou On s’attend à une nouvelle arrestation qui peut-être apportera un peu de clarté dans cette sombre affaire. Si M. Pierre a été arrêté, c’est parce qu’il fit le geste le plus banal qu’on puisse faire. C’était pendant l’exhumation. L’ingénieur fut un instant gêné dans ses mouvements par des ronces. Il sortit de sa poche un couteau de vigneron à lame recourbée et coupa la ronce. M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, qui l’observait, fut étonné par cette arme terrible ; des soupçons lui vinrent à l’es- prit et quand il eut commencé d’interroger M. Pierre, ils se confirmèrent, et il ordonna son arrestation.
Pourtant, il faut l’avouer, les preuves qu’on a contre lui ne sont pas décisives, on doit le reconnaître. La première preuve de culpabilité que l’on donne est celle-ci : « L’ingénieur prétend n’avoir pas vu M. Cadiou le 30 décembre. Neuf personnes affirment l’avoir rencontré avec son directeur ce jour-là. »
La deuxième : c’est que des personnes certifient que M. Cadiou en sortant de l’usine avec M. Pierre avait sur son bras un capuchon et que M. Pierre avait insisté pour que M. Cadiou le mit sur sa tête. C’était, dit l’accusation, pour qu’on ne reconnût pas M. Cadiou.
La troisième : M. Pierre se rendit dans la chambre du quai de Landerneau qu’occupait Cadiou le lundi qui suivit sa disparition. Pourquoi ? Pour prendre des papiers, dit l’accusation, et la preuve, c’est que per- sonne ne l’accompagna ; il refusa même à la femme de ménage d’entrer dans la chambre avec lui.
A cette dernière présomption, l’ingénieur répond : « Ma visite en cet endroit vous étonne parce que je suis soupçonné. Autrement, elle s’explique très aisément par le désir que j’avais de faire la vérité sur la disparition de M. Cadiou. »
Il faut d’ailleurs remarquer que le jeune homme est très calme, qu’il se défend sans phrases et très simplement.
M. Pierre a été transféré ce matin à la prison de Brest, le juge d’instruction l’en- tendra cet après-midi, et peut-être sera-t-il confronté avec Mme Cadiou qui est attendue à Brest d’un moment à l’autre.
Les obsèques
L’enterrement de M. Louis Cadiou a eu lieu ce matin à Landerneau.
La veuve du défunt, venue de Paris pour assister aux obsèques, a affirmé à M. Paulin, commissaire spécial, que la belle-mère de son frère, Mme Saimby [Sainpy], de Pont-à-Mousson, a consulté dans cette ville une somnambule, qui a déterminé l’endroit exact où le corps de M. Cadiou avait été enterré.
Le commissaire spécial a fait effectuer des recherches à Pont-à-Mousson pour re- trouver la somnambule.
Le résultat d’une perquisition
Brest, 6 février. L’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou, a été écroué à la prison du Bouguen.
Dans une perquisition faite à son domicile, on a trouvé le brouillon d’une lettre adressée au ministre de la guerre accusant M. Cadiou d’avoir fracturé deux fois un wagon de coton-poudre destiné à la poudrerie d’Angoulême le fait fut reconnu exact par le ministre et ce fut à la suite de cette dénonciation que l’usine de M. Cadiou fut écartée des adjudications de l’État.
8 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
LES CHARGES CONTRE M. PIERRE SONT TOUJOURS FRAGILES
Brest, 7 février. Les ténèbres les plus profondes continuent à envelopper le mystère du Grand-Palud.
L’arrestation de l’ingénieur Pierre n’a pas fait avancer l’affaire d’un pas et déjà l’on se demande si le parquet ne va pas, faute de preuves, être obligé de lui rendre la liberté.
L’ingénieur Pierre continue à protester de son innocence : il reste calme et ne se montre nullement inquiet.
Avant de quitter Landerneau pour Brest, M. Pierre mangea d’excellent appétit. Sur sa demande même, on fit venir ici ses derniers repas de l’hôtel Roch, où il avait coutume de déjeuner et de souper lorsqu’il venait de Landerneau. Il a, pendant deux ans, pris là sa pension.
Son calme ne le quitta même pas un instant et il tint à se rendre à pied de la caserne à la gare. Il dit même, lorsqu’on lui apporta jeudi soir son souper, qu’il pensait bien revenir bientôt ici, sa non- culpabilité reconnue.
A Brest, en arrivant place de la Gare, après sa descente du train, il souhaita naturellement le bonjour, en prononçant même des paroles aimables, à un négociant de Landerneau, M. Vicaire-Levêque, marchand de meubles, qui a également un magasin à Brest.
Pour se soustraire à la curiosité, les gendarmes prirent place avec lui dans une voiture de louage qui les conduisit au parquet, où fut visé le mandat de dépôt délivré contre le jeune homme ; puis, en voiture toujours, ils l’emmenèrent au Bouguen, où il fut écroué.
La voyante et l’opinion brestoise
L’indication précise fournie par la somnambule et qui permit à M. Jean-Marie Cadiou, ainsi que l’affirme ce dernier, de découvrir le cadavre de son frère, laisse toujours l’opinion publique incrédule.
On rapporte qu’au moment où le corps de son frère fut sorti de terre, M. Jean- Marie Cadiou déclara aux personnes pré- sentes, au nombre desquelles se trouvait M. Pierre, qui n’en fut pas le moins du monde ému :
« La voyante a dit vrai, mon frère se trouvait bien à l’endroit qu’elle avait indiqué. J’ai confiance dans ses autres déclarations et je suis persuadé, comme elle disait, que le coupable sera retrouvé. »
On commence à se demander ici qui a bien pu « faire la somnambule ». Des explications paraissaient sur le point d’être fournies ; elles ne l’ont pas été, mais ce n’est peut-être que partie remise.
La situation de l’ingénieur Pierre
On a présenté tous ces jours-ci M. Pierre comme étant dans une situation pécuniaire médiocre.
La famille de l’ingénieur est, contrairement à ces dires, dans une situation excellente. On a pu du reste le constater ici, où chaque année, depuis que le jeune homme est employé à l’usine du Grand-Palud, ses parents viennent le voir. Au mois de septembre dernier, sa mère lui offrit une belle voiture automobile, et ces temps derniers encore, elle lui envoya de l’argent dont il pouvait avoir besoin en rai- son de l’arrêt des comptes de l’usine du Grand-Palud. Les parents sont d’ailleurs retirés des affaires et ont cédé leur exploitation à leur fille, qui est mariée. L’explication d’un assassinat pour des besoins d’argent croule à son tour.
Ce que dit Mme Cadiou
Brest, 7 février. – M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, a confronté cet après-midi l’ingénieur Pierre avec une débitante qui habite près de l’usine. Cette femme a affirmé avoir vu passer M. Cadiou le 30 décembre, vers 9 heures du matin. L’ingénieur maintient qu’il n’a pas revu son directeur depuis le 29.
Mme veuve Cadiou a été ensuite entendue. Sa déposition a duré trois heures, mais elle n’a rien apporté de nature à prouver la culpabilité de M. Pierre. Mme Cadiou a l’impression qu’il est coupable et a agi par haine contre son mari. Elle a confirmé qu’une consultation de la voyante de Nancy fut prise à son insu par une parente, Mme Sempy [Sainpy], puis elle a appris au juge qu’elle avait reçu le 31 décembre une lettre de M. Pierre, datée de Landerneau, adressée à M. Cadiou et réclamant une somme d’argent que le directeur avait oublié de lui remettre avant son départ pour Paris. Mme Cadiou affirme que, par cette lettre, l’ingénieur a voulu écarter les soupçons, car on sait que le crime a été commis dans la journée du 30.
Il semble encore que l’assassin ait voulu faire croire que le vol était le mobile du crime, car ni le portefeuille, ni la montre de la victime n’ont été retrouvés.
Mme Cadiou se trouvait dans un tel état de nervosité et de faiblesse que le juge a renoncé à la confronter avec M. Pierre. L’ingénieur, toujours très calme, a été reconduit à la maison d’arrêt.
9 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Brest, 8 février. La plus grosse charge qui pèse sur Pierre, c’est d’avoir été le 30 décembre, avec M. Cadiou, dans les bois de la Forest. M. Pierre, avec la plus vive énergie, a toujours soutenu que c’était le 29 que cet événement se place et non le 30. La date de cette promenade a une importance considérable. S’il est prouvé que c’est bien effectivement le 29 que l’ingénieur accompagna son patron, on voit mal ce que l’on retiendra contre lui.
A la Forest, différentes personnes habitant aux environs du château ont été interrogées un témoignage tout particulièrement intéressant a été retenu, celui de M. Caroff, un minotier.
M. Caroff a, en effet, vu M. Cadiou et son ingénieur qui venaient lui demander s’il ne pourrait pas leur vendre son moulin, dans lequel les deux hommes avaient projeté d’installer des ateliers spéciaux. M. Caroff est sûr que c’est le 29 décembre qu’il reçut leur visite. Ce jour-là, il procédait à une expédition de farine pour Plougastel et il a pu, pour cette raison, contrôler exactement ses souvenirs.
On sait, d’autre part, que M. Cadiou a passé à Landerneau la nuit du 29 au 30 décembre. Le 30 décembre au matin, du reste, il donna 5 francs à sa femme de ménage et lui annonça qu’il lui réglerait sa note de blanchissage à son retour de voyage.
Mme Quéméneur, la débitante de la Forest, près du Grand-Palud, le vit dans la matinée du 30 décembre également passer devant elle, se dirigeant vers l’usine. Les ouvriers encore le virent au Grand-Palud ce jour-là.
Il faudrait donc nettement conclure que M. Pierre n’assassina pas M. Cadiou le jour où il l’accompagna au moulin, puisque le lendemain M. Cadiou était encore vivant.
La déclaration du contremaître
Landerneau, 8 février. – M. Bignard, le contremaître de l’usine du Grand-Palud, assure que c’est le 30 qu’il vit M. Cadiou partir avec M. Pierre. Il suivit du regard les deux hommes jusqu’au pont. M. Bignard aurait un motif pour soutenir ses déclarations ce serait le jour où M. Pierre sortait avec son patron que les machines furent arrêtées par suite d’un accident survenu à une soupape.
M. Bignard est certainement de bonne foi. Il n’a cependant pas toujours été aussi précis ; à un certain moment même, il ne pouvait assurer si la promenade que firent ensemble M. Pierre et M. Cadiou avait eu lieu le 29 ou le 30.
Auprès de la somnambule
Nancy, 8 février. Mme Camille, la somnambule qui donna à Mme Saimpy [Sainpy] la consultation qui amena la découverte du corps de M. Cadiou, est aujourd’hui l’objet de toutes les conversations.
Elle est enchantée. Depuis vingt-quatre ans qu’elle travaille, elle n’avait jamais réussi une aussi merveilleuse affaire.
Mme Camille se souvient maintenant qu’elle donna une consultation le 31 janvier à une dame dont elle se rappellerait difficilement la physionomie, De la consultation proprement dite, elle ne se rappelle que peu de chose. Elle sait qu’à son réveil du sommeil hypnotique elle avait les yeux pleins de larmes. Le crime affreux qu’elle avait entrevu l’avait fortement impressionnée.
Une charge grave pèse sur M. Pierre
Brest, 8 février. – Les commissaires spéciaux Paulin et Lemez ont continué leur enquête sur l’affaire Cadiou. Ils ont recueilli un nouveau témoignage établissant que Cadiou a été vu le 30 décembre à l’usine de la Grande Palud.
L’ingénieur Pierre affirme que le directeur n’y reparut pas après le 29.
Cette contradiction, confirmée par plusieurs témoins, est la charge la plus grave qui pèse sur M. Pierre.
Le juge d’instruction doit entendre demain le contremaître de l’usine, M. Bignard, qui a déclaré avoir vu le directeur et l’ingénieur se diriger ensemble le 30, à onze heures et quart du matin, vers le Moulin, lieu proche du crime, et M. Pierre revenir seul à l’usine à midi moins dix ; or, d’après les constatations légales, l’assassinat aurait été commis avant le déjeuner le 30 décembre.
10 février 1914 – p. 1 et 3
L’assassinat de M. Cadiou
UNE NOUVELLE PISTE
Brest, 10 février, (De notre correspondant particulier). Je viens d’apprendre que les commissaires spéciaux suivent une nouvelle piste.
Un représentant de commerce de Landerneau a déclaré, en effet, que quelques jours après le crime, une personne habitant les environs de la Grand’Palud était venue lui apporter une somme de six cents francs qu’elle se trouvait lui devoir.
Sachant son débiteur sans argent, le représentant ne put s’empêcher de lui demander :
C’est vous l’assassin de Cadiou !
L’homme pâlit et ne se défendit pas. Que va donner cette nouvelle piste ? Nul, hormis Mme Camille, la somnambule, ne le pourrait prédire.
En attendant, M. Jean Cadiou, qui découvrit si miraculeusement le cadavre de son frère, fait, chaque jour, dans les bois de La Forest, de longues et patientes recherches afin de retrouver le portefeuille du mort et la pioche qui servit à les enterrer, car la voyante de Nancy a affirmé que ces objets se trouvaient dans les taillis voisins du lieu de l’assassinat
L’assassinat de M. Cadiou
Les charges contre M. Pierre ne se précisent pas
Brest, 9 février. – Actuellement, les inspecteurs de la brigade mobile auraient reçu deux témoignages tendant à établir que le 30 décembre l’ingénieur Pierre accompagna M. Cadiou à l’usine du Grand-Palud. Ceci sera vérifié avec soin, il y va de l’intérêt même de l’accusation. Celle-ci, en effet, n’a pas encore réussi à mettre l’ingénieur en opposition avec tous les témoins déposant sur le même fait.
Si plusieurs personnes, au nombre desquelles se trouve un contremaître, M. Bignard, assurent que MM. Pierre et Cadiou allèrent au Moulin le 30 décembre, M. Caroff, le minotier, place cette visite le 29 décembre.
D’ailleurs, on n’a pas été sans être frappé de l’impossibilité dans laquelle se trouvait le 29 ou le 30 décembre M. Pierre d’accompagner M. Cadiou chez M. Caroff, puis dans les bois, de l’assassiner, de revenir à la maison, de se nettoyer et de rentrer ensuite à l’usine, cela en 35 minutes.
On serait plutôt tenté de penser, sans parti pris, que le jeune homme est simplement allé, comme il l’a dit, chez M. Caroff, à la porte de la maison duquel il laissa M. Cadiou.
Une révélation démentie
Landerneau, 9 février. – M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial s’est rendu la nuit dernière à Saint-Divy, où il a entendu un ancien ouvrier de l’usine du Grand-Palud, qui disait avoir des révélations à faire an sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Cet ouvrier a déclaré au commissaire que, dans la matinée du 28 décembre, il avait vu arriver dans la cour du moulin un inconnu d’allures suspectes, que la bonne de l’ingénieur Pierre introduisit chez son maître.
Interrogée à son tour, ce matin, par M. Paulin, commissaire adjoint, cette domestique a affirmé au magistrat n’avoir vu personne se présenter ce jour-là chez M. Pierre.
11 février 1914 – p. 1 et 4
L’assassinat de M. Cadiou
L’INGÉNIEUR PROTESTE DE SON INNOCENCE
Brest, 11 février (De notre correspondant particulier). Mme Pierre, que j’ai vue dans la maison de son malheureux fils, est assurée de l’innocence de ce dernier, mais veut que la lumière soit complète, qu’il soit non seulement relâché, mais complètement lavé de la grave inculpation qui a pesé sur lui.
Elle s’est inquiétée près de moi de la santé de son enfant, je l’ai rassurée en lui affirmant que, depuis son incarcération, il ne s’était pas départi de son calme et avait sans cesse affirmé que la lumière se ferait sur le drame.
Quand le gardien-chef de la prison est venu lui apporter un télégramme d’un de ses parents de Paris lui annonçant que Me Henri-Robert acceptait de l’assister, l’ingénieur répondit d’un air tranquille qu’il n’avait besoin d’avocat puisqu’il n’avait rien à se reprocher.
La brigade mobile de Rennes vient d’arriver et s’est lancée aussitôt sur de nouvelles pistes.
LA MORT DE M. CADIOU
Nouvelles recherches de la police
Brest, 10 février, (De noire correspondant particulier). Je viens d’apprendre que les commissaires spéciaux suivent une nouvelle piste.
Un représentant de commerce de Landerneau a déclaré, en effet, que quelques jours après le crime, une personne habitant les environs du Grand-Palud était venue lui apporter une somme de six cents francs qu’elle se trouvait lui devoir.
Sachant son débiteur sans argent, le représentant ne put s’empêcher de lui crier :
C’est vous l’assassin de Cadiou !
L’homme pâlit et ne se défendit pas. Que va donner cette nouvelle piste ? Nul hormis Mme Camille, la somnambule, me le pourrait prédire.
En attendant, M. Jean Cadiou, qui découvrit si miraculeusement le cadavre de confrère, fait, chaque jour, dans les bois de La Forest, de longues et patientes recherches afin de retrouver le portefeuille du mort et la pioche qui servit à les enterrer, car la voyante de Nancy a affirmé que ces objets se trouvaient dans les taillis voisins du lieu de l’assassinat.
M. Pierre sera-t-il mis en liberté ?
Brest, 10 février. Mme Cadiou est repartie pour Paris. Elle ne sera de nouveau entendue à l’instruction que si les événements l’exigent.
Le juge d’instruction a lancé ce matin plusieurs commissions rogatoires pour apporter quelque lumière sur plusieurs points demeurés obscurs.
Il se pourrait que l’ingénieur Pierre fût relaxé très prochainement si les confrontations avec certains témoins ne prouvent pas sa culpabilité.
Mme Pierre proclame l’innocence de son fils
Brest, 10 février. Mme Pierre, mère de l’ingénieur Pierre ne doute pas de l’innocence de son fils qu’elle ne veut pas voir seulement libéré mais complètement lavé de tout soupçon.
Au sujet de la dénonciation reprochée à M. Pierre contre M. Cadiou, Mme Pierre affirme que son fils avertit son directeur qu’il ne voulait pas être complice d’un acte frauduleux et, en le dénonçant, il voulut se décharger de toute responsabilité. L’instruction se poursuit sans obtenir aucun résultat nouveau.
Brest, 10 février.
L’instruction de l’affaire Cadiou, devant la fragilité des charges contre M. Pierre, semble s’orienter dans une nouvelle voie.
Le médecin légiste, M. Rousseau, qui a assisté à la découverte du cadavre a confirmé au juge d’instruction son étonnement, que seules, quelques petites gouttes de sang tâchaient le faux col de M. Cadiou qui, on le sait, eut la gorge presque entièrement sectionnée, et de plus qu’aucune trace de lutte n’a également été relevée sur le cadavre.
12 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
L’ingénieur proteste de son innocence
Brest, 11 février (De notre correspondant particulier). – Mme Pierre, que j’ai vue dans la maison de son malheureux fils, est assurée de l’innocence de ce dernier, mais veut que la lumière soit complète, qu’il soit non seulement relâché, mais complètement lavé de la grave inculpation qui a pesé sur lui.
Elle s’est inquiétée près de moi de la santé de son enfant, je l’ai rassurée en lui affirmant que, depuis son incarcération, il ne s’était pas départi de son calme et avait sans cesse affirmé que la lumière se ferait sur le drame.
Quand le gardien-chef de la prison est venu lui apporter un télégramme d’un de ses parents de Paris lui annonçant que Me Henri-Robert acceptait de l’assister, l’ingénieur répondit d’un air tranquille qu’il n’avait besoin d’avocat puisqu’il n’avait rien à se reprocher.
La brigade mobile de Rennes vient d’arriver et s’est lancée aussitôt sur de nouvelles pistes.
Brest, 11 février. – Mme Pierre, mère de l’Ingénieur, a reçu aujourd’hui la permission de voir son fils à la maison d’arrêt : elle l’a trouvé très calme, très résigné et persuadé que bientôt va éclater son innocence.
Les commissaires de la brigade mobile ont fait une enquête pendant toute la journée sur un individu qui, quelques jours après le crime a payé à M. Cheonne [Chéenne], représentant de commerce à Landerneau, une dette de 600 francs alors qu’il était jusque-là insolvable. Ce point n’est pas encore éclairci.
Demain, le juge d’instruction confrontera M. Pierre avec le fermier Bonnefoy qui affirme avoir vu le directeur de l’usine et l’ingénieur ensemble le 30 décembre, ce que M. Pierre nie formellement.
Brest, 11 février. Il ne serait plus douteux maintenant que le directeur de l’usine du Grand’Palud a été tué loin des où son cadavre a été retrouvé. Le médecin légiste apporte des preuves anatomiques indéniables à cet égard. Il y a eu d’abord étranglement, puis, quelque temps après, section de la gorge, arrachement du larynx, plaie au cou, sans doute faite pour marquer les traces de strangulation et faire croire à un assassinat en plein bois.
UN AUTRE MYSTÈRE AU GRAND’PALUD
Brest, 11 février. – L’affaire Cadiou parait se compliquer étrangement.
Voici que l’on vient de signaler au procureur de la République un lait assez curieux qui, si on le rapprochait de l’affaire Cadiou, donnerait singulièrement à réfléchir aux magistrats.
Il y a quatre ans, le meunier du moulin du Grand Palud a disparu dans des circonstances qui n’ont jamais été éclaircies. On a cherché en vain à en établir les causes.
On en vient tout naturellement à se demander s’il n’y aurait pas une relation entre le crime commis sur M. Cadiou et la disparition du meunier.
13 février 1914 – p. 3
LA MORT DE M. CADIOU
L’ingénieur Pierre sera-t-il mis hors de cause ?
Une nouvelle piste
Brest, 12 février. Il semble se confirmer que M. Cadiou, le 31 décembre, prit le train à Landerneau pour se rendre à Morlaix, et qu’il a été vu le 1er janvier dans cette ville.
Toutes les hypothèses émises jusqu’à ce jour disparaîtraient alors, et l’enquête suivrait une nouvelle piste.
Brest, 12 février. M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, M. Baron, vétérinaire à Morlaix et Mme Baron ont affirmé au juge d’instruction avoir vu M. Cadiou arriver à Morlaix le 31 décembre par le train de cinq heures du soir.
M. Picquart propriétaire d’un café, et deux consommateurs ont reconnu M. Cadiou au café, dans la matinée du 1er janvier.
M. Pierre est confronté avec les témoins
Brest, 12 février. Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui 5 témoins ouvriers de l’usine de la Grande Palud et des fermiers des environs qui ont a nouveau affirmé avoir vu M. Pierre et Cadiou le 30 décembre, à 11 heures du matin, quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin.
Confronté avec les témoins, M. Pierre a maintenu la date du 29 décembre, mais il déclare pouvoir se tromper.
15 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Un juge de paix aurait reçu des confidences de la victime
Brest, 14 février. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, vient, par commission rogatoire, de charger son collègue de Quimper d’interroger M. Le Guiner, juge de paix.
Celui-ci aurait reçu d’intéressantes confidences de M. Cadiou.
Quelques jours avant sa disparition, ce- lui-ci aurait dit à M. Le Guiner :
« Vous n’imaginez pas les luttes que j’ai dû soutenir contre mes ennemis ; mais, maintenant, je les tiens. J’ai contre eux des documents compromettants. Ils me laisseront tranquille bientôt. »
M. Cadiou disparaissait et son ami, se souvenant du propos tenu par lui, en informait la justice.
Les ennemis auxquels M. Cadiou faisait allusion seraient connus.
On annonce qu’une nouvelle perquisition aura lieu cet après-midi chez Mlle Julia Juzeau, la servante de l’ingénieur Pierre. D’autres perquisitions auront lieu incessamment.
Le docteur Paul, médecin légiste, chargé de la contre-autopsie, arrivera à Morlaix mardi matin.
17 février 1914 – p. 1 et 4
Ce que dit M. Cloarec au sujet de l’affaire Cadiou
M. Cloarec, député du Finistère, qui nous reçoit, ce matin, s’étonne et s’indigne des graves imputations à son égard, pour la plupart sous-entendues, que la presse régionale publie et que certains journaux parisiens reproduisent.
Je ne comprend pas, nous dit-il. Que veut-on dire ? Que c’est moi qui ai tué Cadiou ? C’est admirable. En fait, il ne faut voir là qu’une campagne politique de mes adversaires réactionnaires. Quelques mots mettront les choses au point :
Il était naturel que dès le début Mme Cadiou vint me trouver, car je suis le maire et le député du pays, et, de longue date, l’ami du défunt.
« Mais je ne suis pas actionnaire de son usine. Les capitaux ont été rassemblés par sept capitalistes dont les noms figurent sur l’acte d’association de la Société anonyme. Je n’y ai personnellement pas mis un sou, et je le regrette, car cette affaire rapportait au moins 20 %.
« Alors, que veut-on dire ?
« Je ne suis pas le seul parlementaire en relations avec Cadiou. Pourquoi ne nomme-t-on pas le parlementaire du Finistère qui eut précisément des démêlés avec lui !
« En ce qui concerne les fournitures à la Guerre, je ne m’en suis jamais mêlé. Il n’y avait d’ailleurs pas lieu. La Guerre n’est pas un client à qui le fournisseur présente sa facture. Pour le coton, notamment, produit essentiellement hygrométrique, dont le poids varie constamment, les fournitures sont examinées à la réception et une certaine quantité en est toujours rejetée.
« C’est donc une fable absurde que de prétendre que le ministère des Finances aurait arrêté le paiement d’un cinquième wagon non fourni ajouté à une fourniture de quatre wagons. Cela est impossible. Ce qui eut lieu c’est ceci :
« Il y a quelque temps, un M. Pollet [Potel], du Havre, demanda du coton à M. Cadiou. Celui-ci lui en donna trois wagons. M. Pollet [Potel] les adresse directement à Angoulême qui, reconnaissant les cotons de la Grand’ Palud les refusa. Cadiou pria alors Angoulême de les conserver et de les mettre en compte dans sa prochaine et personnelle fourniture. « En fait, si j’ai mon idée quant à l’assassinat de Cadiou, je ne suis pas juge d’instruction. Je m’étonne pourtant de ceci. Pourquoi Pierre, chimiste aux gages de Cadiou, simple propriétaire d’usine, dénonça-t-il les produits qu’il était chargé, lui, de fabriquer excellents ? Pourquoi Pierre quittant Cadiou le 29 décembre lui demandait-il de l’argent le 30 sachant qu’il ne pouvait encore être arrivé à Paris pour le lui envoyer ?
« Je n’accuse pas Pierre. Je ne demande pas mieux que croire à son innocence, je relève des faits. Pour moi, Cadiou a été assassiné avant le 1er janvier. Ceux qui croient l’avoir vu après à Morlaix sont, de bonne foi, trompés par les fêtes successives de Noël, un dimanche, le jour de l’an, un dimanche. Rien n’expliquerait sa réserve à Morlaix vis-à-vis de ses parents et de ses connaissances. »
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Les témoins l’ont vu le 31 décembre
L’ingénieur Pierre, malgré l’absence de toutes preuves de culpabilité et malgré la demande de mise en liberté provisoire déposée par ses défenseurs, demeure en prison. A Brest, on est cependant de plus en plus persuadé que l’inculpé n’est pour rien dans une affaire dont toute la région s’entretient maintenant avec une véritable passion.
Diverses hypothèses circulent. D’après un de nos confrères régionaux, le « Nouvelliste de Bretagne », c’est à Morlaix et non au Grand’ Palud que M. Cadiou aurait été assassiné :
« M. Cadiou est arrivé à Morlaix le 31 décembre et il y était encore le 1er et le 2 janvier.
« Pourquoi l’industriel qui n’en était pas à un voyage près ne poursuivit-il pas sa route sur Paris, le 31 décembre ?
« Tous ceux qui l’ont approché le 31 décembre et le 1er janvier sont unanimes à affirmer qu’il semblait fatigué et soucieux.
« Sont-ce des soucis d’un ordre particulier qui éloignaient le père de famille de sa femme et de ses enfants à une date où d’habitude les hommes d’affaires les plus occupés se réunissent aux leurs pour fêter l’année nouvelle ?
« Il est permis de le supposer, surtout si l’on suit avec attention toutes les vicissitudes de l’affaire industrielle que dirigeait M. Cadiou depuis plusieurs années.
« M. Cadiou avait-il eu, au cours de ses luttes contre certaines hostilités, à réunir, pour se défendre ou pour se venger un jour des dossiers compromettants ?
« Était-il retenu à Morlaix par une entrevue secrète qui était la cause unique de son air soucieux depuis quelque temps ? L’entrevue fut-elle orageuse ? L’industriel laissa-t-il comprendre qu’il était armé par des documents dangereux ? Y avait-il un intérêt très grave pour son ou ses interlocuteurs à ce que le directeur du Grand’ Palud disparût, pour que les documents puissent être anéantis avec lui ? Tout cela est fort possible.
« En aucun cas, on ne peut admettre que le vol de ce que portait M. Cadiou soit le mobile du crime.
« Ce n’est ni pour les quelques billets de banque de son portefeuille, ni pour sa montre et encore moins pour son mouchoir de poche que M. Cadiou a été frappé.
« Il a été supprimé parce qu’il était devenu gênant. »
De son côté l’« Ouest-Éclair », écrit :
« Le mystère du Grand’Palud est un mystère voulu et qui est dû à un personnage qui, lui, n’est pas mystérieux. Son nom s’inscrit à toutes les pages de l’histoire Cadiou ; on le trouve, le nom de cet homme, avant que M. Cadiou soit directeur du Grand’Palud, on le trouve encore depuis, souvent mêlé aux actes commerciaux de l’usine, on le trouve sur les bordereaux de paiement de l’industriel, pour des annuités de 100.000 francs.
« On le trouve pour être celui qui cria à l’assassinat de M. Cadiou avant même qu’il fût mort, on le trouve le jour de la plainte en assassinat. On le trouve partout. Est-il bien nécessaire de le désigner autrement ? et ce personnage, en prêtant à la famille Cadiou le poids de l’autorité de son rôle politique, a donné à la version présentée par les parents du défunt un crédit tout spécial. »
Le juge refuse la mise en liberté provisoire de M. Pierre
Brest, 16 février. De nouveaux témoins déclarent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix. Parmi ces témoins, une dame employée dans une pâtisserie affirme avoir servi, ce jour-là, des gâteaux à M. Cadiou.
Le juge d’instruction a envoyé des commissions rogatoires pour entendre ces témoins.
Brest, 16 février. Le procureur de la République, le juge d’instruction et M. Rousseau, médecin légiste, sont partis ce soir pour Morlaix afin d’assister demain à l’autopsie du corps de M. Cadiou, qui sera faite à l’hospice civil, dès la première heure, par le docteur Paul.
Le docteur Rousseau a déposé hier au parquet un long rapport concernant l’examen du manteau de caoutchouc de M. Cadiou. Il a nettement établi que la victime était vêtue de ce manteau au moment de l’attentat et qu’on l’en dévêtit après le crime pour recouvrir le cadavre.
Brest, 16 février. – Le juge d’instruction chargé de l’affaire Cadiou a rejeté la requête présentée par l’ingénieur Pierre, tendant à sa mise en liberté provisoire. L’ordonnance du juge se base sur ce fait que tous les témoins n’ont pas encore été entendus, que l’accusé lui-même n’a pas été interrogé sur le fond et qu’au surplus, les résultats de la deuxième autopsie ne sont pas connus.
18 février 1914 – p. 3
L’Assassinat de M. Cadiou
UN COUP DE THÉÂTRE
Morlaix, 17 février. – Le docteur Paul, médecin légiste, désigné par le Parquet de la Seine, sur la demande du juge d’instruction, M. de la Noë, est arrivé à la première heure pour faire l’autopsie de M. Cadiou.
MM. Menessier [Mennessier] et Paulin, accompagnés de M. Lemez, inspecteur de police, sont venus dans notre ville en même temps que le Parquet.
Les deux commissaires spéciaux étaient porteurs d’une valise scellée contenant les effets trouvés sur M. Cadiou au moment de la découverte de son cadavre.
Elle a eu lieu en présence de M. Guilmard, procureur de la République, Bidard de la Noë, juge d’instruction de Brest, Piquard, procureur de la République, Le Clech, juge d’instruction à Morlaix, Rousseau, médecin légiste, qui avait procédé à la première autopsie, et Roger Fachot, avocat général à Morlaix.
L’examen du cou et de la tête a été particulièrement minutieux ; on a relevé des traces d’ongles sur le cuir chevelu et au cou.
Les premiers résultats de l’autopsie ont permis d’établir que M. Cadiou n’était pas mort étranglé.
Ce résultat obtenu, le docteur Paul a continué ses recherches et a établi que M. Cadiou avait été tué par une balle de revolver, tirée derrière la tête ; la balle a suivi la nuque en obliquant de gauche à droite et d’arrière en avant, puis a tranché l’artère carotide droite.
Le praticien a trouvé la balle à la base du crâne ; elle est du diamètre de 6 millimètres.
La section de la gorge a été faite après la mort.
Brest, 17 février. Toutes les investigations du parquet tendent à retrouver le revolver qui a servi à tuer M. Cadiou.
M. Paulin, commissaire spécial, a, dès la première heure, de sa propre initiative, interrogé l’ancien gardien de l’usine, M. Bossard. Celui-ci a déclaré que, pour le service de nuit, M. Pierre lui avait confié un revolver en lui conseillant de le mettre sous son matelas.
M. Bossard, malade, a été absent de l’usine du 27 décembre au 7 janvier ; il aurait remis le revolver à l’ingénieur sur la demande de ce dernier, le 17 janvier.
Cette arme n’a pas été retrouvée au cours de la perquisition faite ce soir au domicile de M. Pierre.
Brest, 17 février. Les membres du parquet ont perquisitionné à Landerneau domicile de l’ingénieur Pierre, ils ont saisi une carabine de 6 millimètres et un revolver bull-dog.
Le crime paraît avoir été commis avec un autre revolver appartenant au gardien de nuit de l’usine qui était absent le 30 décembre. Cette arme était placée sous le matelas du gardien.
M. Cadiou a été tué à bout portant et sans doute dans le bois ; il avait alors un capuchon sur la tête, car une trace de balle a été relevée dans ce vêtement.
19 février 1914 – p. 3
L’Assassinat de M. Cadiou
Les perquisitions opérées hier n’ont donné aucun résultat
Landerneau, 18 février. Depuis hier, tout est transformé dans l’affaire Cadiou. Les magistrats cherchent aujourd’hui à éclaircir la question des armes trouvées chez l’ingénieur et à l’usine Cadiou.
Deux revolvers se trouvaient à l’usine, l’un de six millimètres, l’autre de huit millimètres. Le gardien de nuit Bossard a déclaré que M. Pierre était en possession de cette dernière arme depuis le 20 janvier.
Le revolver trouvé dans l’appartement de l’ingénieur Pierre a été présenté à M. Bossard. Le veilleur de nuit l’a reconnu comme étant celui qui fut en sa possession.
Le revolver de 6 mm, acheté par l’ingénieur Pierre en juillet 1913 n’était donc pas destiné au veilleur de nuit. Ce revolver a disparu.
Nouvelles perquisitions
D’autre part, la brigade mobile a opéré hier matin une perquisition au domicile de M. Legrand, ancien maire de Landerneau, auquel M. Cadiou, avant sa disparition, aurait confié des documents se rattachant à l’usine de la Grand’ Palud.
M. Legrand a déclaré aux magistrats qu’il avait brûlé tous les documents concernant l’usine. Néanmoins, on passa outre et des papiers intéressants furent recueillis et mis sous scellés.
Cet après-midi on a fait une nouvelle perquisition au domicile de M. Cadiou.
Comme dans la maison de l’ancien maire de Landerneau, chez qui on a perquisitionné hier matin, on aurait constaté que de nombreux documents furent brûlés quelques jours après la disparition de la victime.
C’est tout ce que l’on sait actuellement.
Brest, 18 février. L’ingénieur Pierre sera extrait demain matin de la prison et comparaîtra devant le juge d’instruction qui doit lui poser la question suivante :
M. Cadiou a été tué par une balle de revolver de 6 millimètres. Où est l’arme de ce calibre que vous avez achetée en juin, et qui n’a pas été retrouvée à votre domicile ?
M. Pierre a déclaré à son avocat qu’il fournirait toutes les explications à ce sujet.
21 février 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
On recherche des complices
Landerneau, 20 février. Il faut le reconnaître la journée d’hier a été désastreuse pour M. Pierre. Ici même, où toutes les sympathies lui étaient acquises, on n’a plus le bel enthousiasme de la semaine dernière. On reconnaît que les réponses de l’ingénieur sont mauvaises, qu’elles n’ont aucune valeur, qu’elles sont trop précises, trop pleines de petits détails pour être vraies.
L’attitude de l’inculpé reste pourtant extraordinaire. Pas la moindre émotion, pas le moindre trouble, un sang-froid qui ne se dément jamais, qui se manifeste dans tous les gestes, dans toutes les paroles, qui sont d’un homme dont on ne peut soupçonner l’inquiétude.
Le prochain interrogatoire de M. Pierre aura lieu demain après-midi.
MM. Mennessier et Paulin, commissaires spéciaux, ont pu établir, par une enquête faite à Landerneau, que M. Pierre avait acheté à la même époque deux revolvers ; dont l’un en donnant le nom de Bignard, contremaître d’usine.
Les points de repère invoqués par l’ingénieur au sujet de l’achat de son revolver de 6 millimètres sont donc inexacts. Toute l’attention de la police spéciale tend maintenant à établir le mobile du crime et à déterminer s’il existe une complicité.
M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de l’usine de la Grand-Palud, a été entendu ce matin par le juge d’instruction. Il a précisé certains détails relatifs à la lettre que lui envoya une de ses parentes, après avoir consulté une somnambule à Nancy. Cette lettre lui permit de découvrir facilement le lieu où était enterré le cadavre de son frère.
M. J.-M. Cadiou a également fait au juge d’instruction le récit de la découverte du cadavre.
Demain, le juge entendra la somnambule de Nancy.
22 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
La somnambule de Nancy, entendue par le juge d’instruction, déclare ne plus se souvenir de rien
Brest, 21 février. Le juge d’instruction a entendu ce matin successivement Mme Saimpy [Sainpy], parente de Mme Cadiou, et la veuve Hoffmann, la somnambule de Nancy qui indiqua l’endroit où était caché le corps de l’ingénieur.
Mme Saimpy [Sainpy] a répété au juge qu’elle était allée consulter Mme Hoffmann, et que celle-ci, dans le sommeil hypnotique, lui avait donné des indications précises sur l’assassinat de M. Cadiou et particulièrement le signalement de l’assassin et le lieu où avait été enfoui le cadavre.
Mme Hoffmann, de son côté, a déclaré ne pas se souvenir, rien ne subsistant à l’état de veille du sommeil hypnotique.
On recherche toujours, mais sans succès, le fameux revolver de 6 m/m que possédait M. Pierre. Le représentant de commerce, à qui l’ingénieur a déclaré l’avoir vendu, tarde beaucoup à se faire connaître.
Cet après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noë a reçu les témoignages de Mme Richard et de Mlle Guillemin, mère et tante de Mme Cadiou. Cette dernière qui avait été également convoquée a répondu que son état de santé ne lui permettait pas de faire le voyage de Paris à Brest.
Mme Richard a déclaré que, à l’insu de sa fille, elle a pris une paire de gants ayant appartenu au disparu et les a remis à Mlle Guillemin, qui les a expédiés à Mme Saimpy [Sainpy]. Ces objets ont permis à la voyante de Nancy de fournir ses extraordinaires révélations.
On n’a pas encore pu élucider de façon certaine, à la suite de quelles circonstances, le corps a été découvert.
On affirme ici que les renseignements fournis par la voyante auraient été suggérés par une femme qui connaissait toutes les phases du drame et qui, pour libérer sa conscience, aurait usé de ce subterfuge.
Rennes, 21 février. L’« Ouest-Éclair » publie aujourd’hui la note suivante :
« Jeudi dernier, 19 février, arrivait à Dinan (Côtes-du-Nord), venant de Guingamp, un voyageur de commerce, Léopold Thévenot, qui descendit dans un hôtel où il s’inscrivit comme étant originaire du département de l’Ariège.
« Aujourd’hui, à la table de l’hôtel, il se reconnut comme étant le voyageur auquel M. Pierre avait montré le revolver. Il a ajouté qu’il avait tiré avec ce revolver plusieurs balles dans le jardin du Moulin, à une date qu’il place entre le 1er et le 5 janvier.
« Par contre il a affirmé n’avoir pas acheté le revolver.
« M. Thévenot a écrit au juge d’instruction de Brest pour lui demander à être entendu par commission rogatoire. »
Brest, 21 février. Sur des indications fournies à la police spéciale, le commissaire M. Paulin et l’inspecteur Lemez, aidés de plusieurs ouvriers, ont effectué des recherches dans le bois près de l’endroit où a été enfoui le cadavre de M. Cadiou. Des dragages ont été opérés dans le ruisseau longeant le taillis. On recherchait le revolver, instrument du crime, et les outils qui ont servi à l’enfouissement.
Ces recherches sont demeurées sans résultat.
Brest, 21 février. Le bruit a couru que certains documents du dossier de l’affaire Cadiou avaient disparu du cabinet du juge d’instruction et que toutes les serrures des portes du Parquet allaient être changées. Il est exact que l’on va poser huit nouvelles serrures, mais le juge affirme qu’aucun papier n’a disparu.
23 février 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une prime est offerte à l’acheteur du revolver
Brest, 22 février. Les amis de la famille de l’ingénieur Pierre offrent une prime de 500 francs au voyageur de commerce qui, de passage à Landerneau, a acheté un revolver Hammerless de 6 millimètres à M. Pierre, ingénieur de l’usine de la Grande-Palud.
24 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Deux nouveaux témoignages
Brest, 23 février. La police spéciale a recueilli une information suivant laquelle deux cultivateurs de Gouesnou, qui revenaient de la foire, passaient dans la nuit du 30 au 31 décembre, vers une heure du ma- tin, sur la route du moulin de la Grand-Palud, quand ils aperçurent une lumière à l’endroit où fut trouvé depuis le corps de M. Cadiou.
Les deux cultivateurs avaient cru voir un feu follet. Une enquête a été immédiatement ouverte.
Interrogatoire du voyageur de commerce
Saint-Malo, 23 février. – Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, le voyageur de commerce, M. Thévenot, vient d’être interrogé par le commissaire spécial de la police mobile.
Il a déclaré être allé chez M. Pierre, le dimanche 29 juin ou le 6 juillet 1913, avec deux dames. M. Pierre tira des coups de revolver dans son jardin. M. Thévenot ne se servit pas de l’arme et ne put voir le revolver que M. Pierre ne lui proposa pas d’acheter.
On lève les scellés à la Grande-Palud Brest, 23 février. Le juge d’instruction, en présence de M. Legrand, fondateur de l’usine de la Grande-Palud, a levé les scellés et examiné les pièces saisies à son domicile.
Dans ce volumineux dossier se trouvent des documents concernant la fondation de l’usine et des lettres de M. Cloarec, député, avocat conseil de la société, chargé de trouver l’année dernière, un acquéreur pour l’usine.
25 février 1914 – p. 1
La Vision à distance
LE CAS DE LA SOMNAMBULE DE NANCY
Le « cas » de Mme Hoffmann, dite Camille, la somnambule de Nancy, qui, après avoir donné les précisions les plus troublantes sur l’assassinat de M. Cadiou, fit, parait-il, retrouver le cadavre d’un autre disparu, M. Chapelaud, noyé dans la Saône, suscite, dans tous les milieux, les plus vifs commentaires.
D’une façon générale, les praticiens, à l’esprit critique, dénient, de façon absolue, tout fondement aux expériences qu’on leur cite, parce qu’antiscientifiquement observées. On sait que le docteur Charcot, qui faisait autorité en la matière, et dont les expériences cliniques furent innombrables sur l’hypnotisme et le somnambulisme, à La Salpêtrière, était un incrédule. Mais, s’il niait la vision à distance sans contact, il enregistrait comme acquise la possibilité de la transmission de pensée, qui, désormais, consciente ou inconsciente, ne rencontre plus d’adversaires.
Des faits troublants
Nous avons questionné, à ce sujet, le héros de « cas » de transmission de pensée et de vision à distance, dont l’honorabilité, et, en quelque sorte, l’amateurisme, écartent toute possibilité de supercherie :
Sans entrer dans le débat scientifique, nous dit-il, sans user d’aucun jargon, je puis certifier des « cas » personnels de vision à distance, dont les psychiatres connaissent le processus, mais qui, en dehors de tout hypnotisme, sinon de tout magnétisme, rendent explicables les renseignements fournis par certaines pythonisses sérieuses.
« Certains êtres, prédisposés par leur nervosité, en général des femmes, voient, à l’état de veille, tels objets ou telles circonstances parfaitement hors de leurs connaissances, pourvu qu’ils soient mis en contact direct avec une personne ou un objet en rapports avec ce qui fait le but de l’interrogation.
« Je suis, moi-même, dans ce cas, et le hasard seul me l’a révélé, La première expérience fut, dans mon esprit, une simple plaisanterie. Interrogé par une personne, au cours d’une soirée banale, sur
Occupations du jour et lui ayant pris la main par jeu, je lui dis, instantanément, la première idée qui me passa par la tête : qu’elle avait fait ceci, dans une chambre meublée de telle manière, avec tels détails marquants. A ma grande surprise, et à la sienne, c’était en tous points exacts. Sollicité immédiatement par divers spectateurs, sans plus de formalités, je me livrai sur eux aux mêmes investigations, avec même succès. Chacun croyait au miracle, moi le premier.
« A des intervalles irréguliers, sans plus de préparation ni d’analyse, je reproduisis l’expérience. Neuf fois sur dix, elle donna des résultats immédiats et probants. Tentée sur des objets, c’est-à-dire un bibelot par exemple tenu quelques secondes dans les mains, en présence de son possesseur, la même expérience réussit. Je voyais ? J’en fus fort troublé.
« L’explication du phénomène, très simple, me fut fournie longtemps après par un psychiatre non professionnel, mais très averti, homme connu et considéré. Pour certains sujets prédisposés, m’affirma-t-il, la transmission de pensée est instantanée. La première image qui se présente à leur cerveau immédiatement après la mise en contact avec la personne ou l’objet intermédiaire pris en présence de son possesseur, est la pensée même de l’interlocuteur. Il suffit de l’émettre pour stupéfier l’auditoire. Mais c’est un phénomène connu, classé. Toutefois, il pourrait être néfaste pour l’intelligence d’abuser de cette faculté, du moins en l’absence d’un médecin spécialisé dans ce genre de recherches. L’abus amènerait immanquablement des troubles cérébraux de plus en plus graves qui conduisent à la folie.
« Tel, hypertrophié par l’état d’hypnotisme, me paraît bien être le cas, en apparence invraisemblable, de la pythonisse de Nancy, si elle fut sincère. Excusez-moi de n’en point vouloir tirer de conclusions. »
26 février 1914 – p. 4
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 25 février. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou relatif aux dépositions des personnes qui disent avoir vu le directeur à Morlaix le 1er janvier. Parmi celles-ci figure le témoignage de l’adjudant des pompiers de la ville qui affirme avoir reconnu M. Cadiou sur la place de Morlaix après l’aubade que les pompiers vinrent lui donner le 1er janvier.
Mais le juge estime que tous ces témoins font confusion, en raison des trois jours de fête de Noël et du jour de l’An.
Brest, 25 février. – Le juge d’instruction a entendu M Vichot, ami de la famille Cadiou, qui a précisé que M. Cadiou était bien le 27 décembre à Brest.
Demain, M. Pierre sera confronté avec sa domestique Mlle Julia Juzeau et l’armurier de Landerneau, au sujet de la date de l’achat du revolver de 6 millimètres.
7 mars 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Le juge d’instruction refuse la mise en liberté de M. Pierre
Brest, 6 mars. – M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, formulée pour la seconde fois par son avocat, Me Feillard.
L’ordonnance du juge d’instruction porte qu’il ne peut être fait droit aux conclusions de l’avocat, attendu que les papiers saisis chez l’ingénieur, toujours sous scellés, n’ont pas été examinés et que le rapport sur la contre-autopsie du docteur Paul n’est pas encore parvenu au parquet.
Brest, 6 mars. D’accord avec Me Henri Robert, qui est chargé de la défense de M. Pierre, Me Feillard, avocat-conseil, va faire opposition à l’ordonnance juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
La Chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes devra statuer sur cette opposition.
Une confrontation
Immédiatement après la signification du rejet de la requête formulée par le défenseur, l’ingénieur Pierre a été transféré de la prison au parquet pour y être confronté avec M. Thévenot, ce voyageur de commerce qui se rendit un jour à la Grand’Palud avec l’ingénieur.
On sait que M. Thévenot a affirmé que jamais il n’avait acheté le revolver de l’ingénieur.
M. Sébille à Brest
M. Sébille, contrôleur général des recherches de la Sûreté générale, vient d’arriver à Brest.
Il a eu ce matin une longue entrevue avec le sous-préfet. M. Sébille vient se rendre compte des recherches effectuées par la police spéciale et la brigade mobile au sujet de l’affaire Cadiou et juger si, pour l’éclaircissement de l’affaire, il est nécessaire de faire appel à la Sûreté générale de Paris.
On est sur la piste de l’auteur de la lettre anonyme
Brest, 6 mars. – Le juge d’instruction a commencé aujourd’hui le dépouillement des papiers saisis à l’usine de la Grand’- Palud et au domicile de l’ingénieur Pierre ; celui-ci assistait à la levée des scellés.
La police de la brigade mobile serait sur les traces de la personne mystérieuse qui a adressé une lettre anonyme au docteur Paul, avant la contre-autopsie, indiquant au médecin de chercher dans la nuque du cadavre de M. Cadiou.
10 mars 1914 – p. 4
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 9 mars. Le juge d’instruction M. Bidard de la Noë, poursuivant l’enquête sur l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition, a entendu les deux sœurs du directeur qui habitent Cléder, sur la ligne de Morlaix à Saint-Pol-de-Léon ; elles ont affirmé que leur frère avait passé avec elles la journée du dimanche 28 décembre et qu’il était rentré le soir à Landerneau.
Brest, 9 mars. Au cours de sa déposition devant le juge d’instruction, M. Bossard, gardien de l’usine de la Grand’Palud, a déclaré que le 27 décembre il était à Landerneau et causait avec Marcou, employé à l’usine. Ils parlèrent de l’établissement. Ce dernier lui aurait tenu les propos suivants : « Il y aura bientôt du changement dans l’usine. L’ingénieur Pier- re prendra la direction et je serai nommé contremaître à la place de Bignard. »
11 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Les charges contre M. Pierre s’écroulent
M. Cadiou a été vu le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon
Landerneau, 10 mars. – Il est aujourd’hui certain que M. Cadiou a été vu à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier.
Trois personnes l’affirment, ce sont M. Le Gall et son fils, le premier secrétaire de l’économat de Morlaix, le second, étudiant en médecine à Bordeaux ; c’est en- fin M. Graff Hermand, expéditeur de légumes à Saint-Pol-de-Léon.
Il n’y a pas d’erreur possible à ce sujet. C’est bien au train de 7 h. 13 du soir que M. le Gall a rencontré M. Cadiou et lui a dit bonjour ; M. Graff, qui était avec les Le Gall, le salua également. Tous trois sont très formels et rien ne permet de douter d’eux.
De l’ensemble des témoignages que l’on connaît jusqu’à présent, en admettant même pour faire à l’accusation la part la plus belle, que les gens de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon se trompent de date, il appert que, contrairement à tout ce que l’on a dit, M. Cadiou effectuait dans les derniers temps de sa vie des voyages dont on ne connaît point le but.
M. Cadiou ne tenait pas rigoureusement les siens au courant de ses déplacements, Il avait en tête des affaires qui l’obligeaient à des visites, à des rendez-vous, et il n’en disait rien à personne.
Pourquoi donc ces promenades à Morlaix, à Saint-Pol-de-Léon, à Paris peut- être ? C’est là qu’il faut faire intervenir ces multiples questions d’intérêt où sont mêlées des personnes nombreuses qui seules, si on les faisait parler pourraient dire quels soucis hantaient l’usinier.
La rétractation de M. Bonnefoy
Brest, 10 mars. Dans sa déposition le fermier Bonnefoy a dit qu’il avait vu M. Cadiou non pas le 30 décembre, mais le 31 vers neuf heures du matin. A ce moment, M. Cadiou rentrait à l’usine.
Le 31 également, à onze heures du matin il a aperçu deux personnes vêtues de pèlerines, se diriger vers le moulin. Il a eu l’impression que ce pouvait être M. Cadiou et M. Pierre, mais il ne peut l’affirmer.
Le mystère est loin d’être éclairci. Plusieurs nouveaux témoins déclarent avoir vu le directeur de la Grand’Palud à Morlaix le 1er janvier. On affirme que la bicyclette de M. Cadiou n’a pas été retrouvée à son domicile, et d’autre part, on apprend que le 1er janvier à 7 heures du soir, un voyageur ressemblant étrangement à M. Cadiou fit enregistrer à Saint-Pol-de-Léon une bicyclette pour Rennes. On délivra au voyageur un billet de 1ère classe de demi- tarif, billet dont M. Cadiou se servait dans tous ses voyages.
Après un mois on revient donc sur la piste de Morlaix, suivie dès le premier jour par la brigade mobile de Rennes.
14 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
A la recherche du revolver
Brest, 13 mars. Un ami de la famille Cadiou habitant Lambezellec, avait signalé au Parquet que, quelques jours après la disparition du directeur de l’usine, il avait vu une personne de l’entourage de l’ingénieur Pierre jeter un objet par la fenêtre de la maison de l’ingénieur.
L’instruction, pensant que ce pouvait être le revolver et ne voulant négliger aucun détail, a chargé aujourd’hui le commissaire de la brigade mobile, M. Lecoz, d’effectuer des recherches à l’endroit indiqué. Sept ouvriers de la marine ont été requis à cet effet et ont fouillé le ruisseau vaseux qui borde la maison de l’ingénieur, mais ils n’ont rien découvert.
16 mars 1914 – p. 4
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’usinier aurait été vu à Paris le 5 janvier
Brest, 15 mars. On assure qu’un sénateur du Finistère aurait déclaré à un ancien fonctionnaire qu’un de ses amis avait rencontré M. Cadiou à Paris le 5 janvier.
Brest, 15 mars. M. Fortin, sénateur du Finistère, a déclaré à M. Heslouin, ancien chef du cabinet du préfet du Finistère, qu’un de ses amis aurait vu M. Cadiou à Paris le 5 janvier. (Agence Fournier.) Le gardien Bossard n’avait pas disparu
Brest, 15 mars. Bossard, l’ancien gardien de l’usine de la Grand’Palud, a regagné son ancien domicile de Saint-Divy. Il se refuse à toute interview.
Le bruit avait couru hier que Bossard avait disparu. Employé depuis quelques jours aux travaux de réparations d’un steamer mis en cale sèche à Brest, l’ex-contremaître avait brusquement demandé qu’on lui réglât son compte, sous prétexte qu’« il en avait assez des potins faits autour de lui et de la police qui l’entourait ». Il était en effet parti peu après et malgré toutes les recherches il était devenu introuvable. Comme on l’a vu plus haut, Bossard ne voulait que rentrer chez lui.
Les déclarations du facteur Boulier
Brest, 15 mars. – Le procureur de la République a reçu ce matin le dossier du juge d’instruction de Clermont, relatif aux déclarations du facteur Boulier. Des commissions rogatoires vont être lancées aujourd’hui en vue d’entendre la personne signalée par Boulier et qui, le 4 janvier, aurait rencontré M. Cadiou à la gare Saint-Lazare.
17 mars 1914 – p. 3
L’Assassinat de M. Cadiou
Les révélations du facteur Boulier
Brest, 16 mars. On sait que M. Joly, juge d’instruction à Clermont (Oise), saisi d’une commission rogatoire, a longuement interrogé M. Boulier, facteur-receveur à Blincourt, qui avait écrit à l’ingénieur Pierre pour lui offrir de fournir aux débats un témoignage favorable à sa cause.
Au cours de sa déposition, ce témoin avait raconté qu’il connaissait un monsieur qui venait assez fréquemment au bureau de poste de Blincourt et qu’il sut être en relations avec le directeur d’une usine bretonne, M. Cadiou.
Il ajoutait que, le 4 janvier dernier, au moment où l’on ne parlait pas encore de la disparition du propriétaire de la Grand’Palud, il aperçut à la gare Saint-Lazare le client du bureau de Blincourt qui abordait un monsieur inconnu du facteur en l’interpellant en ces termes : « Tiens, ce cher Cadiou ! »>
Or, on apprend aujourd’hui que la personne désignée par M. Boulier, comme ayant serré la main de M. Cadiou, à la gare Saint-Lazare, serait un Allemand, M. Hayen Chaze [Hazen-Chase], qui était en relations avec M. Panhard, fils du notaire parisien.
Le facteur Boulier était au courant des relations que les trois hommes avaient entre eux par des télégrammes expédiés de Blincourt à M. Cadiou, qui, pendant l’été de 1911, villégiaturait au Touquet.
Boulier affirme savoir en plus que M. Hayen Chaze [Hazen-Chase] et M. Panhard firent, en janvier 1913, un voyage en automobile dans le Finistère.
Ce que dit M. Fortin, sénateur
Brest, 16 mars. Le sénateur Fortin déclare qu’il ne pourra donner, avant deux ou trois jours, le nom de la personne qui aurait vu Cadiou le 4 ou le 5 janvier, à Paris.
« Je veux, dit-il, avant de parler, m’assurer que je n’ai pas été induit en erreur. »
Les Allemands ont été vus à Landerneau
Brest, 16 mars. Il paraît établi que le passage de voyageurs allemands dans le Finistère et à Landerneau, dévoilé par le facteur Boulier est exact, mais ce passage est très normal.
Il convient de rappeler à ce propos que dans le courant de décembre 1913, l’usine de la Grand’Palud venait d’être exclue par le ministère de la guerre d’un important marché de coton blanchi, alors que M. Cadiou, son directeur, avait commandé, pour cette fourniture, 600 tonnes de déchets de coton à deux maisons allemandes.
Deux représentants de l’une de ces maisons, MM. Ely et Schlessinger, vinrent à Landerneau le 10 janvier pour résilier le contrat ; un voyageur de l’autre maison vint le 15 janvier en vue de la même résiliation, mais M. Jean Cadiou et les actionnaires de l’usine n’ont jamais vu MM. Hazen Chase et Panhard dont parle le témoin Boulier.
L’examen des vêtements
Les vêtements de M. Cadiou et ceux de l’ingénieur Pierre viennent d’arriver à Paris, à fin d’expertise. Les objets ayant été entre les mains de la victime et de l’accusé y sont joints dans le même but.
Le rapport sur ces examens sera transmis au parquet de Brest aussitôt que les opérations qu’ils comportent seront terminées.
20 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 19 mars. Sur l’ordre de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, les commissaires de la brigade mobile de Rennes ont été chargés d’obtenir des précisions sur divers points de l’enquête concernant l’affaire Cadiou.
Ils ont interrogé une vingtaine d’ouvriers de l’usine de la Grande-Palud à l’effet de savoir s’ils avaient vu M Cadiou et l’ingénieur Pierre sortir ensemble le 30 décembre.
Tous ont aperçu le directeur rentrer à l’usine à neuf heures du matin, mais aucun ne l’a vu sortir à onze heures avec l’ingénieur Pierre.
Brest, 19 mars.
Une nouvelle enquête a établi que M. Pierre a bien acheté un revolver à Landerneau en 1913 et non en 1912.
27 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Un important témoignage
Brest, 26 mars. Les commissaires de la brigade mobile ont reçu aujourd’hui un important témoignage, celui de M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, qui, dans la nuit du 27 au 28 janvier a vu une automobile passer devant sa maison vers une heure du matin. La voiture venait de la direction de Morlaix, et suivait la route de Brest qui passe devant l’usine de la Grand’ Palud ; elle repassa à toute vitesse à 3 h. se dirigeant vers Morlaix.
Le 27 janvier étant jour de foire à Commana, on peut rapprocher les déclarations de M. Lemeur de celles de Mme Lequerré, débitante à Guipavas, qui affirme que deux fermiers de cette commune, revenant de la foire de Commana lui ont dit avoir rencontré, vers deux heures du matin, une automobile arrêtée sur la route juste en face de l’endroit du bois où le cadavre de M. Cadiou a été trouvé enfoui.
L’hypothèse de l’assassinat de M. Cadiou loin de Landerneau et de son transport dans une automobile près du moulin, devient de moins en moins invraisemblable si l’on se rappelle que le cadavre, quand il a été retrouvé dans le bois, le 5 février, ne paraissait être enterré que depuis quelques jours.
29 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
La mise en liberté de M. Pierre est refusée
Brest, 28 mars. – La cour d’appel de Rennes retourne, aujourd’hui, au parquet de Brest, le dossier de l’affaire Cadiou, après avoir rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
Dès lundi prochain, le juge d’instruction va continuer son enquête et entendra les témoins de Morlaix qui affirment avoir vu M. Cadiou le 1er janvier à Saint-Pol-de- Léon.
D’autre part, le procureur de la République attend les résultats de la commission rogatoire adressée à Paris aux fins d’entendre le général Gaudin sur la disparition de certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême.
Les perquisitions faites à l’usine de la Grand’Palud ont établi que toute la comptabilité de M. Cadiou avait disparu depuis 1912.
1er avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Disparition d’un dossier
Brest, 31 mars. Le procureur de la République, après avoir conféré avec le procureur général de la Cour d’appel de Rennes, va continuer l’instruction de l’affaire Cadiou, dès que le dossier sera de retour de la Chambre des mises en accusation.
Mme Cadiou sera convoquée pour être confrontée avec l’ingénieur.
Divers témoins de la Grand-Palud qui ont rétracté leurs premiers témoignages, et qui innocentent ainsi M. Pierre seront de nouveau entendus.
On assure qu’un avocat de Brest est en possession d’un dossier rédigé par M. Cadiou et comprenant une cinquantaine de pièces démontrant, parait-il, le non-fondé des dénonciations de l’ingénieur Pierre.
Le 15 septembre, le directeur de l’usine de la Grand’Palud, adressa au ministère de la guerre une lettre et des documents qui devaient le réhabiliter. Mais ce dossier a disparu et le contrôleur général de l’armée, M. Claerbout, qui le 15 février enquêta à la Grand’Palud, n’en trouva aucune trace.
L’avocat connaît seul le contenu des pièces du dossier, mais il déclare être lié par le secret professionnel et refuse de parler avant d’y avoir été autorisé par Mme Cadiou.
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, vient d’écrire à celle-ci lui demandant de délier l’avocat du secret professionnel.
2 avril 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
La lumière, dans les bois de la Grande- Palud, a été aperçue dans la nuit du 27 au 28
Brest, 1er avril. En attendant sa prochaine confrontation avec Mme Cadiou, M. Pierre conserve dans sa prison le plus grand calme et proteste avec énergie contre le vol des documents de l’usine, dont il accuse la famille Cadiou.
Il importe de signaler que si M. Pierre a lavé le manteau en caoutchouc dont le cadavre du directeur était recouvert, lorsqu’on le trouva dans les bois, cet acte, qui pouvait être une charge, contre l’ingénieur a été accompli sur la demande des magistrats instructeurs, en raison de l’état du manteau, qui était recouvert de boue.
Il est établi, maintenant, que c’est bien dans la nuit du 27 au 28 janvier que deux marchands de bestiaux aperçurent une lumière dans le bois de la Grand’Palud.
Si cette lumière a été celle qui servit à l’enfouissement de M. Cadiou, l’assassinat du directeur de l’usine ne saurait plus être placé le 30 décembre ; d’autre part, on se souvient que M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, affirme que, dans cette nuit du 27 au 28 janvier, une automobile a passé et repassé devant chez lui à une heure d’intervalle.
4 avril 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 3 avril. – M. Pierre a été extrait à six heures de la prison de Bouguen et amené dans le cabinet du juge d’instruction, où un nouvel interrogatoire a eu lieu en présence de Me Feillard, avocat.
Avant de soumettre à une expertise la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et un échantillon de revolver, le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë a demandé à M. Pierre si ce revolver était semblable à celui qu’il avait acheté à Landerneau et revendu à un voyageur de commerce inconnu. L’inculpé, avec un grand calme, a reconnu la similitude du modèle.
Interrogé ensuite sur le costume qu’il portait le 30 décembre et qui, dit-on, n’aurait pas été retrouvé, M. Pierre a déclaré ne pas se le rappeler, parce qu’il se servait à l’usine de nombreux vêtements usagés.
Cinq costumes, qui ne portent trace de sang, ont été saisis à son domicile. Mardi prochain, Mme Cadiou et M. Pierre seront confrontés dans le cabinet du juge d’instruction.
Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, M. le Bolloch, liquidateur de l’usine de la Grand’Palud, au sujet de la comptabilité de l’établissement, et Julia Juzeau, ancienne bonne de l’ingénieur Pierre. Le juge a demandé à celle-ci l’emploi du temps de l’ingénieur pendant les journées des 1er et 2 janvier.
Le témoin a répondu que son maître avait déjeuné à 1 heure, à Landerneau, puis était reparti pour l’usine, à 2 heures, et qu’il avait passé toute la journée à la Grand’Palud.
5 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Deux lettres de M. Pierre à l’usinier
Comment faut-il les interpréter ?
Brest, 4 avril. – Le procureur de la République est en possession de deux lettres des 30 et 31 décembre 1913, adressées à Paris par l’ingénieur Pierre à M. Cadiou et lui demandant une somme de 2.000 francs pour payer les ouvriers de l’usine.
L’accusation voit dans ces lettres une charge contre M. Pierre, qui, en les écrivant, aurait voulu se créer un alibi. En effet, si, comme M. Pierre l’affirme, il a quitté son directeur à l’usine de la Grand’ Palud après la journée du 29 décembre, pensant qu’il rentrait à Paris, il ne pouvait s’attendre à recevoir le lendemain le chèque réclamé.
Dans sa lettre du 31 décembre, M. Pierre dit à M. Cadiou que s’il n’a toujours reçu aucun argent, cela tient sans doute à un déraillement sur la ligne de Brest.
C’est Mme veuve Cadiou qui a reçu ces deux lettres et dans la matinée du 1er janvier, elle signalait à la Sûreté générale la disparition de son infortuné mari.
Si l’accusation voit dans ces lettres de graves présomptions à l’égard de M. Pierre, la défense y trouve, au contraire, la preuve de son innocence.
M. Cadiou en Angleterre ?
Brest, 4 avril. Le facteur Boulier a reçu une lettre de M. Édouard Roche, voyageur de commerce à Calais, disant que, dans les premiers jours de janvier, M. Cadiou avait pris le paquebot à Boulogne pour l’Angleterre.
Le facteur a remis cette lettre au juge d’instruction. On estime qu’il ne peut s’agir que d’une plaisanterie, le cadavre de M. Cadiou ayant été reconnu par sa famille et une quinzaine d’ouvriers de son usine.
6 avril 1914 – p. 1
Le Mystère de Landerneau
VERS UN PROCHAIN SCANDALE ?
Le scandale Caillaux-Monis-Rochette est à peine enterré par le vote de la Chambre disparue qu’une autre affaire scandaleuse surgit à l’horizon.
Ce sont les vieilles histoires des poudres sabotées et des catastrophes de l’léna et de la Liberté qui reviennent et se mêlent à l’assassinat de M. Cadiou, ex-propriétaire de la Grand’Palud.
Il y a quelques jours notre confrère le Matin, sous le titre « Une lueur dans les ténèbres », relevait cette troublante coïncidence que Cadiou avait été assassiné quelques jours après qu’il venait d’être définitivement exclu des marchés de la guerre.
D’autre part, son envoyé spécial s’exprimait ainsi :
Les perquisitions tardives qui ont eu lieu, plus d’un mois après le crime, tant à Morlaix qu’à Landerneau, ont permis aux magistrats de surprendre certains des secrets de la Grand’Palud.
Mais le délai qui s’est écoulé entre le drame et l’intervention active de la justice a permis de faire disparaître un certain nombre de pièces qui auraient présenté pour l’instruction un intérêt capital.
Les unes ont été détruites par le feu.
Les autres ont été mises depuis les premières semaines de janvier en lieu sûr.
En effet, quelqu’un qui a connu de très près et M. Cadiou et les affaires de la Grand’Palud, ne nous a pas caché qu’une valise pleine de documents avait été détournée par ses soins :
– Les papiers qu’elle renferme, nous a dit cette personne, ne regardent en rien la justice. « Je les ai donc déposés dans un endroit où personne ne pourra les retrouver, pas même la justice. Je les ai confiés à un ami très sûr… inutile de les chercher ! »
Et notre confrère concluait :
« Doit-on, dans ces conditions, espérer que la lumière se fera bientôt sur la mort tragique de M. Louis Cadiou ? »
A propos des faits, relevés par le Matin, notre confrère l’Œuvre, sous le titre Le Prochain scandale, rouvre à son tour diverses et troublantes précisions.
Il y a déjà quelques années, sur cette terre bretonne qui semble pourtant à l’abri des incursions d’outre-Rhin, des Allemands sont venus s’installer. Ils ont monté une usine. Avec cette imperturbable audace qui les caractérise, ils se sont mis à fabriquer du coton-poudre pour nos canons, pour nos cuirassés. Sans une objection, le ministre de la Guerre les a agréés pour ses fournisseurs habituels.
Cependant, le scandale de cette situation se révèle. Les Allemands comprennent qu’il leur faut prendre une façade française. Précisément, ils ont sous la main un petit avoué de Morlaix qui a quelques économies. Avec le concours de trois ou quatre parents complaisants, il reprendra la suite de leurs affaires. Bien habile celui qui démêlera si la nouvelle raison sociale n’est qu’un masque derrière lequel se dissimule l’ancienne société.
La manufacture Cadiou qui en douterait est bien française ! Il y là quelques parlementaires influents pour s’en porter garants auprès du ministre de la Guerre. Et les commandes affluent. M. Cadiou s’enrichit.
Mais voilà qu’on relève des sabotages criminels dans les livraisons de la Grand’Palud.
L’léna saute. La Liberté saute.
Deux contrôleurs de l’armée viennent à la Grand’Palud. Ils rédigent un rapport qui se trouve aux archives de la rue Saint-Dominique et où il y a des choses effarantes. La situation de M. Cadiou est quelque peu compromise.
Mais M. Cadiou a des amis. Ils font démarches sur démarches. Ils sont députés. On les écoute. Ceux qui, dans la coulisse, sont les maîtres de M. Cadiou, commencent à s’inquiéter de toutes ces histoires. Ils sentent que la maison brûle. En hommes pratiques, ils déménagent. Entendez par là qu’ils installent ailleurs une autre entreprise dont la réputation sera vierge. Il ne reste plus qu’à faire passer les commandes du ministre de la Guerre à la nouvelle usine.
On sait que l’ingénieur Pierre s’y employa.
Voici donc Cadiou trahi par les siens, honni par le ministre de la Guerre qui est son seul client.
Il est ruiné. Il n’a plus rien à espérer. Mais il peut chercher à se venger.
Il sait d’où sont partis les coups qui le frappent. Il connaît d’autant mieux ses ennemis d’aujourd’hui qu’ils furent, pendant longtemps, ses affidés. Il détient tous leurs secrets. Il n’a rien à perdre en les dévoilant. Mais quelle sûre, quelle retentissante vengeance !
Quelques semaines, à peine, s’écoulent et M. Cadiou est assassiné.
En même temps que M. Cadiou, se volatilisent tous les papiers qu’il avait en sa possession. L’affaire Cadiou ne « sortira » pas ! déclarait l’autre jour un personnage informé. Ce nouveau scandale éclabousserait trop de monde. On ne peut pas livrer à la publicité l’histoire des poudres…
C’était au ministère de la Guerre qu’on disait cela.
D’une enquête faite par nous, il résulte qu’en effet au ministère de la Guerre on est au courant des démêlés de M. Cadiou avec ses ennemis
D’autre part, plusieurs députés qui furent les intimes du propriétaire de la Grand’ Palud, possèdent des renseignements qui pourraient aider la justice.
Pourquoi les cachent-ils et qu’attendent-ils pour éclairer M. Bidart [Bidard] de la Noë, ceux qui savent, s’ils ne craignaient pas un scandale ?
Paul de Mirecourt.
7 avril 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
L’indignation de l’ingénieur
Landerneau, 6 avril. – Les lettres, les fameuses lettres que l’ingénieur Pierre avait adressées à M. Cadiou, au lendemain de son départ, et que l’accusation considérait comme accablantes pour l’ingénieur, ont eu le don d’exaspérer l’accusé. Quand Me Feillard lui en a parlé, il a manifesté pour la première fois le plus grand courroux : « Que l’on veuille me faire passer pour coupable, soit. Mais qu’on me prenne pour un imbécile, c’est insensé. »
« M. Cadiou, a-t-il ajouté, devait m’envoyer de l’argent de Brest ou de Landerneau, d’où mon étonnement, le 30 du mois de décembre, de n’avoir rien reçu. »
Me Feillard a en outre résumé à son client les points essentiels de l’enquête. Et Pierre n’a paru surpris de rien.
Aujourd’hui, interrogatoire de M. Marie, armurier de Landerneau. Demain, confrontation de Pierre et de Mme Cadiou.
Et n’oublions pas que c’est le soixante et unième jour de détention de l’ingénieur.
8 avril 1914 – p. 3
Mme Cadiou accuse l’Ingénieur Pierre
Brest, 7 avril. La déposition de Mme Cadiou a duré quatre heures.
La veuve du directeur de l’usine de la Grand’-Palud confirme que son mari a quitté Paris pour se rendre à Landerneau le 18 décembre, en disant à ses enfants qu’il reviendrait le 1er janvier ; il lui écrivit presque tous les jours ; sa dernière lettre était datée du 27 décembre et l’informait qu’il rentrerait probablement le mardi 30.
Le 31 décembre, Mme Cadiou commençait à être inquiète, et le 1er janvier, elle télégraphiait à M. Cloarec, un ami de la famille, celui-ci lui conseillait de faire des démarches à la Sûreté générale.
Le témoin ignorait la consultation prise par sa tante chez une somnambule.
Mme Cadiou déclare ne pas être au courant des affaires de son mari, mais elle l’entendit souvent dire, en parlant de l’usine. « Cette affaire me tuera » ; il n’avait pas confiance dans M. Pierre et cherchait un autre ingénieur pour le remplacer. Elle ajoute que son mari voyageait toujours avec deux valises, dont une renfermait les papiers importants de l’usine. Ces deux valises, comme on le sait, n’ont pas été retrouvées.
L’ingénieur Pierre a été mis en présence de Mme Cadiou, aussitôt après la déposition de cette dernière ; il n’a pas fait opposition à ce que la veuve qui s’est portée partie civile soit entendue sous la foi du serment.
M. Pierre, en conservant tout son calme, a protesté contre l’accusation de Mme Cadiou. Il a juré ne rien connaître du crime et il a ajouté :
« J’en suis aussi affligé que vous. »
Sur une demande de l’avocat portant sur l’intérêt que M. Pierre pouvait avoir à tuer M. Cadiou, la veuve a répondu : « Sans doute, par haine, puisque l’ingénieur avait déjà dénoncé son patron. »
L’ingénie a protesté et il a expliqué qu’il avait fait sa dénonciation parce qu’il trouvait sa responsabilité engagée devant les malfaçons de marchandises dont beau- Coup étaient livrées en cachette et en fraude.
Mme Cadiou a traité de lâche celui qui, a-t-elle dit, accuse ainsi un mort.
La confrontation a pris fin sur ce pénible incident.
9 avril 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Le revolver de M. Pierre
Brest, 8 avril. Ce matin, M. Marie, armurier à Landerneau, a été entendu par le juge d’instruction à qui il a certifié que le revolver qu’on lui a soumis est bien semblable à celui qu’il avait vendu à M. Pierre.
L’ingénieur, introduit dans le cabinet du magistrat, a également certifié que l’arme qu’on lui présentait lui paraissait pareille à celle qu’il avait achetée.
Me Feillart [Feillard], défenseur de l’inculpé, qui a demandé l’examen de la comptabilité de la Grand’Palud, veut établir que les bénéfices déclarés à l’enregistrement par M. Cadiou étaient inférieurs à ceux qui étaient réalisés. Comme c’était l’ingénieur Pierre qui tenait la comptabilité de l’usine avec M. Cadiou, seul ce dernier qui donnait à son ingénieur des ordres pour ramener les gains au chiffre qui lui convenait, connaissait le total exact des bénéfices. L’ingénieur ayant, d’après son contrat, un pourcentage d’un et demi sur les bénéfices, ne pouvait le toucher sur la totalité des gains que du vivant de M. Cadiou. La défense tire de ce fait un argument en faveur de l’inculpé car, dit-elle, celui-ci ne pouvait désirer et provoquer la mort de son patron.
Incident entre avocat et avoué
Brest, 8 avril. Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, s’était plaint, hier, à la suite de la confrontation qui eut lieu entre sa cliente et l’ingénieur Pierre, de l’attitude inconvenante de Me Feillard, ajoutant que le juge d’instruction s’était vu dans l’obligation de rappeler l’avocat à l’ordre.
M. Bidart [Bidard] de la Noé, questionné aujourd’hui à ce sujet, a répondu que Me Feillard s’était montré très courtois et que seule Mme Cadiou avait jugé l’attitude de l’avocat agressive, enfin qu’il n’avait à aucun moment rappelé le défenseur de Pierre à l’ordre.
Me Feillard a saisi la Chambre des avoués de l’incident.
11 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Interrogatoire de M. Pierre
Brest, 10 avril. Le juge d’instruction a longuement interrogé M. Pierre sur sa vie et ses antécédents.
L’ingénieur a rappelé qu’il est né, en 1882, à Branville (Eure), où ses parents dirigent une exploitation agricole ; il a été reçu, en 1904, à l’Ecole centrale et il a obtenu son diplôme. Il est entré ensuite dans un établissement de Courbevoie. Il a été appelé par M. Cadiou à l’usine de la Grand Palud en mars 1909 et il y a succédé à l’ingénieur allemand Greiss, qui lui a appris les procédés de blanchiment des cotons ; ses appointements étaient de 300 francs par mois plus 1,50 pour cent sur les bénéfices.
En 1912, M. Pierre a songé à quitter l’usine pour se marier, mais la jeune fille qu’il aimait n’ayant pas voulu habiter à la Grand’ Palud, le mariage n’a pas eu lieu et l’ingénieur s’est lié alors avec Mlle Julia Juzeau.
Son contrat devait expirer en février 1915, avec cette stipulation que, pendant quinze ans, il ne pourrait rentrer dans une usine de blanchiment de cotons, mais, en décembre dernier, d’accord avec M. Cadiou, il devait quitter la Grand Palud en juillet prochain.
Après enquête, l’instruction a cru reconnaître que les vêtements saisis au domicile de M. Pierre, et envoyés à l’expertise n’étaient pas ceux que l’ingénieur portait le 30 décembre.
L’accusé, qui se servait à l’usine de divers vestons usagés, n’a pas pu également préciser ce détail.
Le costume qu’il portait le jour de son arrestation et avec lequel il a été écroué, a été envoyé aujourd’hui au docteur Paul, pour être expertise.
L’incident des avocats
Brest, 10 avril. L’incident qui s’est produit entre Mes Vichot et Feillard vient d’être réglé par un procès-verbal des témoins des deux parties. Ce procès-verbal dit qu’a aucun des incidents survenus pendant la confrontation de l’ingénieur Pierre et de Mme Cadiou ne pouvait être retenu, que la plainte déposée par Me Feillard contre Me Vichot à la Chambre des avoués devait être retirée et qu’en conséquence, il n’y a pas lieu à la rencontre demandée par Me Vichot. »
17 avril 1914 – p. 1 et 3
LE Dr PAUL ET L’AFFAIRE CADIOU
Versailles 17 avril. On sait que des vêtements qui, croyait-on, avaient été portés par l’ingénieur Pierre, le jour de l’assassinat de M. Cadiou furent soumis dernièrement à l’expertise du docteur Paul, médecin légiste.
Or, le docteur Paul qui assistait ce malin à l’exécution de Prigent à Versailles a déclaré au correspondant particulier de la Presse Nouvelle qu’il venait d’être avisé que les vêtements soumis à son examen ne sont pas ceux que l’ingénieur Pierre portait le jour présumé du crime.
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une piste intéressante
Daoulas, 16 avril. Les commissaires de la brigade mobile qui s’occupent de l’affaire Cadiou ont procédé à une enquête à Landerneau et à Daoulas au sujet des lettres dont l’existence a été révélée hier par l’entrepreneur Desrues. Ils suivent une piste et espèrent arriver aujourd’hui à un résultat. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, s’est rendu aujourd’hui à Landerneau pour entendre le témoignage de M. Dekeramur qui, gravement malade, ne pouvait répondre à la convocation du juge.
M. Dekeramur affirme que le 29 décembre, son ami Cadiou lui dit qu’il partait le lendemain pour Paris. Il le chargea de faire un petit achat destiné à une parente de Landerneau.
Ce témoignage prouve que M. Cadiou, en quittant la Grand Palud avait l’intention de gagner directement Paris sans s’arrêter à Morlaix.
22 avril 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Les explications de M. Cloarec
Brest, 21 avril. M. Cloarec, député de Morlaix, s’est expliqué sur son rôle dans la constitution de l’usine de la Grand’Palud :
Quand M. Legrand, de Landerneau, a dit M. Cloarec, voulut créer l’usine de la Grand’Palud, il vint me demander de lui rédiger un acte de société, me déclarant qu’il avait comme commanditaire M. Temming, demeurant à Buhl (Alsace). L’acte rédigé, il me pria de le communiquer à M. Temming. Ce dernier répondit qu’il ne voyait aucune objection à faire à la rédaction de l’acte mais qu’il désirait cependant le soumettre à son conseil, un avocat de Colmar. Au cours de l’entrevue que j’eus avec cet avocat, nous tombâmes d’accord sur les clauses du contrat. Là s’est borné mon rôle. Je n’ai été, par la suite, ni actionnaire de la Grand Palud, ni intéressé dans l’affaire.
« Lorsque M. Legrand voulut céder son usine, il vint encore me demander si je ne pourrais pas lui trouver un acquéreur. Je savais qu’à ce moment M. Cadiou cherchait un emploi pour ses capitaux. Désireux de lui rendre service, je le mis en rapport avec M. Legrand. L’entente se fil en dehors de moi. Là s’est encore bornée mon intervention. »
24 avril 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Interrogatoire de Bossard
Brest, 23 avril. M. Jean-Marie Cadiou, qui découvrit, le 5 février, le cadavre de son frère dans le bois de la Grand’ Palud, déclare que Bossard ne l’a pas renseigné sur l’endroit où Cadiou était enterré. Mais il estime que l’instruction devra éclaircir le point de savoir si Bossard n’a pas pu être l’inspirateur de la somnambule de Nancy.
C’est sous l’inculpation de complicité dans l’assassinat de M. Cadiou que l’ouvrier Bossard a été arrêté.
Bossard attend avec calme, dans une cellule du Palais de Justice, sa comparution devant le juge d’instruction. Il a déclaré regretter les révélations qu’il a faites hier et qui ont amené son arrestation.
L’ancien gardien de l’usine a toujours dit connaître beaucoup de choses sur le mystère de la Grand’ Palud. Depuis le commencement de l’enquête, il maintes déclarations. Mais ceux qui le connaissent déclarent que Bossard aime à se mettre en avant.
Bossard nie énergiquement avoir participé à l’assassinat de M. Cadiou. Le juge d’instruction estime toutefois que Bossard peut apporter des éclaircissements dans cette affaire.
Brest, 23 avril. – Bossard a subi ce soir un long interrogatoire ; il a rétracté devant le juge d’instruction plusieurs déclarations qu’il avait faites hier, alors qu’il n’était pas inculpé.
L’ancien veilleur de nuit est maintenu en état d’arrestation sous l’inculpation de complicité d’assassinat et de recel de cadavre, Bossard ayant dit hier que le 17 janvier dernier, il avait aperçu la tête de M. Cadiou dans le fossé et qu’il l’avait recouverte de terre.
28 avril 1914 – p. 4
M. Cadiou n’est pas mort empoisonné
Brest, 27 avril. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a reçu ce matin le rapport du directeur du laboratoire de toxicologie sur les viscères du cadavre de M. Cadiou. L’expertise conclut que la mort du directeur de l’usine ne peut être attribuée à un empoisonnement.
29 avril 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Nouveau témoignage
Brest, 28 avril. – M. Bidard de la Noë continue ce matin l’instruction de l’affaire Cadiou pour fixer un point intéressant de l’enquête.
Il avait été dit que le cadavre de M. Cadiou n’avait pu être enfoui le 1er février, car à cette date un sanglier avait labouré la terre à l’endroit où la fosse avait été creusée. Il aurait donc dû déterrer le cadavre.
Le juge a entendu M. Maubian, piqueur du propriétaire du bois de la Grand’Palud. Le témoin a déclaré qu’il avait vu, le 1er février, des traces de pas de sanglier près du ruisseau, mais à un mètre de l’endroit où a été retrouvé le cadavre du directeur. La fosse n’était pas labourée et ne présentait rien d’anormal. Des feuilles mortes recouvraient l’endroit où a été découvert le corps de M. Cadiou.
30 avril 1914 – p. 4
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 29 avril. Le juge d’instruction a reçu aujourd’hui, à Landerneau, le témoignage d’une lavandière nommée Hémery qui est persuadée avoir rencontré le 30 décembre dernier, vers trois heures de l’après-midi, MM. Pierre et Cadiou ensemble, dans le bois de la Grand’Palue.
Un témoignage contre M. Pierre
Brest, 29 avril. Le juge d’instruction a reçu de Landerneau une nouvelle déclaration selon laquelle Pierre reçut le 1er janvier un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari. Il en prit connaissance en présence de sa voisine, Mme Grall. Or, le lendemain, celle-ci retrouvait dans le courrier de l’ingénieur le même télégramme cacheté que Pierre lut devant elle en simulant l’étonnement.
L’ingénieur ne répondit que le 2 janvier, à la dépêche de Mme Cadiou, qu’il n’avait aucune nouvelle de son directeur.
1er mai 1914 – p. 1
L’Affaire Cadiou
CHEZ Mme CADIOU
En vertu d’une commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vanette [Vallette], commissaire de police attaché à la direction de la police judiciaire, a présenté ce matin à Mme Cadiou, en son domicile, à Paris, les objets trouvés chez Brossard, le jour de son arrestation.
On croyait que ces objets avaient appartenu à M. Cadiou. Sa veuve ne les a pas reconnus.
9 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
L’Œuvre qui consacre son numéro à cette question Peut-elle être acquittée ? et soulève contre M. Caillaux l’histoire de la Brasil Ralway Company, s’occupe aussi de l’affaire Cadiou. Tous les journaux parisiens ont protesté contre la longue détention imposée sans preuve à l’ingénieur Pierre ; du Petit Journal au Petit Parisien, à l’Intransigeant, sans distinction d’opinion. La presse est unanime à s’indigner de l’attitude de M. Bidart [Bidard] de la Noë.
Pour tout dire, Bossard a fait « marcher » le juge d’instruction. M. Bidart [Bidard] de la Noë parait profondément atteint dans son amour-propre. C’est un petit homme qui figura, dès le début de l’affaire, d’un air avantageux, le nez, la moustache, le chapeau retroussés, sur les photographies livrées aux journaux. Il eut son heure de popularité. Mais cela tourna mal. Et depuis quatre mois, aux yeux des dames de Brest et de la France amusée, il traine attachée à lui, comme un chat éperdu, cette casserole retentissante.
On le lance sur des pistes ; on le rappelle ; de Parquet le harcèle ; l’inévitable parlementaire l’arrête à tous les coins ; usine de la Grand’-Palud menace de sauter sous ses pieds, avec ses cargaisons de coton avarié et de secrets compromettants. Et pendant ce temps, les coupables s’éloignent à grands pas.
Quels dessous y a-t-il en cette affaire ? Ce qui est certain c’est que l’Usine de la Grand Palud fournissait du mauvais coton aux poudreries de l’État ! Et cela aussi est un crime et c’est M. Pierre qui l’a dénoncé ! Ernest Gaubert.
11 mai 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
L’expertise des vêtements de Pierre
Déclarations de Me Feillard
Brest, 10 mai. On attend au parquet le rapport du médecin légiste. Le défenseur de l’ingénieur Pierre croit cependant savoir que quelques taches ont été relevées sur les vêtements de l’inculpé soumis à l’expertise. Mais Me Feillard ne voit dans ce fait aucune preuve de la culpabilité de san client.
Il explique que l’ingénieur, quand il lui arrivait de se blesser, essuyait le sang sur ses vêtements. En outre, le jour où le contremaître Marcou eut le bras coupé à l’usine, une certaine quantité de sang rejaillit sur l’ingénieur.
Le défenseur conclut donc que, si le rapport de l’expert relève des traces de sang, il conviendra d’établir si ces taches sont de fraîche date ou de date déjà ancienne.
14 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Cependant qu’Excelsior démontre qu’il ne reste plus guère de preuves contre M. Pierre La Lanterne proteste contre la justice boiteuse.
Après plus de quatre mois d’une longue et ridicule instruction, après des semaines et des semaines de tâtonnements, de contradictions, de discussions oiseuses et quelquefois puériles, après l’incompréhensible prolongation de l’emprisonnement d’un accusé qui est peut-être coupable, mais qui apparaît bien plus encore comme innocent, voici qu’on nous annonce que l’enquête est terminée et que l’affaire est renvoyée aux assises de juillet.
Le juge, comme tout le monde, ou plutôt comme le public, car il y a des gens qui savent le juge ignore tout. Il n’a pu préciser ni la date de la mort, ni sa nature. Il n’a pu établir ni s’il s’agissait d’un crime, ni s’il s’agissait d’un suicide. Certains disent même qu’il n’est pas sûr que c’est bien le cadavre de M. Cadiou qu’on a retrouvé et autopsié ! Et c’est dans ces conditions que le parquet clôt l’instruction et renvoie l’ingénieur Pierre devant les jurés.
Mais si tout le monde accepte cette solution et la souhaite pour le malheureux qui vient de subir un si long martyre, personne ne l’admettra comme susceptible de satisfaire l’opinion publique. Que Pierre soit acquitté, cela n’empêchera pas qu’il y ait un mystère qui subsistera, et dont on aura trop soigneusement évité de chercher la clef.
Ce qui est certain, c’est que, l’usine de la Grand’Palud fournissait du mauvais coton à nos poudreries, c’est qu’elle était aux mains des Allemands ; c’est qu’à cause de ce mauvais coton nous avons perdu deux cuirassés et quatre cents marins. Il y a des infirmes qui traînent une vie misérable, à cause des fournitures de l’usine Cadiou ? Cela est un crime. Nous l’avons fait remarquer les premiers, il y a dix jours. Hier soir, en une admirable lettre dans l’Intransigeant, M. Claude Farrère (le lieutenant Borgone) le grand romancier de la Bataille, reprenait cette idée. C’était le fournisseur qu’il fallait guillotiner. C’est M. Pierre qui, ayant dénoncé la faute doit être récompensé. Le contraire est monstrueux.
Ernest Gaubert.
16 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Il est maintenant établi que sous un nom breton l’usine de la Grand’Palud n’était qu’une entreprise allemande qui fournissait du mauvais coton à nos poudreries. Paris-Midi a le premier, lors de la catastrophe de La Liberté, établi comment le mauvais coton était la cause de ces désastres. Même s’il était coupable du meurtre de M. Cadiou, M. Pierre qui avait dénoncé les agissements coupables de l’usine mériterait quelque indulgence. Voilà trois mois qu’il est en prison sans preuve et l’entêtement d’un magistrat buté dans ses raisonnements, que rien ne peut arracher à son idée fixe, maintient le malheureux ingénieur en prison. Le Rappel, la République Française, La France protestent à leur tour, mais cette dernière pense qu’il faudrait réformer l’organisation de la justice criminelle en ce qui touche les juges d’instruction souvent insuffisants.
Les juges d’instruction ne sont pas des magistrats spécialisés dans leurs fonctions. La Chancellerie les nomme pour trois ans et peut les choisir parmi les juges suppléants. C’est en province un cas très fréquent. L’âge, l’expérience, l’autorité, le tact sont, chez ces juges improvisés, insuffisants. De plus, ils manquent d’ardeur, n’ayant accepté qu’à contre-cœur une corvée d’où il faut attendre beaucoup d’ennuis et nul avantage. Il en est résulté, dans le recrutement, une crise indéniable que dénonça à la Chambre M. Abel rapporteur du budget de la justice.
Il faudrait assurer dans de meilleures conditions leur avancement, leur hiérarchie, leur permettre de faire toute leur carrière dans ces seules fonctions. On nommerait des juges d’instruction à compétence étendue, les uns à Paris, les autres dans chaque chef-lieu de Cour d’appel. On leur donnerait des traitements analogues à ceux qui sont alloués aux autres magistrats. De plus, à Paris, ils seraient spécialisés. Ce dernier vous a déjà reçu un commencement d’exécution, puisqu’il y a, dans la Seine, des juges d’instruction qui ne s’occupent, les uns, que des enfants, d’autres, des fraudes, d’autres, des escroqueries financières.
17 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Le Matin proteste à son tour contre la détention prolongée de l’ingénieur. Trois mois et demi de détention préventive sans preuves !
Enfin, à son tour, voici que l’expert armurier de Saint-Étienne à qui le parquet de Brest a confié le soin d’examiner la balle trouvée dans les chairs du cadavre, croit pouvoir déclarer que cette balle n’a pu être tirée par un revolver semblable à celui que possédait l’ingénieur. Mais avant de se prononcer d’une façon catégorique, l’expert a voulu être certain que l’arme qu’on lui avait confiée comme terme de comparaison pour son expertise est bien en tout point semblable à celle achetée autrefois par Pierre. Et il a demandé au parquet de Brest de bien vouloir le fixer définitivement sur ce point. Mais le parquet de Brest estime sans doute que ce sont là des détails sans importance.
Et voilà pourquoi l’opinion publique commence à s’émouvoir. Et voilà pourquoi les justiciables songent, non sans angoisse, au cas de l’ingénieur Pierre qui, depuis trois mois et demi, proteste vainement, devant un juge d’instruction, de son innocence.
Hier, M. le député Cloarec consacrait deux colonnes de la France a une étude politique. Que ne nous parle-t-il de l’affaire Cadiou ? M. Cloarec sait beaucoup de choses, dit-on ; est-ce vrai ou non ! Un mot de lui remettrait bien des choses au point.
Quant à M. Bidart [Bidard] de La Noë, il persiste dans son entêtement. Il a déclaré au Petit Parisien, que M. Pierre restait encore prévention pour un temps indéterminé.
19 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
« L’instruction scandaleuse », écrit l’Humanité, ce matin. Le parquet de Brest est injuste à l’égard de M. Pierre. Les protestations grandissent de tous côtés contre l’attitude de M. Bidart [Bidard] de la Noë et du procureur de la république. Il ne s’agit plus d’opinions politiques ou sociales. Du Petit Journal à la Bataille Syndicaliste, de l’Humanité au Petit Parisien sans distinction d’opinion tous les journaux ou presque s’indignent du maintien sans preuves de M. Pierre en prison et de la partialité dont témoignent le juge d’instruction et M. Guilmard. Les protestations des journaux et de l’opinion publique ne font qu’irriter ces deux magistrats butés et entêtés.
Il ne faudrait pas que M. Pierre fût malade dans sa prison. Il ne faudrait pas que M. Pierre mourût en prévention, d’une pneumonie ou de toute autre maladie. Cela s’est vu dans des affaires mystérieuses. Celle-ci où nous devinons de terribles responsabilités et qui permet, selon le mot de la Bataille, toutes sortes de suppositions, doit être visée au clair ! Devant le sentiment général du public et des journaux, nous sommes sans crainte à ce sujet. Mais que M. Pierre puisse se faire entendre en liberté !
Ernest Gaubert.
20 mai 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Un nouveau témoin
Brest, 19 mai. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, met au point son dossier. Il a entendu aujourd’hui M. Buffet, receveur des P. T. T. à Landerneau, qui a confirmé que, le 31 décembre, M. Pierre a reçu un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari.
L’ingénieur répondit, par une dépêche, le premier janvier, qu’il était sans nouvelles de son directeur.
Le 4 janvier, M. Pierre demanda à M. Buffet des plombs pour réparer le téléphone dans la maison de M. Cadiou, à Landerneau.
On sait que l’ingénieur alla immédiatement chercher les clefs chez Mme Leost, femme de ménage de M. Cadiou et pénétra seul dans l’appartement du directeur.
24 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Enfin on se décide à mettre M. Pierre en liberté provisoire. Toute la presse s’accorde à trouver que ce n’est pas trop tôt. Du Matin jusqu’au Soleil, du Petit Journal à la Bataille Syndicaliste, ce sentiment est unanime. Le Soleil écrit :
Les amis de M. Pierre pensaient un peu naïvement que les dreyfusards connus, tels MM. Jean Jaurès et Clemenceau, prendraient fait et cause pour le malheureux ingénieur, fonderaient des journaux et organiseraient des meetings. Il est certain que l’affaire était de nature à passionner des gens qui font profession de soutenir les opprimés contre les oppresseurs, mais les partisans de Dreyfus n’ont point bougé. Peut-être suivent-ils l’exemple de M. Doumergue – lequel a déclaré à la tribune qu’il ne lisait jamais les journaux, et ignorent-ils l’affaire Cadiou.
A défaut de ces hauts personnages du régime, de modestes conseillers généraux (ceux du Var) viennent de déclarer qu’ils étaient « péniblement impressionnés par la troublante affaire de l’ingénieur Pierre ». Qui donc, parmi les gens simplement impartiaux, n’éprouverait pas le même trouble ?
On se trouve en présence d’un accusé qui, depuis de longs mois, n’a cessé de protester avec énergie de son innocence et contre lequel on n’a produit, somme toute, aucun fait décisif. D’autre part, l’instruction ne semble pas avoir été conduite avec beaucoup d’impartialité…
Et M. Mentenay ajoute : Il faudrait qu’un garde des sceaux eût le courage d’agir. Mais M. Pierre n’est pas Rochette.
Gil Blas demande :
On nous a rapporté que tout Brest regardait avec mépris M. Bidart [Bidard] de la Noé. On nous a dit que partout, en Bretagne, on raconte des versions de l’affaire Cadiou, et que, dans aucune. Pierre ne joue le rôle que le magistrat a tenté de lui attribuer. Alors d’où vient cette haine !
Le procureur de la République a maintenant en main le dossier de l’instruction. Ce que nous savons de cette enquête nous permet de croire que tout est à recommencer. La justice et la lumière viendront-elles enfin ?
Mais Pierre est resté 109 jours en prison, il a été malade, sa vie est souillée, quasi gâchée.
Il n’y a eu dans l’histoire qu’un seul tribunal qui ait attribué des indemnités aux victimes d’une instruction maladroite et aux innocents reconnus. Un seul a eu ce sentiment qu’il ne suffit pas de mettre en liberté un accusé détenu injustement et qu’on lui doit une réparation.
C’est le Tribunal Révolutionnaire de 1793. Il est vrai qu’il acquittait rarement.
Ernest Gaubert.
27 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Le Petit Parisien demande que l’on réforme la loi concernant les juges d’instruction, afin de défendre les droits de l’inculpé. Un de ses envoyés a vu M. Pierre qui lui a raconté ses « prisons ». Il est de bonne humeur, parait-il. Il ne le serait pas que personne ne serait en droit de lui en faire grief.
– Le régime du Bouguen, expose-t-il, de sa voix extraordinairement douce, était supportable. Je pouvais avoir 75 centilitres de vin par jour et la nourriture était saine. On nous avait privés de couteaux depuis qu’un prisonnier avait tenté de se trancher la gorge, nous en étions réduits à aiguiser, comme nous le pouvions, les manches de nos cuillers pour remplacer cet ustensile de ménage indispensable. Cela n’était, comme vous pouvez le penser, guère pratique.
« Tout d’abord, ajoute-t-il, je fus suffoqué d’être pris pour un assassin et eus, pendant longtemps, l’impression d’avoir la tête vide. Aucune idée nette ne se présentait à mon esprit et je perdais tous mes moyens de défense ; puis je me ressaisis un peu et fus alors très peiné d’en- tendre certains témoins affirmer le contraire de ce qui, pour moi, était la vérité, vérité que je n’ai pas une seconde cessé d’affirmer pleine et entière, très sincèrement. Je faisais des efforts de mémoire, j’essayais de contrôler mes souvenirs et j’en arrivais à retrouver la certitude que les autres se trompaient, alors que moi j’étais toujours dans le vrai. Pouvait-il d’ailleurs en être autrement, puisque je ne suis pour rien dans l’assassinat de mon patron ?
M. Georges Montorgueil, dans l’Éclair, tire la moralité de l’affaire Cadiou :
Il n’y a d’espoir qu’en la valeur morale du juge et son indépendance. Nous venons malheureusement d’assister à des événements qui nous ont appris que trop d’optimisme de ce côté serait pour nous préparer de rudes déceptions. Cependant quoi qu’édicte un Parlement incapable, au demeurant, de mettre sur pied une loi sage et mûrie, la compréhension du devoir et la conscience de ses lourdes responsabilités, restent les seules garanties que nous puissions vraiment attendre du pouvoir fatalement discrétionnaire de la justice répressive.
Ces garanties seraient fortifiées si des sanctions pouvaient suivre les erreurs et les fraudes, conséquences de cette formation professionnelle hasardeuse qui fait d’un Bidart [Bidard] de la Noé, par exemple, un tortionnaire plus ou moins inconscient. Elles frapperaient les magistrats défaillants dans leur ambition : c’est le seul point vulnérable, depuis que l’esprit de caste a disparu, là comme partout d’ailleurs, en détruisant la forte armature des traditions.
Mais, pour qu’un tel ordre moral régnât dans la justice, il faudrait que cette cloison étanche qu’on nomme la séparation des pouvoirs fût autre chose qu’une planche pourrie.
Le Rappel a interviewé M. Barthélemy, professeur à la faculté de droit qui déclare :
Il faut diminuer le nombre des tribunaux, augmenter le traitement des magistrats.
La question est fort délicate. Il ne faut pas gêner la répression, énerver le policier ou le juge par la menace constante d’une peine disciplinaire. Les magistrats peuvent se tromper, comme tous les hommes, et la crainte de l’erreur pourrait les entraîner à ne pas oser assez ré- primer.
Nous avons déjà obtenu que l’État verse une indemnité aux victimes d’erreurs judiciaires. Mais il faut en convenir : il ne serait pas aussi aisé d’agir de même pour les victimes des erreurs de l’instruction.
En tous cas, la responsabilité civile ou pénale des magistrats ne me semble pas désirable.
Il faut réformer, conclut M. Barthelemy, beaucoup réformer même, et ce n’est pas moi qui en disconviendrai. Seulement, voyez-vous, il ne faut pas affaiblir le droit pénal ; on ne se plaint de trop, déjà, que la répression » f… le camp !
28 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Nous avons eu enfin un article de M. Cloarec dans la France et savez-vous ce que le député du Finistère a demandé, à l’heure où tous les journaux réclamaient des lois pour protéger les inculpés ? Je le donne en mille ! M. Cloarec demande que l’instruction d’un crime demeure secrète, que les journalistes ne puissent se mêler de ce qui ne le regarde pas. Ce sont eux qui ont fait dévier l’affaire. La victime serait ce malheureux M. Bidart [Bidard] de la Noë que les journaux ont affolé. Il faut en revenir à l’instruction secrète écrit M. Cloarec ! Vraiment ! M. Cloarec devrait bien au contraire approuver les journaux qui par leur attitude ont enfin obtenu la libération d’un accusé détenu sans preuves.
M. Allard dans l’Humanité remarque ceci :
Remarquez bien que ces raisonnements absurdes ne sont pas propres au seul M. Bidard. Tous les juges d’instruction se plaisent dans ces facéties, qui suffisent souvent, tant les hommes sont peu aptes à la réflexion, à amener des condamnations.
Mais l’instruction contre Pierre fut surtout faite de ce genre de niaiseries et d’inductions puériles. Quand on veut que l’homme soit coupable, les faits les plus ordinaires de la vie sont transformés en autant de preuves contre lui.
Et maintenant, quel est le mystère de l’affaire Cadiou ? Je ne me charge point de l’élucider. Mais il semble bien que l’on ait voulu que. Pierre fût le coupable. Dès l’origine, on le désigna. En vérité, la justice touche de trop près la politique. Il faudra modifier cela. Voilà encore une réforme qui s’impose.
La Petite République rappelle que M. Clémenceau avait autrefois déposé un projet de loi tendant à protéger les individus contre toute atteinte à leur liberté. La Petite République insiste pour qu’elle soit prise en considération.
M. Remy de Gourmon, dans la France, qui a publié l’article de M. Cloarec, conclut :
Il y a eu un soulagement à voir mettre en liberté provisoire l’ingénieur Pierre. Certes, l’affaire n’est pas close, l’interrogatoire continue ; mais l’étau s’est desserré et, quelque honte qu’il en éprouve, celui qui tournait la vis a été contraint à quelque modération. Tout de même, ce sont là des mœurs judiciaires un peu étranges : car, enfin, le seul argument de l’accusation est que l’assassiné était le patron de l’ingénieur. Notre ennemi, c’est notre maître, sans doute, et la première personne que l’on soupçonnera toujours en pareil cas, c’est le domestique ou l’employé de la victime. Cependant, il faut aussi un motif au crime.
11 juin 1914 – p. 2
FÊTE DES MILLE DÉSIRS :
C’est vendredi prochain, à 9 heures du soir, c’est-à-dire demain, que les portes de Magic-City s’ouvriront au public pour la fête des Mille Désirs. Nous pouvons donner, dès aujourd’hui, le programme véritablement colossal et at- trayant qui a été élaboré par le Comité de l’As- sociation des secrétaires de théâtres.
Tout d’abord, ainsi qu’on le sait, le billet d’entrée donnera droit à toutes les attractions ordinaires de Magic-City, dont les comptoirs seront tenus par les plus jolies artistes et les plus jolies femmes de Paris. Dans le parc, seront organisées de demi-heure en demi-heure des attractions multiples telles que la course aux cochons, le cortège des porte-bonheurs, le cortège des faveurs, des parades moyenâgeuses et frucalentes mises en scène par des spécialistes autorisés, etc.
En outre de ces attractions de plein air, il y aura un programme véritablement colossal dans chacune des salles closes de Magic-City :
1 Dans la salle de bal du premier étage, le clou principal de la fête : la foire des humoristes ; un véritable champ de foire sera installé avec des baraques de toutes sortes, dont les tenanciers, faisant la parade, seront les peintres et humoristes eux-mêmes MM. Maurice Neumont, Weilluc, Poulbot, Widhopf, Nam, Michaut, Henrick, Leroy, Truchet, Hautot, Robiquet, Lortac, Jean Morin, Mahut, Derrien, Cheval, Dambry, Malfay, etc. L’une de ces baques sera spécialement consacrée à la « Voyante de Nancy » qui fera, tout exprès, le voyage de Paris, pour donner aux assistants des renseignements aussi précis sur leurs affaires qu’elle en a donnés à la famille Cadiou ; ce ne sera pas le moindre attrait de la fête. Le train de Nancy n’arrivant qu’à 11 heures du soir, les consultations de la voyante n’auront lieu qu’à minuit.
2 Dans la salle du théâtre aura lieu, à 10 heures 30, le concours des chanteuses mondaines. Il réunira 40 concurrentes qui défileront devant le jury, présidé par M. Pedro Gailhard, et, à minuit, un concert artistique avec le concours de Mme Litvinne, MM. Marvini, Cerdan, Dranem, Mlle Trouhanowa et M. Quinault. M. Victor Boucher, M. Charles Fallot et la Pie qui chante, un ballet de Mme Stichel dansé par les étoiles de la Gaîté-Lyrique, etc.
3 Dans la salle du Palais Persan (en outre du tango et de la maxixe) sera donné à minuit un concours de danses nouvelles, d’où sortira peut-être la danse destinée à faire fureur, à Paris, l’hiver prochain.
Enfin, d’autres surprises multiples sont réservées au public qui ne manquera pas d’affluer à cette solennité bien parisienne dont le but charitable aurait pu suffire seul à l’intéresser. Aujourd’hui, la Baraque du théâtre, 34, rue Louis-le-Grand, sera tenue par Mlles Aida Boni, Betty Daussmond, Lilian Grenville, Clara Tambour et Mme Marthe Régnier.
24 juin 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Brest, 23 juin. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, dernier témoin dans l’affaire Cadiou.
M. Bonnefoy est persuadé qu’il a rencontré M. Cadiou le 30 décembre vers onze heures du matin sur le quai de Landerneau. Il l’a salué. Il avait l’air préoccupé.
Ce nouveau témoignage viendrait à l’encontre de l’accusation. Les seules charges contre l’ingénieur Pierre seraient la vente du revolver à un voyageur de commerce resté inconnu, ainsi que les déclarations de Bignard et Dolou qui maintiennent que MM. Pierre et Cadiou ont quitté ensemble l’usine, le 30 décembre, à onze heures du matin.
9 juillet 1914 – p. 1
L’Affaire Cadiou
LE RÉQUISITOIRE CONTRE PIERRE
Brest, 9 juillet. (De notre correspondant.) – Le procureur de la République de Brest, M. Guillemard [Guilmard], a envoyé au juge d’instruction son réquisitoire définitif au sujet de l’affaire Cadiou. Ses conclusions tendent au renvoi de l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises.
Je suis en mesure de vous communiquer en substance les charges relevées contre l’ingénieur Pierre par l’accusation :
M. Cadiou a été tué d’une balle de revolver dans le bois de la Grande Palud, près de l’endroit où on l’a retrouvé enfoui.
Cette balle était du calibre d’un revolver que Pierre a acheté à Landerneau et qu’il prétend avoir revendu, bien avant l’époque du crime à un voyageur de commerce de passage dans le pays. Toute la presse de France et de l’étranger a demandé à ce voyageur de se faire connaître. Aucune réponse n’est parvenue au parquet.
M. Cadiou a quitté l’usine de la Grande Palud le 30 décembre au matin et le soir même devait rejoindre sa famille à Paris. Personnes qui ont cru l’apercevoir, le 1er janvier peut être attaché aucune créance aux personnes qui ont cru l’apercevoir, le 1er janvier, à Morlaix.
Or, deux témoins, qui n’ont jamais varié dans leurs déclarations, affirment qu’ils ont vu Pierre et Cadiou, le 30 décembre, vers 11 heures du matin, quitter ensemble l’usine et se diriger vers la forêt.
La veuve Hémery certifie, à son tour, que dans l’après-midi du 30 décembre, elle a rencontré, dans le bois, l’ingénieur et le directeur ; ils parlaient des sources, M. Cadiou avait son capuchon relevé sur la tête et on sait que la balle meurtrière a traversé le capuchon.
L’ingénieur Pierre a toujours affirmé qu’a quitté M. Cadiou le 29 décembre et qu’il ne l’a pas revu le lendemain, mais ces trois témoignages permettent au procureur de la République de soutenir que Pierre a attiré son directeur, le 30 décembre, dans le bois, sous prétexte, de lui montrer des sources dont la captation était utile à la bonne marche de l’usine et qu’il l’a tué.
Pourquoi ? C’est ici que s’accentue le mystère.
Pierre vivait en mésintelligence avec M. Cadiou. Il a dénoncé ses malfaçons au ministère de la Guerre. Quelques semaines avant le drame, l’usine de la Grande Palud devait fermer ses portes, une belle situation était offerte à Pierre dans une usine similaire des environs, mais l’ingénieur était lié à M. Cadiou par un traité lui interdisant de travailler, pendant 15 ans, dans un établissement de blanchiment de cotons. On se rappelle que le meurtrier de M. Cadiou a simulé le vol en enlevant des poches de sa victime une montre et un portefeuille, mais a fait disparaître une valise contenant entr’autres documents cet important contrat.
Enfin, la lettre que Pierre adresse à son directeur, à Paris, dès le 30 décembre, pour lui réclamer l’argent dû aux ouvriers de l’usine ; sa réponse, le 2 janvier, à deux télégrammes expédiés de Paris par Mme Cadiou, le 31 décembre, inquiète de la non-arrivée de son mari ; l’attitude de Pierre, lors de la découverte du cadavre de son directeur sont les bases morales de l’accusation.
M. le procureur de la République Guillemard [Guilmard] a remis, ce matin, son réquisitoire à M. Bidard de la Noë, juge d’instruction. Il est probable que le juge instructeur rendra une ordonnance conforme aux conclusions du procureur et que les jurés de la Cour d’assises du Finistère seront appelés dire si Pierre est l’auteur du crime de la Grande Palud. L. D.
14 juillet 1914 – p. 3
Mort de M. Cloarec, député
Landerneau, 13 juillet. M. Cloarec, député de la première circonscription de Morlaix, vient de mourir. Il était inscrit au groupe des républicains de gauche et avait été élu au premier tour, mais à une faible majorité, le 26 avril dernier. Il a succombé aux suites d’une maladie de foie.
La mort de M. Cloarec a causé ici une grande émotion. Cela tient beaucoup à la part qu’il a prise et surtout à celle qu’on lui attribua dans l’affaire Cadiou.
15 juillet 1914 – p. 1
Sommes-nous défendus ?
Les révélations de M. Charles Humbert
LE SÉNATEUR DE LA MEUSE NOUS FAIT D’AUTRES GRAVES REVELATIONS
Vous avez bien fait d’arriver si tôt, nous dit M. Charles Humbert, ce matin, je pars dans deux minutes pour la Meuse, et j’ai tout juste le temps de vous écouter. Quels seront les résultats pratiques de mon discours ? Eh bien, mais l’administration de la Guerre sera, on peut l’espérer, secouée par la crainte salutaire de l’opinion publique, c’est-à-dire de la presse, et mes révélations imposeront à la rue Saint-Dominique, ou plutôt stimuleront son zèle, son activité, fera coordonner les efforts et aboutira à plus de franchise.
« Si mon discours a eu un tel retentissement c’est parce que chaque mot repose sur un document inattaquable. Il y a deux ans que je le préparais, et vous pensez bien que si l’on y avait découvert la moindre faiblesse, on en aurait profité pour faire suspecter le tout.
« Et pourtant, je n’ai pas tout dit, à beaucoup près. Après avoir parlé 2 h. 1/2 devant une assemblée silencieuse et angoissée, j’ai arrêté, pour ne pas fatiguer le Sénat, en ayant assez dit pour la démonstration nécessaire que je voulais faire. Mais j’aurais pu continuer quelques heures encore.
« Tenez, par exemple, je n’ai qu’à peine parlé de l’organisation de nos réserves. Or, j’aurais pu affirmer, pièces en mains, qu’en cas de mobilisation, une quantité d’hommes, convoqués dans les dépôts communs et dans les dépôts de territoriaux, ne pourraient pas être habillé, faute d’effets dans les magasins. Il en est de même pour les deux classes de réserve que nous donne en supplément la loi de 1913, et le tout représente un million d’hommes !
« Pour remédier à cette situation, l’état-major demande 104 millions, dont 40 à dépenser en sept années. Quant aux 64 autres millions, on les classe en deuxième urgence. Aussi, dans l’hypothèse la plus favorable, en admettant que les 64 millions soient demandés en 1919, dans les mêmes conditions que les 40 autres que nous allons accorder, il faudra dix-huit ans pour que la totalité de ces hommes soit habillée en cas de guerre !
De même, pour le ravitaillement en viande de nos troupes de campagne, il est toujours prévu que l’on utilisera les ressources locales, puis les troupeaux rassemblés à l’arrière des armées. Mais les ressources locales seront presqu’immédiatement épuisées, et les dernières guerres, y compris celle de 1870, ont démontré que le système des troupeaux est absolument impraticable. Le seul procédé possible est l’emploi de viandes congelées, tel qu’il est organisé admirablement en Allemagne depuis plusieurs années. Mais chez nous, l’expérimentation de ces viandes, interrompue en vertu d’une note du 3° bureau de l’état- major du 2 mai 1900, n’a été reprise qu’aux manœuvres de 1913 ! Nous n’avons ni usines frigorifiques, ni wagons, ni voitures pour leur transport, et le programme ne prévoit même en deuxième urgence, aucune dépense pour la réorganisation du ravitaillement !
« Ainsi du reste. C’est extraordinaire n’est-ce pas ? Moi, je puis dire ces choses, car l’on sait ma volonté formelle de ne pas être ministre. Mais ne croyez pas que ce que j’ai appris au cours de mon enquête, d’autres le savaient.
« Il y aura, je le crois, des résultats. En tous cas, tenez, puisque vous êtes le premier journaliste venu ici, voulez-vous la primeur de l’impression produite dans l’armée par mon intervention ? Puisons dans ce courrier. Il y en a, vous voyez ? Si mes documents pour mon discours forment un tas de deux mètres cubes de paperasses, les lettres arrivent par centaines. En voici une d’un officier général très en vue :
« Merci pour votre pensée de me communiquer votre rapport. C’est, d’un bout à l’autre, une lecture passionnante, douloureuse aussi. »
« Savez-vous qui je plains dans tout cela ? Le pays d’abord, certes, si mal servi. Mais aussi les ministres responsables, qui n’ont jamais rien su ni pu savoir.
« Tous ceux que j’ai eu l’honneur d’approcher étaient de braves gens, intelligents, capables, désireux de bien faire : ils sont attelés à une tâche impossible. Les directeurs eux-mêmes, partout ailleurs simples « premiers commis », toujours à même de renseigner leur grand chef, ont chacun à conduire un ensemble d’affaires dont l’énormité échappe à l’action personnelle et directe d’un seul homme. On peut dire qu’il 1 y a, à la guerre, une douzaine de ministères, non pas indépendants, mais distincts, obligés de s’entendre, n’y parvenant guère, et se paralysant les uns les autres, etc.
« Tenez, une autre, d’un général en chef : « Bravo pour courageuse et décisive intervention au Sénat hier. Si les intéressés ne sont pas secoués, après votre éloquent discours, c’est qu’il n’y a plus rien « à tirer de ces gens-là, etc.
« Ouvrons encore celle-ci. Elle est d’un divisionnaire court, mais précises « Enfin, enfin, un homme s’est levé qui « a osé dire la vérité ! »
« Qu’ajouter Fouillez là-dedans : Aveu secret d’un président du Conseil au Conseil des ministres. Notes de l’état-major. Ordres. Commandes à l’industrie. Opérations de contrôle. Marchés, adjudications, rapports. Tout est là, précis, officiel, net, écrasant.
Dans cet implacable réquisitoire contre les bureaux, il y a de quoi former une formidable collection de quinze, vingt volumes, plus peut-être. Or, le pays confiant a le droit de savoir la vérité quand on la lui cache. C’est à ses représentants à la connaître et à la faire connaître. C’est à ce titre que je suis intervenu. »
QUATRE MINISTRES AU MOINS CONNAISSAIENT DÉJÀ LES FAITS RÉVÉLÉS PAR LE SÉNATEUR HUMBERT.
Les révélations de M. le sénateur Humbert ne sont pas des révélations pour la plupart des sénateurs et ministres. En effet, depuis dix mois, il n’est pas de diner où se trouve M. le sénateur Humbert, et il dine souvent en ville, où il n’ait déjà développé les faits qu’il a exposés à la tribune avant- hier. Pour notre part, par trois fois cet hiver, nous avons entendu M. Humbert se plaindre de l’armement, de l’État-major et de notre infériorité en artillerie. A ces diners se trouvaient M. Viviani, M. Augagneur, M. Malvy, M. Messimy et bien d’autres parlementaires.
Dans les couloirs, avec indignation, de- puis des mois, M. Humbert a dit déjà cent fois ce qu’il a dit officiellement. On l’écoutait un peu comme les Troyens écoutaient Cassandre, car la plupart des parlementaires se défient beaucoup des affirmations de leurs collègues qui écrivent dans les journaux. Le Sénat et la Chambre ont gardé une certaine hostilité pour toutes les affirmations qui paraissent dans les journaux, avant de faire l’objet d’un rapport officiel. Or, ces rapports, ils ne les lisent pas. Combien de députés se contentent d’envoyer tous les trois mois un bouquiniste vider leur casier des livres et documents officiels qu’y a fait déposer la questure !
Or, nous pouvons l’affirmer et nous pourrions donner les dates, dans les trois circonstances où nous avons entendu l’hiver dernier M. le sénateur Humbert exposer les dangers de la défense nationale, nous avons vu M. Malvy ricaner, M. Messimy prendre un air philosophique et détaché. Par contre, M. Viviani s’impatientait et M. Augagneur s’indignait, disant :
– Mais nous voilà donc comme en juillet 1870 ! Pourtant nous n’avons jamais refusé aucun crédit militaire !
D’ores et déjà, M. Viviani et M. Augagneur s’étaient préoccupés de l’interpellation de M. Humbert. M. Malvy, par contre, ne cache pas son dédain de ces choses.
Quant à M. Messimy, il ne pardonne pas à M. le sénateur Humbert d’avoir pris la rédaction générale des questions militaires dans le Journal où lui-même avait commencé à les traiter.
CE QUE RÉPOND L’ÉTAT MAJOR
Nous avons rencontré un jeune officier détaché à une des directions du ministère de la Guerre qui nous a déclaré :
« Ce que dit le sénateur Humbert est vrai. Il aurait pu en dire davantage, et après ? Ces révélations ne prouvent qu’une chose pour ceux qui savent les dessous de tout cela. C’est que les parlementaires ont réussi à désorganiser les services de la guerre, à les envahir et à les dominer.
« L’affaire des poudres l’a, d’ailleurs, déjà suffisamment appris au public et l’affaire Cadiou plus encore. Les parlementaires nous ont imposé pour des raisons électorales des fournisseurs, des matières et des inventions qui ne valaient rien ou si peu ! Tout ce que nous avons en approvisionne- ment de vêtements vient de la surenchère électorale. A propos des fournitures de draps, qui dira toutes les batailles livrées entre les Balsan de Châteauroux et les députés de Lodève ? Pour les poudres, ce n’est pas un, c’est dix Cloarec que nous avons vu insister et menacer dans les bureaux. Pour les canons, il y aurait trop à dire. Il est vrai qu’en ces matières, nous n’acceptons guère plus de faire d’expériences que sur des canons présentés par des techniciens que nous connaissons. Songez à tout ce qui a été dépensé en expériences ridicules pour faire plaisir à tel ou tel député qui patronnait un électeur-inventeur.
Rien qu’avec les commandes qu’on a faites à des industriels et des inventeurs dont les produits étaient inutilisables, on eût pu armer nos forts de l’Est.
« Pour les obusiers, il y a un dispositif inventé par un officier français qui permet à nos canons de 75 de tirer à tir plongeant derrière un abri. Et nous n’accepterons pas, sous une pression ou une autre, les obusiers et gros canons refusés par la Russie à une grande usine française et qu’on essaie de nous repasser, parce que les Russes les ont trouvés peu pratiques.
« Les bureaux sont d’esprit étroit. C’est vrai, mais ils ont honnêtes. Ils n’ont que leur probité pour résister à la ruée des appétits qui les assiège. Par exemple, qui donc nous a fait acheter des petits appareils autrichiens pour protéger nos obus ? En effet, ces obus pour lesquels on n’avait pas prévu des caisses du même calibre se détérioraient. Au lieu d’acheter des caisses, on a acheté, sous la pression parlementaire, de petit abat-jour de métal, destinés à protéger la fusée. Ce qui fait que les Autrichiens savent le nombre exact de nos obus ! Nous n’avons su que l’appareil était autrichien qu’après la commande.
26 juin 1915 – p. 2
LE COTON ET L’ALLEMAGNE
On ne saurait assez souligner l’importance de l’article qu’adresse au Matin le plus illustre des chimistes anglais, sir William Ramsay, président de la Commission anglaise chargée de surveiller la contrebande de guerre. La Grande-Bretagne vient de prendre des mesures pour interdire l’exportation du coton, considérée comme contrebande de guerre, et sir Ramsay approuve énergiquement cette décision, qui n’a que le défaut d’être un peu tardive : Il nous faut aujourd’hui c’est une question de vie ou de mort la garantie la plus absolue qu’il n’y aura plus désormais de réexportations de coton à destination de l’Allemagne. Il faut plus que jamais déclarer le coton « contre- bande de guerre » et veiller à ce que nos ennemis ne puissent en recevoir. Dans les débuts, on a voulu ménager les intérêts américains, alors qu’il eût suffi d’acheter en bloc tout le stock disponible. La dépense eût été d’environ 30 millions de livres sterling, opération des plus avantageuses qui permettait de revendre avec de gros bénéfices. Il ne s’agit plus d’agio ; il faut qu’on sache que chaque obus allemand ne peut être lancé sans que l’on fasse usage de coton importé.
On a envisagé chez eux la substitution au coton de la fibre de bois. Je prétends, en tant que chimiste, que cela est impossible. On ne peut fabriquer le coton-poudre – du moins d’après les procédés actuels qu’avec du coton absolument « propre » (rappelez-vous l’affaire Cadiou). Evidemment on peut essayer, mais si l’on ne transforme pas tout l’outillage, les usines sauteront, On peut utiliser la fibre de bois pour les poudres qui autrefois, suffisaient à alimenter les canons tirant à boulets, mais en ce qui concerne l’armement moderne : fusils, mitrailleuses, canons de campagne, canons de marine, canons de siège, etc., il faut pour les « nourrir » de la nitro- cellulose très soigneusement préparée et extraite de matières premières méticuleusement choisies. En tout cas, si les Allemands veulent avoir re- cours ainsi qu’ils l’affirment aux vieilles chemises, aux vieux mouchoirs, aux vieux chiffons pour fabriquer la nitro-cellulose, ils se trompent grossièrement, car l’artillerie avec de telles matières s’exposerait aux pires désastres.
Et puis, pour terminer, sir William Ramsay laisse là cette question du coton et s’adresse à la France – la France qui ad- mira toujours ses travaux de grand savant :
Et maintenant, laissez-moi adresser un mot de remerciement à la noble France, à cette noble terre qui donne sans compter son sang et qui prodigue son assistance à notre pays. Notre patrie, en dépit de son apparence insouciance, « prend la guerre très au sérieux ». Nous avons enfin pris contact avec les Boches et jamais plus nous ne relâcherons l’étreinte : c’est celle du bull-dog. Dans toutes les grandes entreprises nous avons toujours eu dans les débuts du « laisser-aller », mais nous nous ressaisissons vite, et, tenaces, nous allons toujours jusqu’au bout.
Et puis ce que par-dessus tout, je tiens à vous dire, c’est la gratitude infinie que nous ressentons pour la France, l’immense admiration que nous éprouvons pour elle. Jamais la vieille Angleterre n’a été aussi secouée dans ses fibres les plus secrètes et les plus intimes que dans les dix derniers mois ; jamais encore elle n’avait éprouvé pour un peuple un sentiment qui va jusqu’à la vénération.
Ah ! Qu’elle est douce à nos cœurs d’e Français, cette gratitude qu’exprime avec émotion l’un des plus grands hommes dont s’honore l’Angleterre d’aujourd’hui !
8 juin 1916 – p. 2
Mort de M. Bidard de la Noë. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, est décédé hier à l’âge de 55 ans. On se souvient que c’est ce magistrat qui dirigea l’instruction de l’affaire Cadiou en suspens depuis la déclaration de la guerre.
30 novembre 1927 – p. 1
LA BANDE DES POLONAIS
Zinczuk a-t-il fait des révélations ?
On a annoncé de Zinczuk, dit Waldeck, un des Polonais condamnés à mort, avait dénoncé ses complices Sopokowicz et Gogololewisk comme les auteurs de deux assassinats, celui de l’homme sans tête du canal Saint-Martin, le 1er décembre 1924 et celui de l’ingénieur Dutfoy, dans le train de Versailles, le 13 août 1924. Le procureur n’a pas encore reçu des révélations et l’avocat du condamné n’en a pas entendu parler. Au cours de l’instruction, M. le juge Lacomblez avait eu à s’en occuper et n’avait rien relevé contre les accusés d’aujourd’hui. On leur avait également attribué l’assassinat d’Ernest Pierre, âgé de 73 ans, père de l’ingénieur Pierre, mêlé à l’affaire Cadiou ; ce crime avait été commis à Cagé (Eure). L’information sur ce drame n’avait également rien donné.
Il est fort possible que Zinczuk renouvelle ses dénonciations. C’est alors le Procureur général qui sera saisi.
