Manchette du journal Le Télégramme, édition de février 1914

Le Télégramme est un quotidien régional français, édité à Toulouse, qui paraît de 1895 à 1932, avec un rayonnement dans le midi de la France (15 éditions départementales). Le journal fait faillite en 1932 et est repris par la Croix du Midi.
Le journal a une ligne politique républicaine et démocrate-chrétienne.
Tirage 1914 : 40 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 89 articles dont 17 en première page
1919 : 9 articles dont 3 en première page
Le journal, qui reprend des articles du Nouvelliste de Bretagne, soutient dès le début l’ingénieur Pierre. Les articles soulignent les manquements de l’instruction et l’obstination des juges.

Source : BnF Gallica Rosalis

Table des matières

6 février 1914 – p. 1 et 2

Une arrestation sensationnelle à Brest
UN INGÉNIEUR INCULPE D’ASSASSINAT

Brest, 5 février — De grands soupçons pesant sur l’ingénieur Louis Pierre collaborateur direct de M. Cadiou, qui avait disparu dernièrement, le procureur, après enquête, l’a fait arrêter. M. Pierre proteste die son innocence ; il serait question d’une autre arrestation.
On aurait trouvé dans la remise de l’ingénieur Pierre, une pioche à laquelle adhéraient quelques cheveux ; l’ingénieur fut transféré dans la soirée à la prison de Landerneau.

Ce que fut la disparition de M. Cadiou

Ancien avoué à Morlaix, administrateur, puis directeur de l’usine de fulmi-coton de la Grande-Palud aux environs de Landerneau, M. Louis Cadiou résidait habituellement à Paris avec sa femme et son enfant. Mais ses affaires l’obligeaient à de fréquents voyages en Bretagne. Dans les tout derniers jours de l’année dernière, il se trouvait à Landerneau ; sa famille l’attendait à Paris le 31 décembre au soir, mais plusieurs jours passèrent sans qu’on eut la moindre nouvelle de l’industriel. M. Cloarec, député d’u Finistère, prévint de cette disparition la préfecture de police qui ordonna des recherches. On apprit que M. Cadiou avait quitté Landerneau pour se rendre à son usine le 30 décembre au matin. Depuis, nul n’avait eu de ses nouvelles. L’enquête révéla, en outre, sur la personnalité du disparu, les choses les plus contradictoires ; on le crut d’abord possesseur d’une grosse fortune, puis on s’aperçut que ses affaires allaient assez mal ; par contre le bruit que les époux Cadiou étaient en instance de divorce fut, au bout de quelques jours, reconnu faux. Après la disparition de son mari, Mme Cadiou se tint enfermée chez elle, n’ouvrant sa porte à personne ; dernièrement, elle promit une somme de 2.000 francs à qui retrouverait son mari.

Comment l’arrestation de l’ingénieur a été opérée

Brest, 5 février. — Déjà, depuis la disparition de M. Cadiou, il avait été plusieurs fois question d’inculper M. Pierre ; mais celui-ci qui connaissait les soupçons que l’on portait sur lui, avait déployé un tel sang- froid que la justice était déroutée et hier encore ce fut lui qui aida le frère de M. Cadiou à déterrer le cadavre et à déshabiller le corps. M. Pierre n’a montré aucune surprise lorsque le juge d’instruction, hier soir à huit heures, lui a déclaré qu’il le mettait sous mandat de dépôt, sous l’inculpation d’assassinat.
Deux charges sont actuellement relevées contre l’ingénieur : celui-ci déclare que la dernière fois qu’il a vu M. Cadiou, c’était le 29 décembre. Or, plusieurs témoins affirment formellement que M. Cadiou et son ingénieur ont été vus ensemble le 30 décembre au matin et c’est quelques instants après l’entretien entre les deux hommes que M. Cadiou disparut. Enfin, hier après-midi, une perquisition opérée par MM. Menessier [Ménnessier] et Paulin, commissaires spéciaux, dans la remise de la maison où habitait M. Pierre a fait découvrir une pioche qui portait des traces de sang et à laquelle quelques cheveux adhéraient encore. L’ingénieur, interrogé, a conservé son même sang-froid et a déclaré que quelques jours avant il avait tué un lapin avec cet outil et que c’étaient des poils de la bête qui y étaient restés collés.
La pioche a été saisie et va être examinée par un expert.
A signaler ce détail : une cartomancienne de Nancy, consultée par Mme Cadiou, la veuve de la victime, avait indiqué d’une façon précise l’endroit où était enterré le cadavre, à 400 mètres du moulin, à droite de ce moulin, à côté d’un bouquet d’arbres, au bord d’un bois. Le cadavre était bien enterré à l’endroit désigné par la cartomancienne. La rencontre est assez bizarre.

L’opinion des magistrats

Brest, 5 janvier. — L’opinion des magistrats est que l’histoire de la somnambule est un stratagème employé par la famille afin de soustraire à des représailles possibles le dénonciateur de l’ingénieur Pierre. La personne qui aurait droit aux 2.000 francs promis par Mme Cadiou désirerait garder l’anonymat ; personne, bien entendu, ne peut croire à la double vue d’une somnambule en pareille occurrence.

7 février 1914 – p. 2

L’Assassinat de M. Cadiou

Le mystère subsiste et on s’attend à d’autres arrestations

Brest, 6 février. — Parmi les papiers découverts hier par le parquet au domicile de l’ingénieur figure un brouillon de lettre écrite par M. Pierre à une personnalité qu’on se refuse à désigner. Dans cette lettre, qui respire la colère, M. Pierre dénonce certains agissements dont se serait rendu coupable son directeur. On lui répondit et il conserva cette réponse qui correspond parfaitement au brouillon saisi par le juge d’instruction. On observe encore que quelques jours après la disparition de M. Cadiou, le dimanche 4 janvier l’ingénieur se rendit au domicile personnel de son patron R…, de Brest et fit ouvrir les portes sous le prétexte d’effectuer une réparation au téléphone. On croit que cette visite domiciliaire avait pour but de rafler des documents compromettants, car rien, absolument rien n’a été retrouvé dans l’appartement du mort ; M. Cadiou avait pourtant des dossiers. Où sont-ils ?
L’accusation tire de tout ceci un ensemble de présomptions dont on ne saurait méconnaître la gravité ; M. Louis Pierre ne nie d’ailleurs pas qu’il se trouve dans un mauvais cas et il avoue que toutes les apparences sont contre lui, mais il ne s’en émeut aucunement.

La pioche accusatrice

Le crime aurait donc été commis le lundi 29 décembre. Attiré au moulin, conduit dans les bois pour y traiter une affaire d’abduction d’eau, M. Cadiou aurait été assassiné soit à sa sortie du moulin, soit à proximité du lieu où il fut enfoui entièrement vêtu et encore ganté. L’arme ne serait autre qu’un couteau de vigneron à lame courbée, semblable à celui que M. Louis Pierre sortit de sa poche hier pendant l’autopsie et qu’il tendit au juge d’instruction pour lui permettre de tailler un crayon. Le juge confisqua aussitôt le couteau.
Si M. Cadiou a été tué aux abords du moulin, son cadavre dut être transporté sous bois, soit dans la nuit du lundi au mardi, soit mardi ; la solitude du lieu rendait facile l’opération ; le sol argileux de la Combe ne fut d’ailleurs creusé que peu profondément, puis la fosse fut recouverte d’un lit de feuilles mortes.

Les obsèques de la victime

Brest. 6 février. — L’enterrement de M. Louis Cadiou, assassiné dans le bois de La Forest, a eu lieu ce matin à Landerneau.

On recherche la somnambule

La veuve du défunt, venue de Paris pour assister aux obsèques, a affirmé à M. Paulin, commissaire spécial, que la belle-mère de son frère, Mme Saimby [Sainpy] de Pont-à-Mousson, a bien consulté dans cette ville une somnambule qui a déterminé l’endroit exact où le corps de M. Cadiou avait été enterré. Le commissaire spécial a fait effectuer des recherches à Pont-à-Mousson pour retrouver la somnambule.

8 février 1914 – p. 2

L’Assassinat de M. Cadiou

L’enquête

Brest, 7 février. — Les commissaires spéciaux ont fait ce matin à la Grande Palud le relevé des lieux avoisinant l’usine, ainsi que de l’endroit où M. Cadiou a été assassiné. Ils ont entendu de nouveaux témoignages, entre autres celui de l’encaisseur d’une banque qui, le 31 décembre, s’est présenté trois fois à l’usine sans rencontrer l’ingénieur, M. Pierre. Ce dernier affirme, au contraire, n’avoir pas quitté l’usine ce jour-là. Mme Cadiou est arrivée à midi, venant de Morlaix. Elle sera entendue aujourd’hui par le juge d’instruction et confrontée avec l’ingénieur.

La situation de l’ingénieur

Brest, 7 février. – On a présenté, tous ces jours-ci M. Pierre comme étant dans une situation pécuniaire médiocre.
La famille de l’ingénieur est, contrairement à ces dires, dans une situation excellente. On a pu, du reste, le constater ici où, chaque année, depuis que le jeune homme est employé à l’usine du Grand-Palud, ses parents viennent le voir. Au mois de septembre dernier, sa mère lui offrit une belle voiture automobile et, ces temps derniers encore, elle lui envoya de l’argent dont il pouvait avoir besoin en raison de l’arrêt des comptes de l’usine du Grand-Palud. Les parents sont, d’ailleurs, retirés des affaires et ont cédé leur exploitation à leur fille qui est mariée.
L’explication d’un assassinat pour des besoins d’argent ne semble donc pas fondée.

Le Crime de Brest

Brest, 8 février, matin. – M. Bidard de Lanoe [La Noë], juge d’instruction, a confronté, hier, après-midi, l’ingénieur Pierre, avec une débitante qui habite près de l’usine. Cette femme a affirmé avoir vu passer M. Cadiou le 30 décembre, vers 9 heures du matin. L’ingénieur maintient qu’il n’a pas revu son directeur depuis le 29.
Mme veuve Cadiou a été ensuite entendue. Elle n’a rien apporté de nature à prouver la culpabilité de M. Pierre. Mme Cadiou se trouvait dans un tel état de nervosité et de faiblesse que le juge a renoncé à la confronter avec M. Pierre.
L’ingénieur, toujours très calme, a été reconduit à la maison d’arrêt.

9 février 1914 – p. 4

L’Affaire Cadiou

Les Affirmations de M. Pierre

Brest, 9 février, matin. — Les commissaires spéciaux Paulin et Lemez ont continué Leur enquête sur l’affaire Cadiou. Ils ont recueilli un nouveau témoignage établissant que Cadiou a été vu le 30 décembre à l’usine. L’ingénieur Pierre affirme que le directeur n’y reparut pas après le 29. Cette contradiction confirmée par plusieurs témoins est la charge la plus grave qui pèse sur M. Pierre.
Le juge d’instruction doit entendre aujourd’hui le contremaître de l’usine, M. Bignard, qui a déclaré avoir vu le directeur et l’ingénieur se diriger ensemble, le 30, à 11 h. 1/4 du matin, vers le moulin, lieu proche du crime et M. Pierre revenir seuls à l’usine à midi moins dix ; or, d’après les constatations légales, l’assassinat aurait été commis avant le déjeuner, le 30 décembre.

10 février 1914 – p. 2

L’Assassinat de M. Cadiou

L’enquête continue

Landerneau, 9 février. — M. Ménessier [Ménnessier], commissaire spécial, s’est rendu la nuit dernière à Saint-Divy où il a entretenu un ancien ouvrier de l’usine de la Grand-Palud, qui disait avoir des révélations à faire au sujet de l’assassinat de M. Cadiou. Cet ouvrier a déclaré au commissaire que dans la matinée du 28 décembre il avait vu arriver dans la cour du moulin un inconnu d’allures suspectes que la bonne de l’ingénieur Pierre introduisit chez son maître. Interrogée, à son tour, ce matin, par M. Paulin, commissaire adjoint, cette domestique affirma au magistrat n’avoir vu personne se présenter ce jour-là chez M. Pierre.

11 février 1914 – p. 4

L’affaire Cadiou

L’enquête continue

Brest, 10 février. — Mme Cadiou est repartie pour Paris. Elle ne sera de nouveau entendue à l’instruction que si les événements l’exigent Le juge d’instruction a lancé, ce matin, plusieurs commissions rogatoires pour apporter quelque lumière sur plusieurs points demeurés obscurs. Il se pourrait que l’ingénieur Pierre fût relaxé très prochainement si les confrontations avec certains témoins ne prouvent pas sa culpabilité.

12 février 1914 – p. 3 et 4

L’Assassinat de M. Cadiou

Toujours le mystère !

Brest. 11 février — Si l’instruction n’arrive pas à projeter la lumière sur l’affaire du Grand-Palud, les faits qu’elle recueille tendent de plus en plus à innocenter l’ingénieur Pierre, Un nouveau témoignage s’est produit en a faveur. Jusqu’à présent, on croyait que M. Cadiou avait disparu le 30 décembre. Or un témoin, M. Louis Nicolas, adjoint au maire de Morlaix, qui connaissait parfaitement M. Cadiou, affirme l’avoir vu et lui avoir parlé à la gare de Morlaix, le 31 décembre.
D’autre part médecin légiste, M. Rousseau, a fait part au juge d’instruction d’une observation qui lui parait tout au moins curieuse. Le praticien a remarqué que quelques petites gouttes de sang seulement tachaient le faux-col de M. Cadiou qui, cependant, à la gorge presque entièrement tranchée et de plus aucune trace de lutte ne fut net remarquée.
Cette constatation fait supposer au médecin que l’on aurait fort bien se trouver en présence d’une mise en scène. Peut-être bien M. Cadiou a-t-il été étouffé ou étranglé avant d’avoir la gorge coupée. Dans ces conditions, il a semblé au magistrat instructeur qu’une nouvelle autopsie s’imposait. Il a ordonné l’exhumation du cadavre.

L’affaire Cadiou

Brest, 12 février, matin. — D’après le rapport du médecin légiste, M. Cadiou aurait été tué loin de l’endroit où l’on a retrouvé son cadavre. L’autopsie a démontré qu’il y a eu étranglement, puis section de la gorge pour faire croire à un assassinat en plein bois.
Mme Pierre a été autorisée hier à voir son fils. Elle l’a trouvé très calme et persuadé que bientôt va éclater son innocence.
La brigade mobile a fait sans résultat une enquête sur un individu qui, quelques jours après le crime, a payé à M. Cheenne, à Landerneau, une dette de 600 francs qu’il était jusque-là dans l’impossibilité de payer.
Aujourd’hui, le juge d’instruction confrontera M. Pierre avec le fermier Bonnefoy qui affirme avoir vu le directeur de l’usine et l’ingénieur ensemble le 30 décembre, ce que M. Pierre nie formellement.

14 février 1914 – p. 2 et 4

L’Affaire Cadiou

A la demande du parquet de Brest M. Lescouvé, procureur de la République, vient de désigner le docteur Charles Paul, médecin légiste, pour procéder à nouveau à l’autopsie de M. Cadiou.
Le, docteur Paul va partir incessamment pour Landerneau.

Les recherches continuent
Brest, 13 février. — Les commissaires de la brigade mobile continuent leur enquête pour établir si M. Cadiou a été réellement, vu à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier. De leur côté M. Menuisier [Ménnessier], commissaire spécial, et ses adjoints s’attachent à rechercher le mobile du crime et à savoir si des intérêts n’étaient pas liés à la disparition de l’ingénieur de l’usine de la Grande-Palud. La police spéciale poursuit également ses investigations.

Perquisition chez Mme Cadiou
Paris, 13 février. – Sur mandat de M. Gustave Bidard de la Noé, juge d’instruction, M. Valette, commissaire judiciaire, a perquisitionné ce matin, chez Mme Cadiou, 85 bis, rue Cherche-Midi. Le magistrat a saisi de nombreuses lettres, desquelles il semblerait résulter qu’un accord parfait régnait entre les époux. D’autre part, on n’a pas trouvé de lettres émanant de M. Pierre. M. Valette a, en outre, entendu longuement Mme Cadiou, Mme Richard, mère de Mme Cadiou et Mme Guillemin. La perquisition et l’interrogatoire n’ont pas apporté de lumière dans cette affaire.

L’Affaire Cadiou

La perquisition de M. Valet [Valette]

Paris, 14 février, matin. — La perquisition de M. Valet [Valette], commissaire, au domicile de Mme Cachou, à Paris, infirme les racontars de certaines personnes tendant à faire passer pour désuni le ménage Cadiou.
Mme Cadiou s’est prêtée de bonne grâce à la perquisition du commissaire.
La mère de Mme Cadiou, Mme Richard, et Mme Guillem [Guillemin], tante de M. Cadiou, qui étaient venues de Morlaix à Paris, pour essayer d’atténuer le désespoir de Mme Cadiou, ont été interrogées par M. Vallet [Valette], au sujet de la mystérieuse découverte du cadavre de l’usinier, par la somnambule de Nancy qui a été consultée par une dame de leurs amies habitant Pont-à-Mousson. Elles n’ont rien pu dire de nouveau à ce sujet, puisque elles ne savent rien de l’intervention de la somnambule.

15 février 1914 – p. 2

L’Affaire Cadiou

Importantes déclarations

Brest, 14 février. — On annonce que des déclarations importantes viennent d’être faites par le juge de paix de Quimper, ami intime de M. Cadiou. Ce dernier, quinze jours avant sa disparition, aurait confié à son ami qu’il avait eu à lutter contre des ennemis personnels, mais, ajouta-t-il, je ne les crains plus, car je possède contre eus des documents compromettants.
On se rappelle que le portefeuille de M. Cadiou n’a pas été retrouvé dans ses vêtements.

Les déclarations de la servante

Brest, 14 février. — Le juge d’instruction a entendu, la servante de M. Cadiou. Celle-ci a confirmé qu’elle avait vu son maître pour la dernière fois le 30 décembre. Confrontée avec l’ingénieur Pierre, elle a maintenu son affirmation.
Me Henry Raynaud [Reynaud] a déposé, des conclusions tendant à la mise en liberté provisoire de M. Pierre.

17 février 1914 – p. 2 et 4

L’Affaire Cadiou

Nouveaux témoignages
Brest, 16 février. — De nouveaux témoins déclarent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix. Parmi ces témoins, une dame employée dans une pâtisserie, affirme avoir servi ce jour-là des gâteaux à M. Cadiou.
Le juge d’instruction a envoyé des commissions rogatoires pour entendre ces témoins.

L’Affaire Cadiou

L’autopsie de la victime

Brest, 17 février, matin. — Le procureur de la République, le juge d’instruction et M. Rousseau, médecin-légiste, sont partis hier soir, pour Morlaix, afin d’assister aujourd’hui à l’autopsie du corps de M. Cadiou, qui sera faite à l’hospice civil dès la première heure, par le docteur Paul. Le docteur Rousseau a déposé hier, au parquet, un long rapport concernant l’examen du manteau de caoutchouc de M. Cadiou. Il a nettement établi que la victime était vêtue de ce manteau au moment de l’attentat et qu’on l’en dévêtit après le crime, pour recouvrir le cadavre.

18 février 1914 – p. 3 et 4

L’Affaire Cadiou

Y aurait-il un sosie de M. Cadiou ?

Brest, 17 février. — Le parquet ne paraît pas attacher une grande importance aux témoignages des personnes qui prétendent avoir vu M. Cadiou à Morlaix postérieurement au 30 décembre. Un ami intime du défunt, M. Feunteun, a, en effet, déclaré avoir aperçu le 20 janvier, à Morlaix, un individu ressemblant d’une façon frappante à M. Cadiou.
— Si je n’avais su mon ami mort, a dit M. Feunteun, j’aurais juré m’être trouvé en sa présence. »
Est-ce ce sosie de M. Cadiou que quelques Morlaisiens rencontrèrent le 31 décembre ? Le patron de café qui affirmait avoir vu M. Cadiou le 1er janvier est revenu sur sa déposition.

Une contre-autopsie
Morlaix, 17 février. — La contre-autopsie du corps de M. Cadiou a été faite ce matin à 8 heures, à la morgue de l’hospice, par le docteur Paul, médecin légiste de la Seine, assisté du docteur Rousseau, médecin légiste de Brest, M. Roger Fachot, avocat général de Rennes, et les parquets de Brest et de Morlaix étaient présents.
L’examen du cou et de la tête a été particulièrement minutieux. On a relevé des traces d’angles sur le cuir chevelu et au cou. Les premiers résultats de l’autopsie permettent d’établir que M. Cadiou n’est pas mort étranglé.
Le parquet va se transporter à Landerneau.
Il résulte des déclarations dit docteur Paul que M. Cadiou a été atteint d’un coup de feu dans la région de la nuque du côté droit. La balle a suivi la nuque en obliquant de gauche à droite et d’arrière en avant, puis a tranché l’artère carotide droite. Le docteur Paul a retrouvé la balle, qui est du diamètre de six millimètres. La section de la gorge a été faite après la mort.

L’affaire Cadiou

Les perquisitions chez l’ingénieur Pierre

Brest, 18 février matin. – Les membres du parquet ont perquisitionné à Landerneau, au domicile de l’ingénieur Pierre. Ils ont saisi une carabine de 6 millimètres et un revolver bulldog. Le crime paraît avoir été commis avec un autre revolver appartenant au gardien de nuit de l’usine qui était absent le 30 décembre. Cette arme était sous le matelas du gardien.

19 février 1914 – p. 1 et 2

QUI ASSASSINA M. CADIOU ?

Le Mystère de la Grande Palud

Les perquisitions

Brest, 18 février. Dans l’appartement de M. Cadiou, l’inspecteur Astre a saisi quelques papiers déchirés qui se trouvaient dans une corbeille. Le texte de ces documents sera reconstitué. M. Astre a mis également sous scellés un volume qui tout de suite attira son attention, c’est un livre de vers de Musset, placé bien en évidence sur le guéridon ; un large signet marquant une page de ce livre donnait l’illusion d’avoir été déposé là très intentionnellement. M. Astre l’ouvrit à la page que l’on semblait avoir voulu indiquer et il tomba sur la période fameuse du suicide de Rolla.
Les opérations d’hier ont appris enfin et d’une façon irréfutable de quelle manière fut assassiné M. Cadiou ; elles n’ont rien apporté de probant contre l’ingénieur Louis Pierre ; elles n’ont pas encore éclairé la question des complicités morales, mais elles sont loin aussi d’innocenter l’inculpé et d’écarter de celui-ci les présomptions rassemblées par le parquet.
Les perquisitions qui auront lieu aujourd’hui serviront peut-être avec une égale utilité l’instruction de M. Bidard de la Noé.
Le parquet compte beaucoup sur leur résultat.

Ce que dit le veilleur Bossard

Brest, 18 février. — Les agents de la brigade mobile ont interrogé hier soir fort tard Jacques Bossard, au sujet du revolver dont il fit usage. Bossard, qui travaille actuellement sur le Gorbea-Mendi dans la cale sèche à Brest, a fait les déclarations suivantes :
— Au mois de juin, lorsque j’étais encore veilleur de nuit à l’usine, Louis Pierre m’apporta un revolver avec vingt-cinq balles ; je mis l’arme sous ma paillasse. Vers la fin de décembre, le 27, pour être précis, je quittai la Grande-Palud pour cause de maladie.
« Lorsque je revins le 7 janvier, l’arme se trouvait encore à l’endroit où je l’avais placée. En présence d’un de mes camarades, je déchargeai le barillet. Quelque temps après, M. Pierre m’avertit qu’il avait besoin du revolver et que j’eusse à le lui remettre. Immédiatement je m’exécutai en lui donnant également, sur l’invite qu’il m’en fit, et les balles non encore tirées et les douilles vides. J’effectuai cette restitution avec plaisir, car je n’aime pas beaucoup manipuler les armes à feu… »
Et comme l’on demandait quelques explications à Bossard au sujet de la lettre qu’il aurait écrite à M. Louis Pierre et que Bignard prétendait avoir déchirée, l’homme fit la réponse suivante :
— J’ai parfaitement écrit cette lettre, mais Bignard ne l’a point déchirée ; je donnerai la preuve de ce que j’avance en présentant, quand on le désirera, la missive en question. »
Le juge d’instruction entendra Bossard plus longuement aujourd’hui ; il est en outre très probable qu’une confrontation aura lieu entre l’ingénieur et l’ancien veilleur de nuit dans le cas où M. Louis Pierre infirmerait les dires de ceux qui travaillaient sous ses ordres.

« L’or allemand n’est pas étranger au mystère de la Grande-Palud »

Sous ce titre, notre excellent confrère le Nouvelliste de Bretagne — dont les informations au sujet de cette affaire ont fait le tour de la presse française — écrit ce qui suit :
Pour bien comprendre l’histoire de la Grande-Palud il faut toujours se rappeler deux choses :
1° L’usine était allemande et fut dernièrement écartée des adjudications parce que des fraudes et des malfaçons avaient été découvertes ;
2° Le ou les auteurs du drame n’étaient pas vulgaires. Ils avaient de puissantes relations et pensaient qu’un peu de mise en scène aurait sauvé leur situation. Ils se sont trompés.
Sans la presse, les coupables auraient depuis longtemps étouffé l’affaire. On ne penserait plus au mystère de la Grande-Palud si la presse n’avait obstinément continué à poser des questions. C’est la presse qui a parlé des attaches allemandes de la Grande-Palud, c’est la presse qui a attiré l’attention sur les regrettables procédés du juge d’instruction qui refusait d’admettre les conclusions de l’enquête de la police mobile, c’est la presse qui a soutenu et prouvé que M. Cadiou n’avait pas été assassiné à Landerneau le 31 décembre mais qu’il avait été tué à Morlaix dans les premiers jours de janvier.
Ceux qui savent la vérité et qui auraient voulu le silence, l’oubli, l’ombre… n’ont commis qu’une seule gaffe, une seule, mais elle était de taille, cette gaffe, c’est le coup de la somnambule de Nancy.
Qui — exactement — a suggéré à la somnambule l’endroit où se trouvait le cadavre ? Qui ? Nous ne le citerons pas, mais celui-là connaît toute l’histoire, celui-là sait comment a été tué M. Cadiou, c’est le même qui, aux diverses stations de la ligne du Nord, mettait à la poste des cartes signées Cadiou…, Cadiou dont il connaissait l’écriture et, pour cause, c’est le même…, mais mon, arrêtons-nous avant de livrer le nom. La publication de ce nom, soupçonné ou non, deviné ou non, nous n’en savons rien, fera un tapage épouvantable, et après tout c’est à la justice à interroger « celui qui sait » et ce n’est pas à nous à jouer le rôle d’accusateur.
Ne disons plus à ce sujet qu’un mot, c’est que d’après nos derniers renseignements il se pourrait que l’assassin ne fut pas de nationalité française. Mais le crime, dans ces conditions aurait eu lieu devant témoins.

Pourquoi ne relâche-t-on pas l’ingénieur Pierre ? — Parce qu’il en sait trop long sur toute cette affaire

Notre confrère examine ensuite le cas Pierre :
Ceci dit, il reste à examiner le cas Pierre.
Pierre est toujours en prison. Pourquoi ? Il paraît, en, effet, singulier et inexplicable que le juge d’instruction garde en prison un homme que tout le monde croit à présent innocent. Le juge d’instruction aurait-il donc une preuve de la culpabilité de Pierre qu’il garderait, jalousement pour lui seul et qu’il destinerait au jour solennel des assises pour amener un coup de théâtre sensationnel ?
Nous ne le croyons pas et alors pourquoi garder Pierre ? Il est certain que Pierre, en prison, n’ayant d’autre conversation qu’avec son juge, ne dira rien. Pierre sait beaucoup de choses, il en sait peut-être même de trop, le pauvre, pour jouir de cette douce liberté dont se félicite pour le moment encore, le meurtrier de M. Cadiou. Et si vous me demandez s’il est exact que Pierre sache tant de choses que cela, je vous répondrai que ce jeune ingénieur dénonça au gouvernement les malfaçons de la Grande Palud. C’est curieux comme tout se tient dans cette affaire.

La brigade mobile perquisitionne

Brest, 18 février. – Les commissaires de la brigade mobile, chargés de l’affaire Cadiou, ont commencé l’examen très complet des papiers restés au domicile du directeur de la Grande Palud. Au domicile de M. Cadiou, comme à celui de l’ancien maire de Landerneau, chez qui on a perquisitionné ce matin, on aurait constaté que de nombreux documents furent brûlés quelques jours après la disparition de la victime. La police recherche également la valise de M. Cadiou, dans laquelle se trouveraient des papiers importants. Elle recherche aussi sa bicyclette.
Brest, 18 février. – Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, un notaire de Brest, puis la somnambule de Nancy sur les indications de qui fut retrouvé le corps de M. Cadiou.

20 février 1914 – p. 1 et 4

Le Mystère de la Grande Palud

Cadiou aurait été tué à bout portant dans le bois

Landerneau, 19 février. — Voici des détails complémentaires sur la perquisition qui a été pratiquée hier soir au domicile de l’ingénieur Pierre.
Le parquet a saisi une carabine de 6 millimètres et un revolver bull-dog. Le crime paraît avoir été commis avec un autre revolver appartenant au gardien de nuit de l’usine, qui était absent le 30 décembre.
Cette arme était placée sous le matelas du gardien.
M. Cadiou a été tué à bout portant et sans doute dans le bois. Il avait alors un capuchon sur la tête, car une trace de balle a été relevée dans ce vêtement.

Quel est ce Bossard ?

On parle beaucoup en cette affaire d’un certain Bossard. Quel est ce Bossard ? Notre confrère le Nouvelliste de Bretagne nous le dit :
C’est un ouvrier, un ancien soldat colonial, qui fut employé pendant, peu de temps à l’usine de la Grande-Palud. Il travaille actuellement sur les quais à Brest.
C’est lui qui demanda dernièrement à être entendu par le juge d’instruction. C’est lui qui donna le signalement de « l’homme cadavérique », du petit homme DONT AVAIT PARLE LA SOMNAMBULE !!!
Or on découvrit vite que l’homme cadavérique était simplement un honnête ouvrier menuisier venu pour réparer le sommier d’un lit. Il n’est pas très difficile de comprendre à quel mobile ont obéi les honorables magistrats du Parquet de Brest en allant si tardivement faire à l’impromptu une visite domiciliaire chez Bossard.

L’affaire Cadiou a-t-elle quelque rapport avec le scandale des poudres ?

Paris, 19 février. — On prévoit, dans certains milieux bien informés, que l’affaire Cadiou va faire renaître le scandale des poudres : l’ingénieur Pierre aurait dit qu’il avait de graves révélations à faire à ce sujet.

L’Affaire Cadiou

Les déclarations de l’ingénieur Pierre

Brest, 19 février, M. – L’ingénieur Pierre interrogé par le juge d’instruction, reconnaît avoir eu en sa possession le revolver de 6 millimètres et des balles blindées correspondant au modèle qui a dû servir à tuer M. Cadiou. Mais, il déclare avoir vendu cette arme en février ou mars 1913, à un voyageur de commerce dont il ne connaît par le nom. Ce voyageur devait, dit-il, avoir environ 28 ans. Il était vêtu d’un pardessus sombre et paraissait représenter des huiles, du savon ou du café : J’ai vendu mon revolver à cet inconnu, affirme M. Pierre, parce que le cran de sûreté n’était pas en bon état ».

La confrontation de l’ingénieur Pierre de de Bossard

Brest, 20 février, matin. – La confrontation entre m. Pierre et le gardien Bossard, a duré trois heures. Brossard [Bossard] a maintenu sa première déclaration : « Quand l’ingénieur, a-t-il déclaré, me remit, en juillet dernier, le revolver de garde, il me dit : « J’en ai un autre ». En effet, les livres de l’armurier de Landerneau, témoignent de l’achat d’une arme de 6 millimètres au mois de juin. M. Pierre croit avoir dit à Bossard : « J’ai une carabine ». L’accusé conserve un calme extraordinaire.

Les résultats de l’enquête

Brest, 20 février, matin. Hier, après-midi, tandis qu’on interrogeait l’ingénieur Pierre, le bruit s’est rependu en ville qu’il s’était suicidé. Il n’en est rien. L’ingénieur, très abattu, a quitté le palais de justice, vers 8 heures. MM. Mennissier [Ménnessier] et Paulin, commissaires spéciaux, viennent d’établir, par une enquête faire à Landerneau, que M. Pierre a acheté deux revolvers à la même époque, dont un en donnant le nom de Bignard., contremaître d’usine. Les points de comparaison invoqués par l’ingénieur, au sujet de l’achat d’un revolver de 6 millimètres, ont été reconnus inexacts. Toute l’attention de la police spéciale est maintenant portée sur le mobile du crime et la possibilité d’une complicité.

21 février 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Une excellente mise au point

L’ingénieur Pierre a-t-il tué Cadiou ?

Notre confrère le Nouvelliste de Bretagne publiait hier un article de son envoyé spécial à Morlaix qui résume très clairement les faits soumis à l’instruction, les discute avec beaucoup de sagesse et démontre que le dernier mot n’est pas dit sur cette mystérieuse affaire de la Grande-Palud.

Disons brutalement, franchement toute notre pensée : si l’affaire eut le retentissement qu’elle a et qu’elle gardera, si des commentaires passionnés se sont fait jour, si les suppositions les plus folles et des contradictoires ont été agitées et ont surexcité au plus haut point l’opinion, c’est à cause du coup de la somnambule.
A la somnambule, personne n’a cru, personne ne peut croire, ou alors il faut renoncer à toute la police et à toute la justice pour se borner, dorénavant dans la recherche des assassins à faire parler les cartes ou à interroger du marc de café dans une assiette ébréchée ! Il est clair comme le jour que la famille Cadiou savait, où était le corps, et n’avait nullement besoin du concours d’une sorcière pour découvrir le cadavre du malheureux industriel. Pourquoi être allé chercher la somnambule de Nancy ?
Nous devons supposer que l’explication est très simple. La famille a reçu une dénonciation, mais comme elle a promis de ne pas nommer le dénonciateur, elle a imaginé un moyen qu’elle dut estimer très ingénieux. Elle crut vraisemblablement qu’on ne jaserait pas autour de ce moyen. Elle ne pouvait pas supposer que le truc « ferait autant de pétard ! » Elle s’est trouvée débordée, et, au lieu d’expliquer tout bonnement l’incident, elle s’est tue, et en se taisant, a autorisé tous les bruits les plus invraisemblables.
Si c’est cela, si nous ne nous trompons pas, que la famille le dise donc ! Le moyen de la somnambule était un peu gros, manquait un peu d’adresse, mais personne n’en ferait un crime à la famille Cadiou ! Au contraire, nous serions les premiers à comprendre que, dans le premier moment d’affolement et ne prévoyant pas les conséquences, elle ait eu recours à un truc de ce genre !
Un éclaircissement de la famille ferait immédiatement le silence sur bien des choses et nous croyons que M. Cloarec peut fournir cet éclaircissement.
Ceci dit, voyons où en est l’affaire.
Jusqu’à mardi matin, nous pensons pouvoir ainsi fixer les opinions : le parquet de Brest croyait à la culpabilité de Pierre, les magistrats de Rennes (nous le savons de source sûre) et la police croyaient au suicide de Cadiou, le public affirmait Pierre innocent et croyait au suicide ou au crime après une discussion d’intérêt, ou encore à une fugue et à une substitution de cadavre (on alla, en effet, jusque-là, mais nous nous sommes toujours refusés à enregistrer ce bruit).
L’autopsie du docteur Paul a prouvé que M. Cadiou avait été tué d’une balle de revolver, et par derrière. Donc, selon, toute vraisemblance — car en cette affaire il est trop dangereux d’affirmer catégoriquement quelque chose — il faut renoncer à la thèse du suicide.
Assassiné ? Où ? Par qui ? Dans le bois de Landerneau, et par Pierre, dit le parquet. Pourquoi ? Reportez-vous pour répondre à cette question aux déclarations que nous avons publiées hier de M. Cloarec.
Si, en effet, il était prouvé que l’assassinat ait eu lieu le 30 décembre, dans le bois de Landerneau, s’il était prouvé que Pierre a dissimulé un revolver qu’il devrait avoir, s’il était prouvé que Pierre avait des raisons pour tuer M. Cadiou, alors oui, je l’avoue, il y aurait des présomptions très, très graves conjure Pierre.
Remarquez que je ne prétends pas que Pierre soit innocent, je reconnais même que la journée de mardi a été mauvaise pour lui et a jeté un certain trouble dans l’esprit de ceux qui étaient les plus convaincus de son innocence. Je dis qu’actuellement il y a des accusations contre Pierre, mais qu’il n’y a aucune preuve. Si l’instruction rie fournit pas de plus amples précisions, si Pierre continue à nier, on ne trouvera jamais un jury pour le condamner, et son acquittement est certain.
Ce qu’il faudra expliquer, c’est que tous les témoins qui ont déclaré voir M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier se sont trompés. On raconta à présent que M. Cadiou avait un sosie. Quel est ce sosie ? Il serait facile de lui demander s’il se trouvait aux endroits indiqués par les témoins, à d’heure où, de très bonne foi, ceux-ci ont cru voir M. Cadiou. Comment expliquer que Cabon, le télégraphiste, ait dit au sosie : « Bonjour, monsieur Cadiou » et que le sosie, sans hésiter, ait répondu « Bonjour, Cabon ! » ?
Au cas, moins probable, certes, mais toujours possible où M. Cadiou aurait bien été à Morlaix le 1er janvier, il faudrait, pensons-nous, pour essayer de démêler le mystère faire cas de l’indication précieuse que M. Cloarec a fournie dans son interview au Gil Blas. Je cite textuellement : « Pour éclairer « le mystère, nous télégraphiâmes (nous, c’est « M. Cloarec et Mme Cadiou et le télégramme fut expédié de Paris à la date du 1er janvier) à la mairie de Morlaix, pour prier qu’on voulût bien vérifier si les deux valises de M. Cadiou étaient toujours dans la chambre de ce dernier. Il faut dire que M. Cadiou avait l’habitude de voyager avec deux valises : l’une contenant son linge, l’autre des papiers très importants. Si les deux valises étaient dans la chambre, il n’y avait plus d’erreur possible ; un accident était survenu, car M. Cadiou ne se serait jamais absenté quarante-huit heures sans emporter ses valises. Or, la réponse ne se fit pas attendre. Elle était signée simplement « Mairie » et affirmait que les deux valises n’étaient plus dans la chambre. Or, il fut constaté, ultérieurement, que les deux valises n’avaient pas bougé ! D’où vient ce mensonge… ou cette négligence ? Qui a fourni le faux renseignement ? Est-ce un employé négligent ou un tiers intéressé à ce que l’on pût croire à une fugue de M. Cadiou ? »
Il serait en effet, extrêmement intéressant de savoir s’il y eut une négligence de la mairie ou si vraiment les valises disparurent un moment pour réapparaître après. Dans la valise des documents, retrouvera-t-on, tous les documents ?
Je reste plus que jamais persuadé que Pierre coupable ou non, c’est la question des papiers qui est la clef du mystère. Rappelez-vous ce que je vous ai dit au sujet de la valise. Rappelez-vous ce que le Nouvelliste a écrit et qui reste toujours vrai : « M. Cadiou a été supprimé parce que gênant ». Rappelez-vous ce que je vous ai télégraphié au sujet de l’internationalisation de l’affaire industrielle de la Grande-Palud. D’ailleurs, l’instruction s’oriente à présent dans le sens que nous avons indiqué : « Cherchez les papiers ».
On les cherche à présent mais on ne les trouve plus tous.
Et maintenant, si nous voulons envisager l’assassinat de M. Cadiou par Pierre le 30 décembre dans le bois de Landerneau, à quelles invraisemblances nous nous heurtons !
Pierre, ingénieur, garçon intelligent qui a fait preuve d’u sang-froid inouï, s’il est l’assassin, Pierre se serait conduit, permettez-moi l’expression, comme le dernier des crétins.
Il tue son patron et au lieu de jeter tout simplement le corps dans l’Elorn où on ne l’aurait peut-être jamais retrouvé (en tous cas il détournait les soupçons) il met le cadavre à la lisière d’un petit bois, tout près de chez lui, presque exprès pour qu’on ne manque pas de le voir le plus vite possible.
Il aurait assassiné M. Cadiou le 30 décembre et pendant tout le mois de janvier, il reste bêtement à la Grande-Palud au lieu de prendre le large ?
D’ailleurs le petit bois avait été battu et rebattu et on n’y avait rien trouvé. Il est à peu près prouvé que le corps n’y séjourna que trois ou quatre jours, à partir du moment où les chiens hurlèrent à la mort et où les corbeaux volèrent en cercle funèbre autour du tumulus tragique. Que fit Pierre du corps de sa victime ?
Pensez encore que M. Cadiou fut tué d’un coup de revolver ! (que personne n’entendit). Et cela ne suffit pas à Pierre qui tranche la gorge de sa victime, opération stupide et dangereuse qui risquait de l’inonder de sang. Or, on n’a pas trouvé sur Pierre une seule goutte de sang ! Son attitude le 30 décembre fut aussi naturelle que les autres jours.
Alors ? me direz-vous, que concluez-vous ? Moi je ne conduis rien par ce que je reste persuadé qu’à l’heure actuelle il n’y a encore que le meurtrier qui sache la vérité et qu’on n’a pas encore publié le nom du meurtrier. Cela viendra pourvu que la piste des papiers aboutisse.
Si Pierre avoue, je m’inclinerai et nous mettrons un point final au bas de l’affaire la plus déconcertante qui se soit jamais présentée.
Si Pierre n’avoue pas — et il n’avouera pas parce qu’il a trop de sang-froid ou parce qu’il est innocent. — on n’est pas près de connaître la vérité et l’affaire restera toujours pour l’opinion publique : « Le Mystère de la Grande-Palud »
Jean Darène.

Trois personnes seraient compromises et notamment l’ingénieur Pierre
Brest, 20 février. — L’enquête aurait établi que trois personnes étaient intéressées à voir disparaître M. Cadiou. L’ingénieur Pierre serait une de ces personnes. Il serait grand temps de le prouver.

A l’instruction
Brest, 20 février. — M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de l’usine de la Grande-Palud, a été entendu ce matin par le juge d’instruction. Il a précisé certains détails relatifs à la lettre que lui envoya une de ses parentes, après avoir consulté une somnambule de Nancy. Demain, le juge entendra la somnambule.

22 février 1914 – p. 1 et 3

Le Mystère de la Grande-Palud

Brest, 21 février. — Le juge d’instruction a entendu ce matin successivement Mme Saimpy [Sainpy], parente de Mme Cadiou, et la veuve Hoffmann, somnambule à Nancy, qui indiqua l’endroit, où était caché le corps de l’ingénieur. Mme Saimpy [Sainpy] a répété au juge qu’elle était allée consulter Mme Hoffmann et que celle-ci, dans le sommeil hypnotique, lui avait donné, des indications précises sur l’assassinat de M. Cadiou et particulièrement le signalement de l’assassin et le lieu où avait été enfoui le cadavre. Mme Hoffmann, de son côté, déclare ne pas se souvenir, rien ne subsistant à l’état de veille du sommeil hypnotique.

Les déclarations de Mme Richard

Brest, 22 février, matin. — Le juge d’instruction a entendu, hier après-midi, Mme Richard, mère de Mme Cadiou et, Mlle Guillemin. Mme Richard a déclaré qu’à l’insu de sa fille elle a pris une paire de gants ayant appartenu au disparu et les a remis à Mlle Guillemin qui les a expédiés à Mme Seinpy [Sainpy]. Ces objets ont permis à la voyante de Nancy de fournir ses extraordinaires révélations. On n’a pas pu encore élucider, de façon, certaine, à la suite de quelles circonstances le corps a été découvert.

Nouveaux renseignements

Rennes, 22 février, matin. — L’ « Ouest-Éclair » publie aujourd’hui, la note suivante : « Jeudi dernier 12 février, arrivait à Dinan (Côtes-du-Nord), venant de Guingamp un voyageur de commerce, Léopold Thévenot, qui descendit dans un hôtel où il se fit inscrire comme étant originaire du département de l’Ariège. Hier, à la table de l’hôtel, il se reconnut comme étant le voyageur auquel M. Pierre avait montré le revolver. Il a ajouté qui avait tiré avec ce revolver plusieurs balles dans le jardin du moulin à une date qu’il place entre le 1er et le 5 janvier. Par contre, il a affirmé n’avoir pas acheté le revolver.

M. Thévenot a écrit au juge d’instruction de Brest pour lui demander à être entendu.

UN CADAVRE PRES D’UN MARAIS
Brest, 21 février. — On a découvert, hier matin, à la Forest, tout près d’un marais, le cadavre d’un homme bien vêtu, âgé de 50 à 60 ans, inconnu dans le pays. Un médecin, appelé immédiatement, déclara que la mort remontait à huit ou dix jours sans pouvoir se prononcer sur les causes.
Le bruit se répandit tout de suite qu’il s’agissait de l’assassin de M. Cadiou. M. Vacheront, maire de La Forest, prévint le parquet et le docteur Maheo, médecin légiste, fut commis à l’autopsie. Le médecin a conclu à une mort par embolie.

23 février 1914 – p. 1 et 4

Le Mystère de la Grande-Palud

Une lettre anonyme

Brest, 22 février. — Il est certain que l’assassinat de M. Cadiou n’était pas ignoré. En effet, plusieurs jours avant la seconde autopsie à laquelle procéda le docteur Paul, la brigade mobile avait reçu une lettre anonyme portant le timbre de Quimper-Redon. L’auteur de cette lettre conseillait de faire une contre-autopsie et précisait que l’on trouverait clans le cou une marque révélatrice du crime.

Déclarations du juge d’instruction

Après la confrontation de la somnambule et d’autres femmes, le juge d’instruction a déclaré : « Je ne suis pas plus avancé qu’avant. Le point que je voulais éclaircir est toujours obscur.
— Pourquoi n’avez-vous pas fait endormir Mme Hofmann [Hoffmann], a-t-on demandé au juge d’instruction ? Peut-être par elle auriez- vous appris qui avait assassiné M. Paul [Louis] Cadiou ?
Le juge a répondu que la justice ne pouvait se prêter à de pareilles comédies.
Dans la soirée, le juge a dit encore : « L’affaire reste en l’état. Rien n’est changé à la situation d’hier. On a demandé au juge d’instruction s’il n’avait pas au cours des perquisitions saisi des papiers importants, en laissant entendre qu’on visait l’affaire du scandale des poudres. Le juge a répondu qu’à ce sujet il avait des lettres de dénonciation de Pierre au ministère de la guerre. Il a ajouté qu’il avait encore beaucoup d’autres papiers, mais qu’il n’avait pas eu le temps de les examiner.

Nouveaux exploits de la somnambule de Nancy

Mâcon, 22 février. — Une histoire des plus étranges circule dans Maçon, qui, si elle est réellement établie consacrerait le triomphe des prédictions de la voyante da Nancy. Dans la nuit du 7 au 8 décembre, en effet, Charles Chapeland, 24 ans, commis des postes à Mâcon demeurant rue Rambuteau, rentrait chez lui assez fatigué. Le jeune homme souffrait de maux de tête et d’oreilles. Prétextant un malaise, Charles Chapeland après avoir causé avec sa mère s’éclipsa. Depuis, on ne le revit plus. Or, quelques jours après la disparition du jeune commis des postes, on trouvait aux bords de la Saône, près du pont du chemin de fer de la ligne de Mâcon à Genève, le chapeau du jeune homme accroché à un piquet.
On fit exécuter des recherches le long des rives de la Saône et tous les jours une équipe de riverains sonda la rivière. Puis, vint la crue et l’on dut abandonner tout espoir de retrouver le corps du noyé.
Dans l’intervalle se produisit le coup de théâtre de l’affaire de la Grande Palud. Un parent de la famille Chapeland apprit les révélations de la voyante de Nancy et malgré le temps écoulé depuis la disparition, c’était le 9 février, il y avait déjà deux mois, se rendit auprès de la pythonisse nancéenne. La voyante indiqua en partie comment Charles Chapeland se serait suicidé en se jetant dans la Saône. Après avoir longuement hésité, emporté par la douleur, le malheureux s’était noyé. Elle indiqua encore que le corps de Charles Chapeland se trouvait en face d’endroits qu’elle détermina à côté de Lyon. En tout cas, affirma-t-elle, le corps réapparaîtra dans cinq jours.
Le parent revint à Mâcon. Cinq jours après, c’est-à-dire le 14 février, on trouvait à Cormoranche sur le bord de la Saône, le corps de Chapeland que la rivière venait de rejeter. Cormoranche se trouvait être précisément l’endroit désigné par la pythonisse de Nancy !

L’Affaire Cadiou

Une prime au détenteur du revolver

Brest, 22 février. — Les amis de la famille de l’ingénieur Pierre offrent la somme de 500 francs au voyageur de commerce qui, de passage à Landerneau, a acheté un revolver Hammerless de 6 millimètres à M. Pierre, ingénieur de l’usine de la Grande-Palud. Cette vente, affirment les membres de la famille de M. Pierre, eut lieu en mars 1913 dans le jardin du moulin.

Le juge d’instruction aurait été cambriolé

Brest, 23 février, matin. – Le bruit a couru que certains documents du dossier de l’affaire Cadiou avaient disparu du cabinet du juge d’instruction, et que toutes les serrures des portes du Parquet allaient être changées.
Il exact que l’on va poser huit nouvelles serrures, mais le juge affirme qu’aucun papier n’a disparu.

24 février 1914 – p. 4

L’Affaire Cadiou

L’histoire du revolver

Saint-Malo, 24 février, m. Le placier en huiles et en savons à qui l’ingénieur Pierre prétendait avoir vendu son revolver est actuellement à Saint-Malo. Il déclare n’avoir jamais eu ce revolver entre les mains. Il connait M. Pierre, qu’il a vu en juillet 1912 et après le 15 janvier dernier. Mais il proteste contre l’usage fait de son nom par l’accusé.

On lève les scellés

Dans le nombre des pièces saisies, se trouvent des documents concernant la fondation de l’usine et des lettres de M. Cloarec, député, avocat-conseil de la société, chargé de trouver l’année dernière un acquéreur pour l’usine.

Les révélations de deux cultivateurs

Brest, 24 février, matin. — La police spéciale a recueilli une information suivant laquelle deux cultivateurs de Gouesnou qui revenaient de la foire, passaient dans la nuit du 30 au 31 décembre, vers une heure du matin, sur la route du moulin de la Grande Palud, quand ils aperçurent une lumière à l’endroit où fut trouvé depuis le corps de M. Cadiou. Les deux cultivateurs avaient cru voir un feu-follet. Une enquête a été immédiatement ouverte.

Les déclarations de Thévenot

Saint-Malo, 24 février, matin. — M. Thévenot a déclaré être allé chez M. Pierre le dimanche 29 juin ou le 6 juillet 1914 avec deux dames. M. Pierre tira des coups de revolver dans son jardin. M. Thévenot ne se servit pas de l’arme et ne put voir le revolver que M. Pierre ne lui proposa pas d’acheter.

25 février 1914 – p. 3

L’Affaire Cadiou

L’instruction est interrompue

Brest, 24 février. — L’instruction de l’affaire Cadiou va subir un temps d’arrêt. Le juge doit, en effet, attendre le résultat de certaines expertises qu’il a ordonnées. M. Pierre ne sera pas interrogé à nouveau avant huit jours.

26 février 1914 – p. 1 et 2

L’AFFAIRE CADIOU

L’« anonyme » qui sait tout

Donc, un fait nouveau plus déconcertant encore augmente l’indécision.
Vous avez lu que le matin même de l’autopsie, le docteur Paul reçut à Morlaix une lettre anonyme disant que « sous la peau du cou on trouverait une balle de revolver ».
C’était vrai, on trouva la balle.
Or, à l’heure où l’auteur de la lettre, écrivait ainsi, personne ne savait, ne pouvait savoir que M. Cadiou avait été tué par une balle de revolver ; mieux, l’hypothèse d’un coup de feu n’avait jamais été envisagée.
Il n’est pas besoin de dire que cette lettre ne peut venir de Pierre. D’abord l’ingénieur était en prison et ce n’est tout de même pas son juge d’instruction qui aurait mis la lettre à la poste sur la ligne de Quimper à Redon.
Ensuite le prévenu aurait été bien stupide d’attirer l’attention sur un coup de revolver, alors que plus tard il devait donner au sujet au revolver (seule charge contre lui) une explication plutôt insuffisante.
Vous me direz que cette lettre anonyme est peut-être née dans l’imagination d’un reporter en mal de copie.
Non, cela n’est pas.
Il n’est pas possible de mettre en doute l’existence de la lettre, le docteur Paul l’ayant confirmée, il s’agit donc de savoir quel serait le mystérieux anonyme qui savait ce que tous ignoraient ?
Celui-là avait donc vu le cadavre, il l’avait examiné. Il connaissait la vérité sur le drame, il en avait été le témoin et peut-être le principal auteur ou tout au moins l’instigateur !
Ce personnage qui semble s’acharner à gêner l’instruction en ayant l’air de la guider, n’est-il pas le même qui mit les lettres du soi-disant Cadiou à la poste aux diverses stations de la ligne du Nord, n’est-il pas le même qui suggéra le coup de la somnambule ? Au cas où l’hypothèse de « la femme prise de remords » ne serait pas confirmée ?
Et pourquoi ce personnage aurait-il attiré ainsi l’attention du docteur Paul sur la balle de revolver ?
Pour confondre et accabler Pierre ? Sans doute, mais ne serait-ce pas surtout pour détourner l’attention du médecin légiste des véritables causes de la mort ?
Rien de plus complexe que la mort de l’infortuné Cadiou. On le croit étranglé, on affirme qu’on l’a égorgé, puis on découvre qu’il a été révolvérisé. C’est, comme on dit vulgairement, un peu beaucoup pour un seul homme. A-t-il été étranglé, égorgé, révolvérisé ? et quelles sont les raisons mystérieuses de cette abondance curieuse de supplices ? Ne serait-ce pas pour cacher la vraie, la seule cause de la mort, et nous posons alors la question que bien des gens se posent depuis quelques jours : M. Cadiou n’aurait-il pas été tout simplement empoisonné ? Tout le reste serait de la comédie.
Le docteur Paul a bien emporté les viscères du cadavre à Paris. Il a sans doute fait connaître les résultats de son examen à la justice. En tous cas, ces résultats n’ont pas été connus du public.
Le cas de l’empoisonnement « redonne » toute sa valeur à la piste de Morlaix. Gageons qu’on reparlera encore de l’automobile…
Et Pierre, qu’est-ce qu’il devient dans tout cela ? Est-il seul auteur d’un crime sans raison ? Ce n’est pas vraisemblable. Est-il le complice d’un meurtre d’affaires, ou d’un meurtre passionnel ? C’est possible. Est-il la victime d’une effroyable machination, est-il la proie d’une bande de requins qui ont juré sa perte et qui ont merveilleusement enfermé l’ingénieur dans des pièges d’où il ne pourra plus sortir ? C’est encore possible.
Depuis l’autopsie, l’instruction se meurt, elle languit, elle n’aboutit pas, et on jurerait qu’on ne veut pas qu’elle aboutisse. Le juge a entendu la somnambule, qui s’est moquée de lui comme de son premier sommeil, mais l’opinion désirerait qu’il entendît deux personnes que leur qualité autoriserait à parler avec quelque autorité : M. Cloarec et Mme Cadiou.
Toute la presse parle de M. Cloarec et M. Cloarec n’est pas entendu ! Quant à Mme Cadiou, elle était indisposée samedi, précisément le jour où elle était convoquée. Mais on nous permettra, en faisant des vœux pour son rétablissement, d’espérer qu’elle ira bientôt en Bretagne où, depuis la disparition de son époux tant regretté, elle n’a fait qu’une fugitive apparition. Certes, nous savons à quel point est respectable son désir d’isolement et de paix. Mais il ne peut pas ne pas s’allier avec le désir de venger un mort qui lui était particulièrement cher. Elle pourra peut-être, ainsi que M. Cloarec, apporter, sur les affaires, sur l’entourage, sur les appréhensions de son défunt mari, des lumières à la justice, qui, la pauvre, paraît diablement en avoir besoin.

L’aventure du voyageur Thévenot

Le correspondant particulier du Nouvelliste de Bretagne à Dinan écrit :
Elle est profondément comique, l’aventure du voyageur de commerce Thévenot.
Né au Fossat (Ariège), domicilié, dit-il, à Toulouse, Thévenot voyage pour une maison d’huiles et savons de Salon.
Arrivé à Dinan jeudi dernier 19 courant, il descendit à l’Hôtel du Bon-Coin, place de la Gare.
A table d’hôte, comme on parlait de l’affaire Cadiou, il se vanta de connaître l’ingénieur Pierre, et même sa bonne, Mlle Juzeau. En mai ou juin dernier, disait-il, je passai quelques jours au Moulin, j’allai cueillir dans le jardin des violettes avec Mlle Juzeau, je fis de belles promenades en auto avec Pierre et même avec ce dernier, à coups de revolver, nous essayâmes de tuer des moineaux dans le jardin.
« J’ai revu l’ingénieur et sa bonne au début de cette année, j’ai passé en leur société, de la façon la plus agréable, les 1er, 2, 3 et 4 janvier dernier. »
Thévenot ne tarissait pas de détails et chacun en provoquait de nouveaux.
Le voyageur toulousain s’aperçut bientôt qu’il avait peut-être exagéré. Tout à coup il se prit de sympathie pour l’honorable M. Collet-Werner, qu’il n’avait jamais vu auparavant et lui fit des confidences.
« Je voudrais libérer ma conscience, lui dit-il en substance. Les journaux déclarent que l’ingénieur Pierre aurait vendu un revolver à un voyageur de commerce eu huiles et savons. Or, j’ai bien avec lui, dans son jardin, tiré des moineaux avec une carabine et un revolver, mais je n’ai jamais acheté ce dernier. Que faire ? Je voudrais bien me présenter à un magistrat, mais, à cause de ma position, je désirerais que mon nom ne soit pas publié dans les journaux… »
M. Thévenot ajouta : « Je connais aussi beaucoup la famille Cadiou et alors vous comprenez combien je serais désolé si mon nom était prononcé, aussi je vous demande la plus grande discrétion. »
M. Collet-Werner conseilla au voyageur, qu’il ne connaissait pas d’ailleurs, d’aller tout simplement trouver M. le procureur de la République et de lui faire sa déclaration en lui demandant le secret.
Tout cela se passait vendredi soir vers 5 ou 6 heures. On alla au Parquet. M. le procureur était absent ; on ne le trouva pas davantage à son domicile.
On rencontra cependant M. Kerambrun, juge suppléant. M. Thévenot voulut « décharger sa conscience avec lui ». M. Kerambrun le renvoya à son chef hiérarchique, qui était certainement à Dinan.
M. Collet-Werner proposa alors, comme moyen d’en finir, d’écrire une lettre à M. le juge d’instruction de Brest.
M. Thévenot accepta cette solution et demanda à M. Collet-Werner de lui faire un brouillon. Ce brouillon fait, M. Thévenot le prit pour le recopier, et M. Collet-Werner en a oublié les termes précis. Cependant il se souvient fort bien que le voyageur déclarait n’avoir connu l’ingénieur Pierre à Landerneau, au mois d’août 1913, à l’Hôtel. Roch.
Il ajoutait que dans le jardin du Moulin il s’était servi de la carabine et du revolver de Pierre, mais il déclarait n’avoir acheté aucune de ces armes.
M. Thévenot demandait en outre à M. le juge d’instruction de Brest, à la disposition duquel il se mettait, de ne pas livrer son nom à la publicité.
Cette lettre a-t-elle été envoyée ? Nous l’ignorons, mais le sens en était tel que nous venons de l’indiquer.
M. Thévenot voulait éviter la publicité ; il faut convenir qu’il a pleinement réussi.

Les mystérieux allemands

Lille, 25 février. — On signale, sous réserves qu’au moment de la disparition de M. Cadiou, six Allemands étaient venus à Landerneau pour négocier la vente de La Grande-Palud et s’étaient abouchés avec M. Cadiou. Les pourparlers n’avaient pas abouti ; les six étrangers repartirent et re¬ vinrent par Calais. Presque aussitôt, M. Cadiou disparaissait. On sait que parmi les lettres adressées au parquet s’en trouvait une portant le timbre de Calais.

27 février 1914 – p. 3 et 4

L’affaire Cadiou

Les déclarations de l’armurier

Brest, 26 février. — L’armurier Marie, de Landerneau, chez lequel l’ingénieur Pierre avait acheté son revolver et sa fille ont été entendus aujourd’hui. Ils ont déclaré que le revolver fut acheté vers la fin de juin 1913 et que lorsque l’ingénieur vint au magasin, il était encore en deuil ; mais ce deuil touchait à sa fin. Ces détails tendraient à contredire les affirmations de l’ingénieur prétendant avoir acheté le revolver en décembre et l’avoir revendu en mars.

L’affaire Cadiou

Les déclarations de Mlle Juzeau

Brest, 27 février, matin. — Mlle Juzeau, bonne de M. Pierre, a confirmé que son maître a acheté un revolver vers juin ou juillet dernier. Elle ignore si son maître a vendu son arme à un voyageur de commerce. Le 30 décembre, M. Pierre manifesta son étonnement de n’avoir pas vu M. Cadiou avec lequel il avait rendez-vous. Dans la nuit du 30 au 31 il ne quitta pas sa demeure.

1er mars 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou

A l’instruction

Brest, 28 février. Le juge d’instruction a entendu M. Huet-Kerbriant, avocat et le docteur Proug [Prouff], de Morlaix, amis de M. Cadiou, qui ont déclaré que le 11 janvier, le contremaître de l’usine, M. Bignard, leur dit que dans la matinée du 30 décembre, M. Cadiou eut une vive altercation avec l’ingénieur Pierre et que depuis cette date il ne revit pas son directeur.
Bignard, interrogé, affirme que cette altercation remonte à plusieurs mois.
Les témoins de Morlaix persistent dans leurs déclarations.

2 mars 1914 – p. 3

Un témoignage en faveur de M. Pierre

Morlaix, 1er mars. — Hier, MM. Lecoz et Brisset, commissaire et inspecteur de la brigade mobile de Rennes, ont interrogé M. Adolphe Nicolas, frère de M. Louis Nicolas, juge au tribunal de Brest, dont il a été si souvent question.
En voici le motif :
On sait que MM. Nicolas n’a pas affirmé d’une façon catégorique quel jour il avait vu M. Cadiou à la gare, où du 27 ou du 31 : décembre.
On peut affirmer maintenant d’une façon certaine et absolue que c’est le 31 décembre.
Ce jour-là, MM. Nicolas frères avaient rendez-vous chez M. Erussart, notaire à Morlaix, avec un négociant de la ville ; le rendez-vous était fixé pour 6 heures ou 6 h 10 du soir, c’est-à-dire immédiatement après l’arrivée du train venant de Brest qui entre en gare à Morlaix à 6 heures du soir.
Or, ce jour-là MM. Nicolas frères avaient le notaire avec un peu de retard, vers 6 h. il s’excusa d’avoir fait attendre.
II donna, comme excuse de son retard la conversation qu’il venait d’avoir à la gare avec son ami M. Cadiou, ancien avoué.
On possède donc, désormais une preuve de la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre, avec un point de repère indéniable, l’acte Paris-Nicolas frères.
Si cette preuve est confirmée, Cadiou n’a pas été assassiné le 30, et Pierre serait innocent.

L’affaire Cadiou

Brest, 1er mars matin. — Hier ont eu lieu les confrontations tendant à établir que l’altercation entre MM. Cadiou et Pierre avait eu lieu en septembre dernier.
Le Directeur avait appris à Paris que M. Pierre avait écrit à l’inspecteur des Poudres et salpêtres pour dénoncer certaines malfaçons. M. Cadiou en rentrant à l’usine ne cacha pas son mécontentement au contre-maître Bignard, et lui dit que M. Pierre ne resterait pas longtemps à l’usine. Il eût ensuite avec l’ingénieur de vives explications.
M. Pierre reconnut les faits.

4 mars 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou

Une demande d’ordonnance de non-lieu

Les charges contre L’ingénieur Pierre sont toujours bien fragiles. Aussi son avocat, Me Peilard [Feillard], va-t-il demander pour lui le bénéfice d’une ordonnance de non-lieu. Le défenseur se déclare, en effet, convaincu que le juge d’instruction ne peut envoyer le dossier à la chambre des mises en accusation et qu’il n’y a pas contre Pierre de charges assez fortes pour motiver sa comparution devant la cour d’assises.

5 mars 1914 – p. 4

L’Affaire Cadiou

Les déclarations de M. Freund

Brest, 5 mars matin. – Le juge d’instruction a entendu, ce matin, M. Freund, juge de paix de Landerneau, qui déjeuna avec M. Cadiou le 27 décembre. Il ignore si l’usinier de la Grande Palud se rendit à Morlaix après-midi.
La confrontation de M. Freund et de Pierre, qui a eu lieu ensuite n’a rien donné.

La déposition du brigadier de gendarmerie

Brest, 5 mars, matin. – Le juge d’instruction a entendu hier après-midi le brigadier de gendarmerie de Landerneau qui informé de la découverte du cadavre de M. Cadiou dans le bois de Palud arriva le 10 sur les lieux. Il confirme l’attitude empressée de l’ingénieur Pierre qui l’aida à déterrer le cadavre.
M. Pierre, confronté, ne dément aucun des faits rapportés par le brigadier et il conserve tout son calme.

7 mars 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

L’Affaire Cadiou entre dans une nouvelle phase

« M. CADIOU ÉTAIT VIVANT LE 31 DÉCEMBRE ; DONC L’INGÉNIEUR PIERRE EST INNOCENT »

Brest, 6 mars. — La thèse du Parquet de Brest se résumait jusqu’à ce jour eu trois points : 1° Cadiou fut assassiné le 30 décembre ; 2° C’est à Landerneau que le crime fut commis ; 3° L’ingénieur Pierre, est coupable.
Or, la déposition de M. Nicolas, de Morlaix, qui infirme les deux premiers points, semble devoir nécessiter une nouvelle instruction.
Voici les déclarations catégoriques faites par ce témoin en présence de deux avocats du barreau de Brest et de deux juges au tribunal de commerce :
— On a dit que j’étais allé à Morlaix le 27 et le 31 décembre 1913, et que je ne savais à laquelle de ces deux dates j’avais rencontré M. Cadiou à la gare. Il est vrai que j’ai quelque peu hésité mais cela tenait à ce que le juge d’instruction m’avait intimidé.
A l’heure actuelle, je suis absolument certain d’avoir vu M. Cadiou le 31 décembre, sur le quai de la gare de Morlaix ; je réponds de l’exactitude de mon souvenir, parce que j’ai salué M. Cadiou.
Le 27 décembre, j’avais les mains encombrées ; je portais un violoncelle et divers paquets, ce qui me mettait dans l’impossibilité de porter la main à mon chapeau.
Je me souviens parfaitement d’avoir levé mon chapeau et dit : « Bonjour monsieur Cadiou », sans m’arrêter, car on m’attendait chez le notaire Me Erussart [Erussard]. Mon associé, M. Le Meillé [Lemeillet] s’est peut-être entretenu avec M. Cadiou mais je ne puis l’affirmer.
Commentant cette déclaration, notre excellent confrère le Nouvelliste de Bretagne écrit :

Nous croyons que M. Cadiou est arrivé à Morlaix le 31. Les adversaires de cette thèse disent : « Où a-t-il été ? On ne l’a pas vu chez lui. C’est fort possible, mais Morlaix n’a pas qu’une maison et M. Cadiou a pu fort bien aller ailleurs que chez lui. Ce qui est certain c’est qu’on l’a vu arriver à Morlaix, mais qu’on ne l’a pas vu repartir et qu’on ne l’a pas vu ailleurs. Est-il mort subitement ? A-t-il été assassiné ? S’est-il suicidé ? »
De toutes façons, il y eut après la mort une mise en scène et on transporta le cadavre, vraisemblablement en automobile.
Vous comprendrez que pour aujourd’hui je ne puis vous citer la maison où M. Cadiou serait mort, d’où tout au moins le cadavre serait parti. On m’a donné l’adresse de cette maison et le juge d’instruction ne doit pas l’ignorer non plus. Entrer dans plus de détails serait prématuré. Quelle que soit, la vraisemblance de certains faits, on peut toujours commettre une erreur. C’est à la justice à chercher des « preuves », elle en a les moyens si elle veut.
Mais le veut-elle ? Jusqu’à présent le Parquet de Brest s’est obstiné à prétendre que M. Cadiou avait été assassiné le 30 par Pierre. Il en était tellement convaincu que c’est de sa faute si le docteur Rousseau n’a pas procédé à une autopsie régulière, mais à de superficielles et inexactes constatations.
Alors on nous permettra de demander si le Parquet de Brest, après les longs errements qui ont suivi la découverte du cadavre, — je ne dis pas de l’assassiné — après les divergences d’opinions qui ont surgi entre lui et la police mobile est bien qualifié pour rester chargé d’une instruction qui doit être complètement refaite.
Le Parquet général a déjà ordonné une nouvelle autopsie, qu’il ordonne une nouvelle instruction !

L’affaire Cadiou

L’enquête de M. Sébille-Brest.

Brest 7 mars, matin. — M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, est arrivé hier matin à Brest. Il a eu une longue entrevue avec le sous-préfet. M. Sébille vient se rendre compte des recherches effectuées par la police spéciale et la brigade mobile au sujet de l’affaire Cadiou.

Le dépouillement des papiers saisis

Le juge d’instruction a commencé hier le dépouillement des papiers saisis à l’usine de la Grande-Palud et au domicile de l’ingénieur Pierre.
La brigade mobile serait sur la trace de la personne mystérieuse qui a adressé une lettre anonyme au docteur Paul avant la contre-autopsie indiquant au médecin dé chercher dans la nuque du cadavre.

La demande de mise en liberté est refusée

Brest, 6 mars. — M. Birdar [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre formulée pour la seconde fois par son avocat, Me Feillard.

8 mars 1914 – p. 3 et 4

L’Affaire Cadiou

Les affirmations de M. Nicolas

Brest, 7 mars. — Le juge d’instruction a fait appeler ce matin M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, qui affirmait, ces jours derniers, avoir salué M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix le 31 décembre à 6 heures du soir. M. Nicolas a maintenu énergiquement ses affirmations et donné au juge ses points de repère.

Un nouveau coup de théâtre

Brest, 7 mars. — L’envoyé spécial du Nouvelliste de Bretagne annonce qu’un nouveau témoin affirmant que M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre vient d’être trouvé par les inspecteurs de la brigade mobile.
D’un autre côté ces mêmes inspecteurs ont découvert l’auteur de la lettre anonyme adressée au docteur Paul.
Le nouveau témoin qui est venu corroborer la déposition des frères Nicolas, mettent ainsi absolument hors de doute la présence de Cadiou à Morlaix le 31 décembre, est M. Lemeille [Lemeillet].
M. Lemeille [Lemeillet] était avec M. Nicolas quand ce dernier a dit bonjour à Cadiou ; M. Lemeille [Lemeillet] s’est arrêté pendant que M. Nicolas, pressé, continuait son chemin pour se rendre chez le notaire ; M. Lemaille [Lemeillet] a causé quelques minutes avec Cadiou ; il n’y a donc plus en réalité de charges contre Pierre, et on se demande pourquoi le juge d’instruction ne lui a pas accordé tout au moins la liberté provisoire.

M. Cadiou n’aurait pas été à Morlaix le 31 décembre

Brest, 7 mars. — Ema Zaccons [Louise Zaccone], tante de Mme Cadiou, entendue cet après-midi, par le juge d’instruction, a confirmé que chaque fois que son neveu venait à Morlaix, il ne manquait pas de lui faire visite. Or, elle a vu M. Cadiou le 25 décembre pour la dernière fois. Elle est donc persuadée qu’il n’est pas revenu à Morlaix le 31.

La famille saurait tout

Tout le monde est convaincu que la famille sait tout et l’opinion commence à s’exaspérer contre des mensonges, des réticences, et surtout de grossières farces pour lesquelles on fait intervenir des somnambules et des sosies.
Si la famille tenait la preuve de la culpabilité de Pierre elle l’aurait déjà fournie ; si la famille Cadiou sait par qui en dehors de Pierre, a été assassiné Cadiou, pourquoi accable-t-elle Pierre, ou pourquoi ne désigne-t-elle pas l’assassin ou ceux qui connaissent l’assassin ?
Si la famille Cadiou sait que Cadiou s’est suicidé, pourquoi ne le dit-elle pas et comment explique-t-elle une mise en scène macabre ?

Une nouvelle attitude du parquet

Brest, 6 mars. — Un revirement a tout de même fini par se produire au Parquet.
M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République, a décidé de reprendre l’enquête sur les bases de la piste de Morlaix ; c’est à la suite d’une entrevue entre ce magistrat et M. Sébille que cette nouvelle orientation vient d’être donnée à l’affaire.

M. Sébille, bien entendu, se montre particulièrement sceptique sur les fameuses révélations de la somnambule de Nancy.
Il y aura bientôt du nouveau.

L’affaire Cadiou

L’arrivée de M. Thévenot

Brest, 8 mars, matin. — Le voyageur de commerce, M. Thévenot, qui a vu, étant à l’usine de la Grande Palud, l’ingénieur Pierre s’exercer à tirer avec un revolver de 6 millimètres, est arrivé, hier soir et va être entendu par le juge d’instruction.

La déposition de M. Thévenot

Brest, 8 mars, matin. — La déposition attendue de M. Thévenot n’a apporté aucun éclaircissement. M. Thévenet a dit qu’il avait vu M. Pierre tirer des coups de revolver dans, son jardin, mais qu’il ne lui proposa pas d’acheter son arme et que, d’ailleurs, cette visite a eu lieu le 22 juin.

Une nouvelle lettre

Me Feillard, avocat de Pierre, a eu communication d’une lettre que vient de recevoir l’ingénieur. Cette lettre est signée : Boulier, facteur-receveur des postes à Blincourt (Oise). Le signataire regrette que le secret professionnel lui interdise de proclamer l’innocence de M. Pierre et en même temps une erreur judiciaire dans l’affaire Cadiou.

9 mars 1914 – p. 2 et 4

L’Affaire Cadiou

L’enquête de la police mobile

Brest, 8 mars. — M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, a quitté Brest pour Rennes après avoir fait une minutieuse enquête sur les opérations de la police spéciale à Brest et des inspecteurs de la brigade mobile dans l’affaire Cadiou. M. Sébille a donné mission au nouveau commissaire de la brigade mobile de Rennes d’éclaircir le drame de la Grande-Palud concurremment avec la police spéciale de Brest.

L’instruction va reprendre activement

Brest, 8 mars. — En présence des témoignages de plusieurs personnes qui ont vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix, M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, va tâcher de reconstituer tout l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition. Il commencera demain par entendre les deux sœurs de la victime ; M. Cadiou avait été leur rendre visite, le 27 à Cléder localité située à 32 kilomètres de Morlaix.

L’affaire Cadiou

Nouvelles dépositions

Brest, 9 mars, matin. — Nicolas et son associé Lemeille [Lemeillet] ont affirmé, hier, à l’instruction qu’ils avaient vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix.
D’autre part, l’ancien garde de l’usine Bossard a déclaré avoir vu le directeur le 27 décembre à 7 heures du soir à la gare de Landerneau à l’arrivée du train de Morlaix.

11 mars 1914 – p. 3 et 4

L’affaire Cadiou

Le Fermier Bonnefoy se rétracte

Brest, 10 mars. — Le juge d’instruction va entendre urne nouvelle fois un des témoins à charge contre l’ingénieur Pierre, le fermier Bonnefoy, qui avait toujours déclaré avoir vu ensemble M. Pierre et M. Cadiou le 30 décembre, à onze heures du matin, près du moulin, et qui est revenu sur ses premières déclarations pour affirmer que ce jour-là il était à Landerneau.

Une Protestation de la Partie civile

Brest, 10 mars. — Me Fleys, du barreau de Paris, avocat de Mme Cadiou, qui, comme on sait, s’est porté partie civile, proteste vivement contre la nouvelle tournure qu’est en train de prendre l’instruction. Il se plaint surtout de n’avoir pas eu communication du dossier.
Le parquet de Brest, en effet, ainsi qu’il y est autorisé par la loi, lui a refusé l’autorisation d’en prendre connaissance.
Enfin, Me Fleys s’étonne beaucoup que les témoins qui affirment aujourd’hui avoir vu M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Paul-de-Léon, les 31 décembre et 1er janvier, aient attendu si longtemps avant d’en informer la justice.

L’affaire Cadiou

On revient sur la piste de Morlaix

Brest, 11 mars, matin. — Plusieurs nouveaux témoins ont déclaré avoir vu le directeur de la Grande-Palud à Morlaix le 1er janvier. On affirme que la bicyclette de M. Cadiou n’a pas été retrouvée à son domicile et, d’autre part, on apprend que le 1er janvier à 7 heures du soir, un voyageur ressemblant étrangement à M. Cadiou fit enregistrer à Saint-Pol-de-Léon une bicyclette pour Rennes. On a délivré au voyageur un billet de 1re classe demi-tarif, billet dont M. Cadiou se servait dans tous ses voyages.
Après un mois, on revient donc sur la piste de Morlaix, suivie dès les premiers jours par la brigade de Rennes.

12 mars 1914 – p. 1 et 3

L’affaire Cadiou

Le revolver de M. Pierre

Rennes, 1 mars. — L’« Ouest-Éclair » annonce que les policiers de Brest seraient convaincus que M. Pierre vendit, effectivement son revolver à un voyageur de commerce, comme il l’avait déclaré. Ce voyageur se nommerait Meslay ; il aurait montré le revolver acheté par lui à un armurier nommé Simon, exerçant actuellement sa profession à Guingamp. Le voyageur Meslay ferait actuellement une tournée en Amérique du Sud.
Plusieurs témoins auraient affirmé au juge d’instruction que le revolver acheté par l’ingénieur Pierre à Landerneau et qu’il revendit à un voyageur de commerce ne peut pas être l’arme qui servit au crime ; le calibre de la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou, ne correspondant pas, selon eux, au calibre du revolver que possédait l’ingénieur Pierre.

La recherche du revolver

Brest, 12 mars, matin. — Lors de son dernier témoignage, l’ouvrier Bossard avait déclaré qu’il avait une idée sur l’endroit où pouvait se trouver le revolver qui avait servi à tuer M. Cadiou.
Les recherches de Bossard ont duré hier pendant toute la journée, mais elles n’ont donné aucun résultat
Contrairement à ce qu’on avait prétendu jusqu’ici, la balle qui a tué M. Cadiou est une balle ordinaire de 6 mm avec chemise en cuivre. Le revolver que M. Pierre a acheté chez l’armurier Marie de Landerneau, tirait une balle semblable. L’ingénieur a dit qu’il avait vendu son arme à un voyageur de commerce en mars 1913, alors que l’armurier Marie continue d’affirmer que M. Pierre la lui acheta au mois de mai suivant.
Ce voyageur paraît être M. Meslay, représentant d’une maison de Pré-en-Pail.
Les indications fournies par M. Pierre, relativement à la vente de son arme sont exactes quant à la profession de l’acheteur et du prix de vente ; mais M. Meslay place son achat en janvier 1912.

Les affirmations de l’armurier Simon

M. Simon, armurier à Guingamp, mis en cause par l’Ouest-Éclair à propos d’une déclaration relative au revolver de M. Pierre, acheté par un voyageur de commerce du nom de Meslay, a affirmé hier avoir vu le revolver acheté par M. Meslay aux environs de Landerneau, entre les 22 et 27 janvier 1912. Toutefois, M. Meslay ne se souvient pas d’avoir montré un revolver à M. Simon.

13 mars 1914 – p. 4

L’affaire Cadiou

Crime ou suicide ?

Brest, 12 mars, matin – Le parquet attend l’arrivée du rapport du docteur Paul sur la seconde autopsie de M. Cadiou pour être fixé sur le genre de la mort de M. Cadiou à l’heure actuelle. En effet, certaines personnes se demandent s’il y a eu crime, ou suicide avec crime simulé.
On déclare qu’il serait possible que l’instruction enquêtât sur la mort de cette jeune dactylographe de Quimper qui passa la nuit du 30 décembre à Morlaix et fut retrouvée dans la rivière le 10 février.

15 mars 1914 – p. 2 et 4

L’affaire Cadiou

L’attitude de l’ingénieur Pierre au moment de la découverte du corps

Brest, 14 mars. — Un témoin raconte la découverte du corps de M. Cadiou. Voici un extrait de ses déclarations :
Quelques ouvriers furent chargés de cette opération, mais des branches d’arbres les gênant, Pierre qui se tenait au premier rang, sortit de sa poche un couteau de jardin et les coupa. La vue de ce couteau produisit un malaise et dès ce moment, un gendarme fut chargé de ne pas perdre de vue l’ingénieur : celui-ci surveillait le travail des ouvriers et dut juger qu’ils n’allaient pas assez vite ou qu’ils s’y prenaient maladroitement, car en descendant dans la fosse, il les avisa d’enlever une légère couche de terre qui masquait le cadavre. Quand il fut complètement dégagé, on le souleva et on le déposa sur une civière faite à la hâte avec quelques planches recouvertes te toile.
Il y avait une quarantaine de personnes autour de la fosse, mais les curieux, dans un champ voisin et sur la route, étaient nombreux ; Jean Cadiou, le procureur de la République, le juge d’instruction, le docteur Rousseau, examinèrent le cadavre, échangèrent quelques paroles, puis les ouvriers furent priés de transporter le corps à l’usine et le triste cortège se mit en marche à travers la forêt, mais dans leur précipitation, les magistrats oublièrent le macfarlane, pardessus à longue pèlerine et à capuchon de M. Cadiou, qui avait été découvert, roulé sur les pieds du mort. Ce macfarlane était souillé de boue ; aucun de nous ne se décidait à le prendre lorsque Pierre le ramassa et sans le déplier, l’emporta. « Regardez-bien, dit-il, à ceux qui le suivaient, s’il ne tombe rien des poches ». Je faisais partie de ce groupe ; Pierre allait devant nous et ensemble nous entrâmes dans l’usine ; on venait d’étendre le corps dans une cuve et Pierre déposa le macfarlane sur la margelle de cette cuve. Le docteur Rousseau déshabilla aussitôt le cadavre dont les vêtements, sales et humides, furent mis à côté du macfarlane.
Le médecin légiste commença alors l’autopsie et le procureur de la République enregistrait ses déclarations ; pendant que le juge d’instruction qui s’était installé dans le bureau de l’usine interrogeait Jean-Marie Cadiou. Pierre et une dizaine de personnes se tenaient toujours autour de la cuve.
Tout à coup quelqu’un dit : « Il faudrait nettoyer les vêtements ». Qui fit cette proposition ? je l’ignore, mais ce que je sais c’est que pendant qu’un ouvrier prenait le complet cycliste pour en retirer la boue, Pierre s’empara du macfarlane, sortit de l’atelier, le trempa trois ou quatre fois dans le ruisseau coulant au pied de l’usine et revint l’étendre sur la margelle de la cuve, autour de laquelle le docteur Rousseau opérait. J’affirme que Pierre ne prit pas l’initiative de laver le macfarlane de M. Cadiou. Il le trempa simplement dans l’eau. Aussi est-il excessif de supposer qu’en agissant ainsi, l’ingénieur espérait faire disparaître les traces de sang maculant le pardessus. Quant à l’incident de la casquette, il se produisit quelques instants plus tard ; un ouvrier demanda : « Mais où est la casquette de M. Cadiou ? » On n’y avait pas encore songé. « Elle se trouve peut-être dans le capuchon du macfarlane », répondit Pierre, cette réponse était une simple indication ; aussi le procureur de la République ne parut-il nullement surpris quand l’ingénieur, ayant fouillé le capuchon y découvrit la casquette.
Pourtant, maintenant, cette banale intervention de Pierre est retenue par l’instruction comme une charge.

Le revolver reste introuvable

Brest, 14 mars. — Les recherches faites pour retrouver le revolver de 6 millimètres avec lequel M. Cadiou a été tué demeurent sans résultat. Il parait certain que le directeur avait lui aussi un revolver. Les premières perquisitions faites à son domicile n’ont rien révélé ; de nouvelles recherches vont être opérées.

L’instruction continue

Brest, 14 mars. — M. Bignard, l’ancien contremaître de l’usine de la Grande-Palud, a continué à affirmer avoir vu le 30 décembre, à 11 heures du matin, M. Cadiou et M. Pierre quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin à travers les sentiers du bois. Les dernières perquisitions faites chez le directeur de l’usine de la Grande-Palud ont démontré que les trois pardessus que possédait M. Cadiou à l’époque de sa mort étaient dans sa garde-robe. D’autre part, M. Cadiou lisait habituellement plusieurs journaux chaque jour ; les derniers numéros trouvés dans les poches de ses pardessus portent la date du. 28 décembre.

L’affaire Cadiou

L’ouvrier Bossard aurait la clef du mystère

Brest, 15 mars, matin. — L’ouvrier Brossard [Bossard] qui a fait plusieurs révélations sur l’affaire Cadiou a quitté il y a deux jours le bassin de radoub du port de commerce, où il travaillait à bord d’un navire en réparation. Ses camarades de travail déclarent que Bossard affirmait que l’ingénieur Pierre est innocent, qu’il lui suffirait de dire un mot pour le prouver mais qu’il ne dirait rien par suite d’un ressentiment. Ses camarades ajoutent qu’avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, M. Bossard disait déjà qu’il y avait eu crime ; Bossard manifestait l’intention de partir pour le Canada et apprenait l’anglais à cet effet.

16 mars 1914 – p. 2 et 3

L’affaire Cadiou

L’opinion de M. Jean Cadiou

Brest, 15 mars. — M. Jean Cadiou, interviewé sur l’étrange affaire qui passionne depuis de longues semaines le pays breton, croit à la culpabilité de l’ingénieur Pierre dont il parle en termes abondants et farouches ; il lui croit des complices et cite des noms. Il croit que Pierre voulait transporter le cadavre à Morlaix :
Le cadavre avait été placé à un endroit au moins aussi rapidement accessible de la route que du bois. Il suffisait de traverser un petit ruisseau et un champ ; son automobile pouvait attendre au bas sur la route.

Déclarations du juge d’instruction

M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, aurait fait à un de nos confrères les déclarations suivantes :
Je crois que Pierre est coupable ; mais je ne demande qu’à me tromper ; je suis prêt à me tromper ; je désire me tromper. Le jour où j’aurais conscience d’avoir commis une erreur, je me ferais gloire de la reconnaître.

L’ouvrier Bossard

Brest, 15 mars. — Bossard, l’ancien gardien de l’usine de la Grande-Palud, a regagné son ancien domicile de Saint-Divy. Il se refuse à toute interview.

L’affaire Cadiou

Nouvelles affirmations

Brest, 16 janvier, matin. – On assure qu’un sénateur du Finistère aurait déclaré à un ancien fonctionnaire qu’un de ses amis avait rencontré M. Cadiou à Paris, le 5 janvier.

Les déclarations du facteur Boulier

Brest, 16 mars, matin. — Le procureur de la République a reçu, hier matin, le dossier du juge d’instruction de Clermont, relatif aux déclarations du facteur Boulier. Des commissions rogatoires vont être lancées aujourd’hui en vue d’entendre la personne signalée par Boulier et qui, le 4 janvier, aurait rencontré M. Cadiou à la gare Saint-Lazare.

17 mars 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou

Qu’est devenu l’homme brun ?

Brest, 16 mars. — L’homme brun signalé par le facteur Boulier comme ayant salué M. Cadiou, le 4 janvier, à la gare Saint-Lazare, serait de nationalité allemande et demeurerait à Paris. Il se nommerait Hagen-Chaze [Hazen-Chase]. Il allait souvent, a dit le facteur, à Blincourt, chez une famille amie. Il connaissait M. Cadiou car, par un télégramme privé, le facteur a appris, en 1911, que M. Cadiou était allé le rejoindre au Touquet, où il était en villégiature avec son ami de Blincourt.
D’autre part, M. Boulier affirme que « l’homme brun » et le fils de ses amis de Blincourt sont venus en automobile dans le Finistère, en janvier dernier.
Le jeune homme accompagnant M. Hagen-Chaze [Hazen-Chase] serait M. Pauhard [Panhard], fils d’un notaire parisien.

Les déclarations de M. Fortin

Brest, 16 mars. — M. Fortin, sénateur du Finistère, qui se trouve actuellement dans sa propriété de Ploudalmézeau, déclare que personnellement il ne sait rien de l’affaire Cadiou et ne peut confirmer les dires du facteur Boulier. Un de ses amis lui a seulement certifié qu’il avait entendu dire que M. Cadiou avait été vu à Paris, le 5 janvier.
M. Fortin va revoir cet ami pour lui demander de nouvelles explications.

18 mars 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou

Une lettre de Mme Cadiou

Paris, 17 mars. — L’Écho de Paris publie une lettre de Mme Cadiou, dans laquelle cette dernière proteste contre les informations publiées récemment, selon lesquelles elle aurait déclaré ne pas connaître M. Pierre, alors qu’elle le connaissait parfaitement et que, de plus, elle aurait refusé d’être confrontée avec M. Pierre. Mme Cadiou affirme n’avoir rencontré Pierre que deux du trois fois et que jamais elle ne refusa d’être confrontée avec lui. En terminant, Mme Cadiou affirme n’avoir aucune raison de menacer Pierre.

Les mystérieux Allemands

Brest, 17 mars- — Il paraît établi que le passage des voyageurs, allemands dans le Finistère et à Landerneau, dévoilé par le facteur Boulier, est exact, mais ce passage est normal. Il convient de rappeler, à ce propos, que dans le courant de décembre 1913, l’usine de la Grand Palud devait être exclue par le ministre de la guerre d’un important marché de coton blanchi alors que M. Cadiou, son directeur, avait commandé pour cette fourniture 100 tonnes de déchets de coton à deux maisons allemandes. Deux représentants de l’une de ces maisons, MM. Ely et Schlessinger, vinrent à Landerneau, le 10 janvier, pour y résilier le contrat ; un voyageur de l’autre maison vint le 15 janvier en vue de la même résiliation, mais M. Jean Cadiou et les actionnaires de l’usine n’ont jamais vu. MM. Hazen Chase et Panhard dont parle le témoin Boulier.

L’instruction est close

Brest, 17 mars. – M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a terminé le classement et l’inventaire du dossier de l’affaire qui comprend près de 1.400 pièces. Ce dossier a été envoyé aujourd’hui à la cour d’appel de Rennes. La Chambre des mises en accusation de cette Cour statuera sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, qui avait été refusée par le juge d’instruction de Brest.

21 mars 1914 – p. 4

L’affaire Cadiou

Les Lettres anonymes

Morlaix, 21 mars, matin. — M. Salaun, clerc d’huissier à Morlaix, avait été accusé, ces jours derniers, par des lettres anonymes envoyées au parquet d’avoir dit qu’il avait vu M. Cadiou le 1er janvier. Convoqué par le juge d’instruction, il nia deux fois avoir tenu les propos incriminés.
Devant ces dénégations, l’auteur des lettres anonymes vient de se découvrir.
C’est M. Lefoll, commis principal au bureau des hypothèques de Morlaix II soutient énergiquement que les propos ont été tenus.

22 mars 1914 – p. 2 et 3

L’affaire Cadiou

Déclaration de M. Fortin

Brest, 21 mars. M. Fortin, sénateur déclare que son ami de qui on disait qu’il avait vu M. Cadiou à Paris, le 4 janvier, dément cette assertion.

26 mars 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou

Le pourvoi de l’ingénieur

Brest, 25 mars. C’est après demain que la Chambre des mises en accusation de Rennes doit examiner le pourvoi formé par Me Feillard contre l’ordonnance du juge d’instruction qui a refusé la mise en liberté de l’ingénieur Pierre.
Me Feillard s’est rendu à Rennes pour soutenir le pourvoi.

29 mars 1914 – p. 2 et 4

L’Affaire Cadiou

Quelques éclaircissements

Brest, 28 mars. — Maintenant que la Chambre des mises en accusation de Rennes a rejeté la demande de mise en liberté provisoire formulée par l’ingénieur Pierre l’enquête judiciaire semble sur le point de prendre une orientation toute nouvelle sur laquelle le parquet de Brest fait, jusqu’à plus ample information, grand mystère. Voici les indications qu’on donne pour expliquer le crime dont fut victime M. Cadiou.
Une seule hypothèse semblait plausible : la discussion survenue entre l’industriel et l’ingénieur au sujet du traité qui liait celui-ci à la Grande-Palud et qu’il songeait à rompre la colère de Pierre, puis le geste fatal et irrémédiable. Cette hypothèse était à coup sûr la plus facile, la plus simple, celle qui dispensait de toute spéculation psychologique, qui écartait d’emblée l’examen compliqué des autres contingents. Mais n’y avait-il pas d’autres hypothèses qui pourtant méritassent d’être envisagées ? Telle, est la question que vient de se poser Le parquet de Brest et voici que son attention se trouve brusquement attirée sur un détail négligé jusqu’ici par l’instruction : celui d’une simple coïncidence ; mais cette coïncidence pourrait bien avant peu devenir, dans le mystère encore inéclairci, le principal facteur d’où serait susceptible de jaillir la vérité et cette coïncidence est celle des énigmatiques circonstances où l’industriel devait trouver la mort avec certains événements qui s’étaient déroutes quelques jours auparavant dans la vie même de l’industriel de la Grande-Palud.
Ces événements étaient importants puisqu’ils comportaient l’exclusion définitive de Cadiou des marchés du ministère de la guerre et le refus catégorique qui lui avait été signifié de prendre part le 12 décembre dernier à l’importante adjudication des fournitures de cotons destinées aux poudreries de l’État. Deux considérations principales avaient dicté cette détermination. D’une part les difficultés surgies entre le ministre de la guerre et la Grande-Palud au sujet des intérêts allemands engagés dans cette industrie, d’autre part un incident à la suite duquel M. Cadiou avait été accusé de s’être fait payer deux fois un wagon de coton blanchi, livré à la poudrerie d’Angoulême. C’est à l’ingénieur Pierre, on le sait, que le ministre de la guerre devait en partie la révélation de ces faits et d’autres plus gravés encore ; révélations que Pierre avait justifiées en invoquant comme raison son patriotisme.
Or, dans le courant du mois de décembre de nouvelles dénonciations étaient parvenues au ministère de la guerre contre M. Cadiou. Si les faits allégués contre lui étaient vrais, il était hors de doute que d’autres que lui avaient pris part aux agissements coupables qu’il n’ignorait pas et pour lesquels il pouvait être un témoin gênant. C’est sur ces entrefaites que l’industriel disparut brusquement et lorsque le contrôleur de l’armée, désigné par le ministre de la guerre pour vérifier sur place les faits allégués dans les dénonciations, arriva à la Grande-Palud, il éprouva quelque stupeur devant la constatation de ces faits. Cette stupeur, il ne la cacha point dans le rapport qu’il remit au ministre de la guerre.
En outre plusieurs documents, notamment ceux relatifs à certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême, avaient disparu. Qui donc alors avait eu intérêt à leur disparition conjointement à celle de l’industriel ? Telle est l’angoissante question que se pose maintenant la justice mise au courant des résultats de l’enquête du ministère de la guerre. Sur commission rogatoire du parquet de Brest, M. Valette, commissaire de la police judiciaire de la préfecture de police de la Seine, s’est fait remettre par le général Gaudin, directeur des poudres au ministère de la guerre, les diverses lettres de dénonciation qui étaient parvenues contre l’usine de la Grande-Palud et les a remises au juge d’instruction de Brest. D’autre part une nouvelle commission rogatoire va être adressée à, Paris aux fins d’entendre le général Gaudin et d’obtenir communication du dossier, de l’enquête menée par le ministre de la guerre à la Grande-Palud.

L’affaire Cadiou

Pierre ne sera pas mis en liberté

Brest, 29 mars, matin. — La cour d’appel de Rennes a rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre. Lundi prochain, le juge d’instruction va continuer son enquête et entendre les témoins qui affirment avoir vu Cadiou le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon.
D’autre part, le procureur de la République attend les résultats de la commission rogatoire, adressée à Paris aux fins d’entendre le général Gaudin sur la disparition de certaines fournitures destinées aux poudreries d’Angoulême. Les perquisitions faites à l’usine de la Grande-Palud ont établi que toute la comptabilité Cadiou avait disparue depuis 1912.

31 mars 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou

Un point obscur

Brest, 30 mars. — Les magistrats du parquet attachent une grande importance à un fait d’apparence négligeable, mais qui semble bien montrer que l’assassinat remonte au 30 décembre. La femme de ménage de M. Cadiou à Landerneau lui a fait porter les 28, 29, 30 et 31 décembre le lait de son petit déjeuner ; les 28 et 29 M. Cadiou a bu ce lait après l’avoir fait tiédir ; le 30 il s’est préparé du tapioca au lait. Or, lors, de la première autopsie, on a bien retrouvé dans l’estomac de M. Cadiou des traces de cet aliment ; le 31 la bouteille était restée intacte à la porte de l’appartement de M. Cadiou.
L’autopsie faite par le docteur Paul, étant donné l’état de décomposition des lambeaux de chair qu’il avait prélevés, ne lui a pas permis de fournir un rapport scientifique sur le point de savoir si l’horrible blessure que portait M. Cadiou à la gorge avait été faite avant ou après la mort ; cependant le docteur Paul et les magistrats inclinent à supposer que M. Cadiou ayant peut-être crié ou s’étant débattu après avoir reçu le coup de revolver, l’assassin, affolé, l’aurait achevé avec un couteau ou un instrument qu’il avait sous la main, mais on doit plus légitimement admettre que l’assassin aurait achevé sa victime avec le revolver dont il venait de se servir et dont il n’avait tiré qu’un coup. La blessure à la gorge reste donc mystérieuse et on saisit l’intérêt qu’il y aurait à déterminer et la provenance et le moment dans lequel elle avait été faite.

1er avril 1914 – p. 2 et 4

L’affaire Cadiou

Brest, 31 mars. — Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, est allé hier demander à M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, de convoquer quand il le voudra Mme Cadiou à son cabinet pour l’interroger. Mme Cadiou, dont l’état de santé est toujours lamentable, a, en effet, l’intention, quand elle aura été entendue par le juge d’instruction, de se retirer pendant quelque temps dans une maison de santé en vue de se faire soigner.
Me Vichot s’est aussi entretenu avec M. Bidard de La Noé, au sujet die pièces importantes qui ont disparu chez M. Cadiou et dont il s’est fait fort de démontrer l’existence.
Le dossier de l’affaire n’étant pas encore revenu de la Cour d’appel, le juge d’instruction n’a pas pu reprendre son information.

L’affaire Cadiou

Un nouveau dossier

Brest, 1er avril, matin. — On assura qu’un avocat de Brest est en possession d’un dossier rédigé par M. Cadiou et comprenant une cinquantaine de pièces démontrant, paraît-il, le non fondé des dénonciations de l’ingénieur Pierre. Le 15 septembre, le directeur de l’usine de la Grande Palud adressa au ministère de la Guerre des documents qui devaient le réhabiliter. Mais ce dossier a disparu et le contrôleur général de l’armée, M. Claerbout qui le 15 février, enquêta à la Grande Palud n’en trouva aucune trace. L’avocat connaît seul le contenu des pièces du dossier ; mais il déclare être lié par le secret professionnel et refuse de parler ayant d’y avoir été autorisé par Mme Cadiou. Et Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, vient d’écrire à celle-ci pour lui demander de délier l’avocat du secret professionnel.

3 avril 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou

L’instruction va reprendre

Brest, 2 avril. — M. Guillemart [Guilmard], procureur de la République, a reçu, ce matin, par la poste, le volumineux dossier de l’affaire Cadiou, retour de la chambre des mises en accusation de Rennes, qui a rejeté la demande de mise en liberté provisoire formulée par l’ingénieur Pierre. L’instruction va reprendre et dès demain de nouveaux témoignages seront entendus.

4 avril 1914 – p. 4

L’affaire Cadiou

L’interrogatoire de Pierre

Brest, 4 avril, matin. – Pierre a été extrait à 6 heures de la prison Bouguen et amené dans le cabinet du juge d’instruction où un nouvel interrogatoire a eu lieu en présence de Me Feillard, avocat. Avant de soumettre à une expertise la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et un échantillon du revolver, le juge d’instruction M. Bidard de la Noë a demandé à M. Pierre si ce revolver était semblable à celui qu’il avait acheté à Landerneau et revendu à un voyageur de commerce inconnu. L’inculpé avec un grand calme a reconnu la similitude du modèle. Interrogé ensuite sur le costume qu’il portait le 30 décembre, M. Pierre a déclaré ne pas s’en rappeler parce qu’il se servait à l’usine de nombreux vêtements usagés.
Mardi prochain, Mme Cadiou et M. Pierre seront confrontés dans le cabinet du juge d’instruction.

5 avril 1914 – p. 4

L’affaire Cadiou

Deux lettres de l’ingénieur Pierre

Brest, 5 avril, matin. — Le procureur de la République est en possession de deux lettres des 30 et 31 décembre 1913, adressées à Paris, par l’ingénieur Pierre, à M. Cadiou et lui demandant une somme de 2.000 francs pour payer les ouvriers de l’usine. L’accusation voit dans ces lettres, une charge contre M. Pierre qui, en les écrivant, aurait voulu se créer un alibi. En effet, si comme Pierre l’affirme, il a quitté son directeur à l’usine de la Grandie Palud, après la journée du 29 décembre, pensant qu’il rentrait à Paris, il ne pouvait s’attendre à recevoir le lendemain le chèque réclamé. Dans sa lettre du 31 décembre, M. Pierre dit à M. Cadiou que s’il n’a toujours reçu aucun argent, cela tient sans doute à un déraillement survenu, sur la ligne de Brest. C’est Mme veuve Cadiou qui a reçu ces deux lettres, et dans la matinée du 1er janvier, elle signalait à la Sûreté générale, la disparition de son infortuné mari. Si l’accusation voit dans ces lettres de graves présomptions à l’égard de Pierre, la défense y trouve au contraire la preuve de son innocence.

7 avril 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou

Les protestations de l’ingénieur

Brest, 5 avril. – Me Feillard, défenseur de l’ingénieur a rendu visite à son client à la prison du Bouguen.
Mis au courant de la thèse du procureur de la République, qui déclarait que l’inculpé soutiendrait difficilement qu’il avait oublié au moment où il écrivait sa lettre du 30 décembre avoir vu M. Cadiou quelques heures auparavant, Pierre s’est indigné.
– Je persiste, a-t-il dit, à affirmer que c’est le lundi, 29, que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois ; il a pu se rendre le lendemain matin à la Grande-Palud, mais personne ne m’en a parlé ; qu’on me prenne pour un criminel tant que l’instruction ne sera pas terminée, soit ; mais pour un crétin et un misérable, non !
« Lorsque M. Cadiou quitta l’usine le lundi, à midi, je lui ai demandé de l’argent pour payer les ouvriers.
– « Je n’ai pas mon carnet sur moi, m’a-t-il répondu, il est à Landerneau ; je vous adresserai aujourd’hui un chèque de Landerneau ou demain, de Morlaix, car je compte m’arrêter quelques instants dans cette ville avant de gagner Paris.
« Le lendemain, étonné de n’avoir rien reçu de mon patron, j’ai demandé au facteur s’il avait une lettre pour moi.
– « Non, m’a-t-il répondu ; mais il s’est produit un accident sur la ligne et le courrier est en retard. »
« C’est alors que j’ai adressé à M. Cadiou, à Paris, la lettre du 30 décembre ».
Pierre n’avait encore jamais été interrogé sur ce point et le parquet semblait persuadé que c’était de Paris que Pierre devait recevoir de M. Cadiou le chèque attendu par l’ingénieur.

8 avril 1914 – p. 4

L’Affaire Cadiou

La déposition de Mme Cadiou

Brest, 8 avril, matin. — Au cours de déposition, qui a duré 4 heures, Mme Cadiou a déclaré ne pas être au courant des affaires de son mari ; mais elle l’entendit dire en parlant de l’usine : « Cette affaire me tuera ». Il n’avait pas confiance dans M. Pierre et cherchait un autre ingénieur pour le remplacer. Elle a ajouté que son mari voyageait, toujours avec deux valises dont une renfermait les papiers importants de l’usine. Ces deux valises n’ont pas été retrouvées

La confrontation avec M. Pierre

L’ingénieur a été mis en présence de Mme Cadiou, aussitôt après la déposition de cette dernière. Il a juré ne rien connaître du crime.
Sur la demande de l’avocat portant sur l’intérêt que M. Pierre pouvait avoir à tuer m. Cadiou, la veuve a répondu : « Sans doute par haine, puisque l’ingénieur avait déjà dénoncé son patron ». L’ingénieur a protesté.

9 avril 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou

Le revolver de l’ingénieur

Brest, 8 avril. – Avant d’envoyer à l’expert armurier la balle qui a tué M. Cadiou et le revolver qui l’a tirée, le juge d’instruction a entendu, ce matin, sous la foi du serment, l’armurier Marie de Landerneau et lui a présenté un échantillon du revolver. L’armurier a déclaré que c’était bien une arme du même modèle qu’il avait vendue à l’ingénieur Pierre. L’inculpé a fait une déclaration analogue.

La comptabilité de la Grande-Palud

Brest, M. Feillard, défenseur de M. Pierre, qui a demandé l’examen, de la comptabilité de la Grande-Palud veut établir que les bénéfices déclarés à l’enregistrement par M. Cadiou étaient inférieurs à ceux qui étaient réalisés. Comme c’était l’ingénieur Pierre qui tenait la comptabilité de l’usine avec M. Cadiou, seul, ce dernier, qui donnait à son ingénieur des ordres pour ramener les gains aux chiffres qui lui convenaient connaissait le total exact des bénéfices.
L’ingénieur ayant, d’après son contrat, un pourcentage de un et demi sur les bénéfices, ne pouvait le toucher sur la totalité des gains que du vivant de M. Cadiou. La défense a tiré de ce fait un argument en faveur de l’inculpé, car, dit-elle, celui-ci ne pouvait désirer et provoquer la mort de son patron.

11 avril 1914 – p. 4

L’Affaire Cadiou

L’interrogatoire de M. Pierre

Brest, 11 avril, marin. – Le juge d’instruction a longuement interrogé Pierre sur sa vie et ses antécédents. L’ingénieur Pierre a rappelé qu’il est né à Branville (Eure), où les parents dirigent une exploitation agricole. Il est entré ensuite dans un établissement à Courbevoie. Il a été appelé par M. Cadiou à l’usine de la Grande-Palud en mars 1909 et il y a succédé à l’ingénieur Greiss. Ses appointements étaient de 300 francs par mois plus 50 pour cent sur les bénéfices.
M. Pierre a dit qu’en 1912 il avait songé à quitter l’usine pour se marier. Mais la jeune fille qu’il aimait n’ayant pas voulu habiter à la Grande-Palud, le mariage n’a pas eu lieu et l’ingénieur s’est lié alors avec Mlle Julia Juzeau.
Après enquête, l’instruction a cru reconnaitre que les vêtements saisis au domicile de M. Pierre et envoyés à l’expertise n’était pas ceux que l’ingénieur portait le 30 décembre. L’accusé qui se servait à l’usine de divers vestons usagés, n’a pas pu également préciser ce détail. Le costume qu’il portait le jour de son arrestation et avec lequel il a été écroué a été envoyé, hier, au docteur Paul pour être expertisé.

15 avril 1914 – p. 3

L’Affaire Cadiou

Les lettres de Pierre devaient rester secrètes

Brest, 14 avril. —M. Bidart [Bidard] de La Noé, juge d’instruction a adressé des convocations à plusieurs témoins déjà entendus par M. Le Clech, son collègue de Morlaix, en vue de recevoir à son tour les dépositions au sujet de la présence de M. Cadiou, le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pol-de- Léon. La concordance et la précision des dépositions de ces témoins présentent une importance indiscutable étant donné que la thèse admise par l’information est que l’assassinat de l’usinier a été commis le 30 décembre.
M. Bidart [Bidard] de La Noé tient à se faire une opinion personnelle sur la valeur de ces témoignages qui ont pour la défense un intérêt capital.
M. Pledy, procureur général près la Cour d’appel de Rennes, vient de donner les ordres les plus sévères à M. Guilmard, procureur de la République à Brest, pour qu’aucun renseignement ne soit plus communiqué à la presse au sujet de l’information en cours sur le drame de la Grande- Palud. Cette mesure aurait été prise à la suite de la divulgation des lettres écrites par l’ingénieur Pierre et expédiées par lui, les 30 et 31 décembre, de Landerneau à Paris, à l’adresse de M. Cadiou. Il paraîtrait que M. le procureur général Pledy se proposait de garder pour une sorte de coup de théâtre aux assises du Finistère la révélation des textes de ces deux documents et de s’en faire une arme terrible contre l’ingénieur Pierre.

16 avril 1914 – p. 3

L’Affaire Cadiou

Ceux qui ont vu M. Cadiou le 1er janvier

Brest, 16 avril. — Le juge d’instruction a entendu M. Cabon, facteur télégraphiste à Morlaix, qui déclare avoir rencontré le directeur de la Grande-Palud le 1er janvier, vers neuf heures du matin, quai du Viaduc, et lui avoir dit : « -Bonjour, monsieur Cadiou. » Ce dernier a répondu : Bonjour, Cabon ». L’adjudant des sapeurs-pompiers de Morlaix. M. Caramour, également affirme au juge d’instruction qu’il avait vu l’ingénieur Cadiou le 1er janvier, vers 9 heures ; il portait, a-t-il dit, un complet cycliste, vêtement dont son cadavre était vêtu lorsqu’il fut découvert.

M. CADIOU SE SERAIT SUICIDE (?)

Brest, 15 avril. — On annonce qu’un habitant de Landerneau possède et se dispose à produire des lettres émanant de Mme Cadiou et qui laisseraient, dit-on, supposer que le directeur de la Grande-Palud s’est suicidé. L’innocence de l’ingénieur Pierre serait ainsi établie.

17 avril 1914 – p. 1 et 4

L’Affaire Cadiou

Les avocats de l’ingénieur Pierre vont demander la mise en liberté provisoire

Brest, 16 avril. — A la suite des confrontations qui ont eu lieu, hier, dans le cabinet du juge d’instruction, au sujet de la présence de M. Cadiou à Morlaix, à la date du 1er janvier, les avocats de M. Pierre vont faire une nouvelle demande de mise en liberté provisoire de leur client.

L’affaire Cadiou

L’enquête de la brigade mobile

Daoulas, 17 avril matin. – Les commissaires de la brigade mobile qui s’occupent de l’affaire Cadiou, ont procédé à une enquête à Landerneau et Daoulas, au sujet de lettres dont l’existence a été révélée hier par l’entrepreneur Desrues. Ils suivent une piste et espèrent arriver aujourd’hui à un résultat.
Brest, 17 avril, matin. – L’enquête de la brigade mobile relative aux lettres qui devaient dévoiler le mystère de la Grande Palud a démontré que ces lettres ne contiennent aucun renseignement susceptible d’éclairer la justice.

18 avril 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou

Une histoire d’habits

Versailles, 17 avril. — On avait envoyé au docteur Paul des vêtements que l’ingénieur Pierre avait portés, croyait-on, le jour du meurtre de M. Cadiou. Le docteur Paul vient d’être avisé que les vêtements qui lui avaient été soumis et qu’il avait étudiés ne sont, pas ceux que Pierre portait le jour présumé du crime.

Nouvelles dépositions

Brest, 17 avril. — M. Bidard de La Noé a entendu aujourd’hui le chef de bataillon Hauquette, commandant d’armes à Landerneau. L’officier lui a déclaré que sur les instances de la famille Cadiou, M. Le Bolloch lui avait demandé, dans le courant de janvier, de faire organiser par les soldats des battues dans les bois, en vue de retrouver le cadavre du directeur de l’usine. Ces battues n’eurent pas lieu en raison de marches et de manœuvres et par suite du défaut de toute réquisition.
Le juge d’Instruction a également entendu un témoin qui a affirmé qu’il avait les clefs du hangar où le directeur de l’usine abritait ses deux bicyclettes et que M. Cadiou ne s’en était pas servi depuis la fin octobre.

19 avril 1914 – p. 4

L’affaire Cadiou

La déposition de M. Vacheron [Vacheront]

Brest, 19 avril, matin. — M. Vacheron [Vacheront], qui a assisté à la découverte du cadavre de M. Cadiou, a été entendu, hier, par le juge d’instruction. M. Vacheron [Vacheront] a déclaré qu’aussitôt après l’exhumation de M. Cadiou l’ingénieur Pierre leur indiqua que la casquette de M. Cadiou se trouvait dans le capuchon de la pèlerine qui recouvrait le cadavre. Deux autres déclarations, faites par l’ingénieur Pierre, ont été révélées par M. Vacheron [Vacheront]. L’ingénieur Pierre, en effet, fit remarquer, aux personnes qui assistaient aux préparatifs de la première autopsie, que la pèlerine de M. Cadiou était trouée et que la casquette avait des traces de sang.

24 avril 1914 – p. 3

L’Affaire Cadiou

Arrestation de l’ouvrier Bossard

Brest, 23 avril. — Sur mandat du juge d’instruction, la gendarmerie de Landerneau a arrêté, ce matin, en son domicile, à Saint-Divy, l’ouvrier Bossard, qui a fait des révélations sur l’affaire Cadiou.
Bossard attend, avec calme dans une cellule du Palais de justice sa comparution devant le juge d’instruction. Il a déclaré cependant regretter ses révélations d’hier qui lui ont valu son arrestation. L’ancien gardien de l’usine de la Grande Palud, depuis le commencement de l’enquête a fait maintes déclarations, mais ceux qui le connaissent déclarent que Bossard aime à se mettre en avant. Bossard nie énergiquement qu’il ait participé à l’assassinat de M. Cadiou, mais le juge d’instruction estime que Bossard peut porter des éclaircissements dans cette affaire.
M Jean-Marie Cadiou qui découvrit, le, 5 février, le cadavre de son frère, dans le bois de la Grande Palud, a déclaré que Bossard ne l’a pas renseigné sur l’endroit, où M. Cadiou était enterré, mais il estime que l’instruction devra éclaircir le point de savoir si Bossard n’a pas pu être l’inspirateur de la somnambule de Nancy.

L’arrestation de Bossard

Brest, 23 avril. – C’est sous l’inculpation de complicité dans l’assassinat de Cadiou que l’ouvrier Bossard a été arrêté.

25 avril 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou

Le cas de l’ouvrier Bossard

Brest, 24 avril. — Le juge d’instruction a entendu ce matin l’inspecteur de police Lemez qui, le 17 janvier, recherchait le cadavre de M. Cadiou en compagnie de Bossard, qui avait été désigné par le contremaître de l’usine pour accompagner l’inspecteur. Il ressort de ses déclarations, que l’ingénieur Pierre lui avait conseillé de diriger ses investigations du côté de l’étang, mais il préféra chercher aux alentours du moulin, et à deux reprises différentes, l’inspecteur Lemez remarqua que Bossard essayait de l’entraîner dans la direction indiquée par l’ingénieur. En suivant le ruisseau, l’inspecteur passa près de l’endroit où M. Cadiou était enseveli ; quelques pas plus loin, il s’aperçut que Bossard ne le suivait plus ; il l’appela, et ne recevant pas de réponse, il se mit à sa recherche ; il le trouva caché dans un fourré, à une cinquantaine de mètres du sentier. Bossard paraissait, a-t-il dit, extrêmement troublé.

26 avril 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou

Brest 25 avril. — Certains objets saisis au domicile de Brossard [Bossard], tels que montres, lorgnon, mouchoir brodé ont été expédiés à Paris, à la demande du juge d’instruction, pour être présentés à Mme Cadiou qui dira s’ils ont appartenu à son mari. M. Bidard de La Noé va également s’efforcer d’établir l’emploi du temps de Brassard [Bossard], les 30 et 31 décembre.

29 avril 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou

L’enquête de M. Bidard de la Noé

Brest, 28 avril. — M. Bidard de la Noé a continué ce matin l’instruction de l’affaire Cadiou pour fixer un point intéressant de l’enquête. Il avait été dit que le cadavre de M. Cadiou n’avait pu être enfoui le 1er février car à cette date un sanglier avait labouré la terre à l’endroit où la fosse avait été creusée ; il aurait donc dû déterrer le cadavre. Le juge a entendu M. Maubian, piqueur du propriétaire du bois de la Grande-Palud ; le témoin a déclaré qu’il avait vu le 1er février des traces de pas de sanglier près du ruisseau.

30 avril 1914 – p. 2

L’Affaire Cadiou

Une nouvelle piste

Brest, 29 avril. — Le parquet a reçu ce matin de nouveaux renseignements au sujet de l’affaire Cadiou et de l’emploi du temps de certaines personnes le 30 décembre, jour où l’accusation fixe l’assassinat. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, est parti immédiatement pour Landerneau afin de contrôler ces renseignements sur les lieux même à la Grande-Palud.

1er mai 1914 – p. 3

L’Affaire Cadiou

Une déclaration intéressante

Brest, 30 avril. — Mme Emery [Hémery] qui a déclaré avoir rencontré M. Cadiou et M. Pierre au cours de l’après-midi du 30 décembre dans le bois de la Grande-Palud, va, être confronté avec l’ingénieur. Mme Emery [Hémery] a deux points de repère pour fixer sa rencontre au 30 décembre ; elle va tous les mardis ramasser du bois dans la forêt et le 30 était un mardi ; en outre, elle se rappelle parfaitement que le jour où elle vit ensemble le directeur et l’ingénieur c’était la veille ou l’avant-veille du jour de l’an. On sait que la domestique de l’ingénieur, Julia Juzeau, a toujours affirmé que son maître a passé l’après-midi du 30 à jardiner.

2 mai 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou

L’enquête

Paris, 1er mai. — En vertu d’une commission rogatoire de M. Bidard de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police aux délégations judiciaires, s’est présenté ce matin chez Mme Cadiou, rue du Cherche-Midi ; le magistrat lui a présenté les objets saisis chez Bossard, le veilleur de nuit de la Grande-Palud, récemment arrêté. Mme Cadiou n’a reconnu aucun de ces objets comme ayant appartenu à son mari.
Parmi les papiers saisis chez l’ingénieur Pierre se trouvait une lettre du mois de janvier dernier par laquelle il demandait à un pharmacien de Bois-Colombes, son ami intime, 700 grammes de feuilles de datura et de belladone. Le juge d’instruction a demandé des explications à M. Pierre sur cette lettre. M. Pierre a répondu qu’il avait demandé ces feuilles médicinales à son ami pour faire des cigarettes destinées à soigner un asthme dont souffrait un vieil ouvrier de la Grande-Palud.

5 mai 1914 – p. 3

L’Affaire Cadiou

A l’instruction

Brest, 4 mai. — M. Bidard de la Noé a entendu ce matin M. Prigent, garçon de recettes à Landerneau, qui s’est présenté le 31 décembre, à 1 heure après-midi, pour encaisser des traites à la Grande-Palud, et n’a rencontré M. Pierre ni à l’usine, ni à son domicile. L’ingénieur sera confronté avec cet encaisseur pour donner des explications sur l’emploi de son temps le 31 décembre.

6 mai 1914 – p. 2

L’Affaire Cadiou

Les propos de Bossard

Brest, 5 mai — Dès la nouvelle de la mise en liberté provisoire de Bossard plusieurs ouvriers travaillant avec l’ancien veilleur de nuit ont adressé à Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, des lettres dans lesquelles ils affirment que Bossard dans les premiers jours de son arrivée à bord du navire en réparation leur montra, quelque temps après la découverte du cadavre de M. Cadiou, quatre billets de 100 francs et acheta une bicyclette d’une valeur de 160 francs. Le juge d’instruction va convoquer ces ouvriers pour les confronter avec Bossard.

Déclarations de M. Cloarec

Brest, 5 mai. — M. Çloarec, député, entendu par le juge d’instruction, a rappelé qu’en 1907, comme ancien avoué, il fut appelé par M. Legrand, maire de Landerneau à rédiger l’acte de société pour la création et l’exploitation de l’usine de déblaiement de coton de la Grande-Palud. L’usine fut exclue, en 1909, des marchés d’adjudication de l’État pour trois ans ; M. Cadiou en prit ensuite la direction. Confronté avec le député de Morlaix l’ingénieur Pierre a reconnu qu’il avait eu tort de mêler M. Cloarec dans l’affaire d’Angoulême ; il a déclaré que s’il l’a fait dans une dénonciation, c’est qu’il savait que M. Cloarec était l’ami intime de M. Cadiou el qu’ainsi il pouvait être au courant des agissements du directeur.

7 mai 1914 – p. 3 et 4

L’Affaire Cadiou

Le témoignage de M. Goas

Brest, 6 mai. — Le contrôleur des poudres, M. Goas, chargé de la surveillance de l’usine de la Grande-Palud, a été entendu ce matin par le juge d’instruction. II a déclaré que le 26 octobre il a eu à signaler à l’administration la qualité du coton livré par la Grande-Palud aux poudreries de l’État. Dans le courant du mois de décembre il s’est entretenu avec M. Cadiou des difficultés que celui-ci avait avec l’administration de la guerre et de sa dernière exclusion. Il avait des rapports journaliers avec l’ingénieur Pierre. Il l’a vu rentrer à l’usine à 11 h. 30 du matin le 29, 30 ou 31 décembre, sans pouvoir préciser ; l’ingénieur lui a appris que le 2 janvier il avait reçu un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari qui n’était pas arrivé à Paris.

L’affaire Cadiou

Une nouvelle confrontation

Brest, 7 mai, matin. — M. Kervistin [Kervestin] ancien ouvrier, a affirmé, hier soir, devant le juge d’instruction, d’une façon formelle, que, dans la matinée du 30 décembre dernier, le directeur et l’ingénieur avaient visité ensemble les autoclaves, puisqu’ils avaient, quitté, également ensemble, l’usine après onze heures, dans la direction du moulin. Confronté avec le témoin, M. Pierre a nié énergiquement avoir M. Cadiou, le 30 décembre. Il se rappelle seulement que quelques jours auparavant il visita les autoclaves avec l’usinier. Hier après-midi, le juge d’instruction a entendu plusieurs anciens, ouvriers de la Grand- Palud. Deux d’entre eux ont déclaré avoir vu M. Cadiou arriver à l’usine le 30 décembre, vers neuf heures du matin. Aucun d’eux n’a vu M. Pierre. L’ingénieur déclare toujours d’ailleurs n’avoir pas rencontré M. Cadiou le 30 décembre.

8 mai 1914 – p. 2

L’Affaire Cadiou

Déclarations de l’ouvrier Morvan

Brest, 7 mai. — Contrairement au témoignage de l’ouvrier Kerquistin [Kervestin] qui a déclaré avoir vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre ensemble le 30 décembre, un ancien ouvrier de la Grande-Palud, nommé Morvan, affirme que ce, jour-là le directeur et l’ingénieur ne sont pas montés aux autoclaves. « Je travaillais, dit Morvan, dans le grand atelier où ces machines se trouvent ; j’ai bien vu M. Cadiou sortir le 30 vers 9 h. 30. Peu de temps après Pierre est arrivé ; il est resté quelques instants à son bureau. A différentes reprises dans le courant du mois MM. Pierre et Cadiou sont montés ensemble aux autoclaves. Je ne peux pas préciser la date, mais je suis sûr que ce n’était ni le 29 ni le 30. » Morvan va être appelé devant le juge d’instruction.

9 mai 1914 – p. 3

L’Affaire Cadiou

ON ENTEND LE FRÈRE DE M. CADIOU

Brest, 8 mai. — Le juge d’instruction a entendu, ce matin, M. Jean Cadiou, au sujet des propos que lui aurait tenus le contre-maître Bignard, qu’il alla chercher à l’usine dès qu’il eut retrouvé, le 4 février, le cadavre de son frère. M. Jean Cadiou demanda à Bignard de rester près du cadavre, tandis qu’il irait lui-même avertir la gendarmerie de Landerneau. Le contremaitre lui aurait dit spontanément : « Ne me laissez pas seul ici, car M. Pierre pourrait me tuer ». Aussi, aujourd’hui, dans le cabinet du juge d’instruction, Bignard a déclaré que ces paroles avaient été mal interprétées : « Je n’avais pas peur de M. Pierre, dit-il, je craignais seulement que quelqu’un caché dans le bois-ne me fit un mauvais coup. »

LES AFFIRMATIONS DE M. BIGNARD

Le contremaître Bignard a affirmé, ce matin, qu’il avait la certitude d’avoir vu M. Cadiou arriver à l’usine le 30 décembre, 8 heures 30 et en repartir, avec l’ingénieur Pierre, vers 11 heures. Tous deux prenaient alors le chemin du bois. Au cours d’une confrontation, l’ingénieur Pierre a continué à nier énergiquement avoir rencontré M. Cadiou le 30 décembre. Son avocat qui l’assistait, a rappelé à M. Bignard sa déclaration faite le 29 janvier : « Je crois, sans pouvoir l’affirmer, que c’est le 30 que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois »

LES DÉCLARATIONS ME Mme BIGNARD

Brest, 8 mai. — Mme Bignard, appelée cet après-midi devant le juge, a déclaré qu’au moment de la Noël elle était absente de l’usine. Quand elle rentra à la Grand-Palud, dans îles premiers jours de janvier son mari lui apprit la disparition du directeur qu’il avait vu le 30 décembre pour la dernière fois. Le 4 février, elle vit à 11 heures du matin, Jean Cadiou, arriver dans le bois pour commencer ses recherches. Puis, quelque temps après, quand le cadavre fut découvert, elle rencontra l’ingénieur Pierre très pâle qui venait chercher des outils à l’usine, Mme Bignard a ajouté que depuis deux ans l’ingénieur vivait en mésintelligence avec Julia Juzeau.

10 mai 1914 – p. 3 et 4

L’Affaire Cadiou

Les recherches de M. Valet

Brest, 9 mai. — Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noé, juge d’instruction près le parquet de Brest, M. Valet, commissaire de police judiciaire, s’est transporté ce matin chez un avocat consultant parisien, directeur de contentieux, qui, l’année dernière, fut en relations d’affaires avec M. Cadiou. En novembre 1913 notamment, M. Cadiou était venu le consulter pour les formalités qu’entraînait le rachat que M. Cadiou voulait réaliser de toutes les actions de la Grande-Palud. L’avocat consultant a confirmé ces renseignements à M. Valet, qui s’est rendu ensuite dans une banque du quartier de la Bourse. Cet établissement avait reçu de M. Cadiou à la fin de novembre 1913 une somme de 100.000 francs au crédit d’une banque allemande. Cette somme fut en partie utilisée depuis par cette dernière banque. M. Valet a transmis immédiatement le résultat de son enquête au parquet de Brest.

Les affirmations de Bossard

Brest 9 mai. Deux ouvriers du « Gorre Amundi [Gorbea Mendi] », le navire sur lequel a travaillé Bossard) ont été confrontés avec l’ancien veilleur. M. Manach a affirmé que dès le lendemain de son arrivée à bord, le 26 janvier, Bossard a parlé de son intention de partir pour le Canada. Sur sa remarque que les frais de voyage étaient élevés, il lui répondit qu’il avait de l’argent et lui montra quatre billets de 100 fr, dans son porte-monnaie. Bossard a répondu en riant que c’était des billets de loterie.
Le témoin La Valette, ainsi que les autres ouvriers, ont certifié les propos de Bossard : « Un mot me suffirait pour faire mettre l’ingénieur Pierre en liberté ».
Bossard prétend, aujourd’hui, avoir dit « avec un mot, celui qui connaît l’affaire, pourrait faire mettre M. Pierre en liberté.

Bossard est remis en liberté provisoire

Bossard a donné au juge instructeur l’emploi de son temps le 29 et le 30 décembre, et reconnu exact qu’il a quitté Saint-Divy le 29 dans l’après-midi pour se rendre à Brest où il a repris le train le lendemain à 2 heures. Bossard a été remis en liberté provisoire.

L’Affaire Cadiou

Deux nouveaux témoignages

Brest, 10 mai, matin. — Le juge d’instruction a interrogé Mme Cercuff [Corcuff] qui a confirmé que devant le juge de paix de Landerneau sa mère Emery [Hémery] affirma avoir rencontré Pierre et Cadiou ensemble dans le bois le 30 décembre à 3 heures de l’après-midi. M. Guillemet, facteur au chemin de fer armoricain de Morlaix, est venu confirmer, hier, la déclaration qu’il a faite précédemment. Le 1er janvier dernier, vers 1 h. 30 de l’après-midi, il aperçut M. Cadiou aux environs de la gare. Guillemet est certain de la date de cette rencontre. Le témoignage de Guillement, comme ceux de tous les autres témoins de Morlaix, détruit complètement les bases de l’accusation.

12 mai 1914 – p. 2

Confrontation mouvementée

Brest, 11 mai. — Le juge d’instruction a confronté, ce matin, l’ingénieur Pierre avec M. Jean Cadiou.
Appelé à préciser « l’Affaire d’Angoulême », l’ingénieur a déclaré qu’un surveillant de la poudrerie d’Angoulême avait reçu de M. Cadiou, directeur de l’usine, un pot-de-vin de 1.800 fr. M. Cadiou, a-t-il ajouté, brûla, d’accord avec l’inculpé, tous les papiers relatifs à cette affaire. Mais, pour dégager sa responsabilité, l’ingénieur a conservé dit-il, une copie de lettre qu’on peut retrouver à un endroit qu’il a indiqué.
Jean Cadiou, qui était président du conseil d’administration de la Grande-Palud, a déclaré inexacts la plupart des affirmations de l’ingénieur et notamment celle suivant laquelle la société dissimulait des capitaux étrangers.
Au cours de la confrontation, M. Jean Cadiou a dit à l’ingénieur : « Vous êtes l’assassin de mon frère ! » et l’ingénieur lui a opposé un énergique démenti.

La preuve de l’assassinat

M. Bidard de la Noé n’a pas encore reçu le rapport de M. Kohn-Abrest, du laboratoire de toxicologie. Il a été avisé par son collègue M. Roty, juge d’instruction qu’il n’avait pas terminé ses recherches. Toutefois, jusqu’à présent, il n’a pas relevé des taches de sang sur les vêtements de Pierre.
Ce qui est plus intéressant, c’est que M. Kohn-Abrest a démontré, après avoir vu les vêtements de M. Cadiou, que l’usinier n’avait pas eu la gorge tranchée après sa mort, mais, au contraire, alors qu’il vivait encore. Il n’y a donc plus possibilité de croire à la simulation d’un assassinat après suicide. Il y a eu assassinat et assassinat particulièrement sauvage puisque l’usinier a été achevé avec un instrument.

L’Affaire Cadiou

L’expertise des vêtements de Pierre

Brest, 10 mai. — On attend au parquet le rapport du médecin légiste. Le défenseur de l’ingénieur Pierre croit cependant savoir que quelques taches ont été relevées sur les vêtements de l’inculpé soumis à l’expertise, mais Me Feillard ne voit dans ce fait aucune preuve de la culpabilité de son client ; il explique que l’ingénieur, quand il lui arrivait de se blesser, essuyait le sang sur ses vêtements : en outre, le jour où le contre-maître Marcou eut le bras coupé à l’usine, une quantité de sang rejaillit sur l’ingénieur.
Le défenseur conclut donc que si le rapport de l’expert a relevé des traces de sang, il conviendra d’établir si ces taches sont de fraîche date ou de date déjà ancienne.

13 mai 1914 – p. 3 et 4

L’Affaire Cadiou

On entend les ouvriers de l’usine

Brest, 12 mai. — M. Bidard de la Noé a entendu à nouveau, ce matin, les anciens ouvriers de l’usine de la Grande-Palud, Morvan, Cavaloc et Loarec [Cloarec]. Tous trois ont affirmé avoir vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble dans la journée du 29 : mais le 30 ils ont vu M. Cadiou arriver seul à l’usine vers huit heures et repartir quelque temps après dans une direction inconnue.

L’affaire Cadiou

On entend six nouveaux témoins

Brest, 13 mai, matin. — Le juge d’instruction a entendu, hier après-midi, six autres ouvriers de l’usine de la Grande Palud. Tous ont vu Cadiou arriver à son bureau de bon matin le mardi 30 décembre et le quitter vers 9 heures. Un seul de ces ouvriers affirme que Cadiou et Pierre sont partis ensemble le 30 décembre vers onze heures du matin. Pierre soutient que le 30 décembre il est arrivé à l’usine à 9 h. 30 après le départ du directeur qu’il n’a pas rencontré et que c’est, le 29 décembre qu’il a vu Cadiou pour la dernière fois

16 mai 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou

Deux nouveaux témoins

Brest, 16 mai, matin. — M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu deux témoins qui ont assisté à l’exhumation de M. Cadiou. Le docteur Queldec [Quedec], de Landerneau, a remarqué dans la fosse des sérosités sanguinolentes et l’état de putréfaction du cadavre, ce qui est consigné dans le rapport du docteur Rousseau.
M. Bos, adjoint au maire de Landerneau, déclare avoir entendu M. Pierre, quand on cherchait la casquette de M. Cadiou, tenir le propos suivant : « Elle est peut-être dans le capuchon de la pèlerine ». Ce fut là qu’on la trouva, en effet.

17 mai 1914 – p. 3

L’Affaire Cadiou

L’histoire du revolver

Saint-Étienne, 16 mai. — M. Grivolas [Grivolat], expert armurier à Saint-Étienne, à qui le parquet de Brest a confié, on le sait, le soin d’examiner la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou et de dire si elle provenait d’un revolver semblable à celui acheté autrefois par l’ingénieur Pierre à l’armurier de Landerneau, est sur le point de terminer son expertise. En même temps que la balle, on avait remis à M. Grivolas [Grivolat] un revolver velo-dog, fourni par l’armurier de Landerneau et identique à celui acheté autrefois par Pierre.
Or, on affirme, ici que du premier examen de M. Grivolas [Grivolat], il ne paraîtrait pas ressortir d’une façon absolue que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou ait pu être tirée par un tel revolver ; si le calibre est bien le même, la disposition des rainures intérieures du canon semblerait être dissemblable. Aussi, avant de se prononcer définitivement, M. Grivolas [Grivolat]a fait demander au parquet de Brest de bien vouloir obtenir de nouveau de l’armurier de Landerneau confirmation que le revolver possédé autrefois par l’ingénieur Pierre était bien de même fabrication que le velo-dog confié à l’expert et en tout point semblable.
Le parquet de Brest n’a pas encore répondu.

Une nouvelle piste

Brest, 16 mai — Il est confirmé que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou n’a pas été tirée par le revolver de M. Pierre. C’est sur la piste de Morlaix que les investigations vont de nouveau se porter. En tous cas, il est probable qu’un non-lieu interviendra en faveur de M. Pierre, mais on ne se montre pas disposé au parquet à lui accorder un non-lieu définitif.

19 mai 1914 – p. 3

L’Affaire Cadiou

Un télégramme à M. Grivolla [Grivolat]

Brest, 18 mai. – Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, ayant eu connaissance du bruit suivant lequel M. Grivolla [Grivolat], expert armurier à Saint-Étienne, aurait déclaré que la balle qui a tué M. Cadiou n’est pas de même calibre que le revolver soumis à son expertise, a adressé à M. Grivolla [Grivolat] le télégramme suivant :
« Au nom de la liberté humaine, je vous supplie de télégraphier d’urgence vos conclusions au juge d’instruction. »

La déposition des ouvriers de l’usine

Brest, 18 mai. – Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui les ouvriers de la Grande Palud, qui n’avaient pas encore déposé. Il résulterait de l’enquête que sur une trentaine d’ouvriers qui composaient l’ancien personnel de l’usine, presque tous ont vu M. Cadiou arriver, le 30 décembre, à l’usine vers 8 heures et demie du matin, et en repartir seul à 9 heures. Le contremaître Bignard, l’ouvrier Kervistin [Kervestin] et le chauffeur Dolou seuls affirment que l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ont quitté ensemble l’usine à 11 heures. L’ingénieur soutient qu’il est arrivé à son bureau après 9 heures et n’a pas rencontré M. Cadiou le 30 décembre.

Me Feillard demande communication du dossier

Brest, 18 mai. – Me Feillard, avocat de Pierre, ayant demandé communication du dossier, a été avisé, ce matin, que toutes les pièces avaient été remises, hier, à Me Fleys et Vichot, avocat et avoué de Mme Cadiou, partie civile, qui en prennent copie. En signe de protestation, Me Feillard n’assistera pas au prochain interrogatoire de Pierre.

20 mai 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou

Ce que dit M. Rocher

Brest, 19 mai. — Le juge d’instruction a entendu M. Rocher, directeur d’une usine de blanchiment de coton de Daoulas. Le témoin déclare qu’avant de fonder son usine, et sachant que M. Cadiou désirait céder la Grande-Palud, il avait offert à ce dernier une certaine somme pour l’acheter, mais M. Cadiou exigeait une somme supérieure.
Par un contrat signé le 10 janvier, l’ingénieur Pierre fut nommé directeur de l’usine de Daoulas, mais, deux jours après, l’ingénieur résilia le traité, parce que, disait-il, M. Cadiou avait disparu et il ne voulait pas quitter sa place avant que son directeur soit retrouvé.

22 mai 1914 – p. 2

L’Affaire Cadiou

L’interrogatoire de Pierre

Brest, 21 mai, matin. — L’interrogatoire de Pierre a continué par l’explication de sa présence chez M. Cadiou les 4 et 5 janvier pour réparer le téléphone du directeur. L’ingénieur affirme qu’il a vu dans l’appartement de M. Cadiou les deux valises qui n’ont pu être retrouvées et qui devaient contenir le dossier rassemblé par usinier pour confondre ses adversaires. M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, accuse formellement M. Pierre d’avoir fait disparaître les documents. M. Bidard de La Noé a envoyé, hier soir, une commission rogatoire sur laquelle on garde le secret le plus absolu pour éclaircir un point de l’affaire Cadiou.

24 mai 1914 – p. 2

L’ingénieur Pierre va être mis en liberté provisoire

Brest, 23 mai. — On assure au palais que Me Feillard, avocat, de l’ingénieur Pierre, aurait fait connaître, à Mme Pierre que le procureur de la République préparait des conclusions qui tendraient à la mise en liberté provisoire de son fils.

L’Affaire Cadiou

Pas de taches de sang sur les vêtements de Pierre

Brest, 23 mai. — M. Roty, juge d’instruction, a reçu hier le rapport rédigé par M. Kohn, à Brest, directeur du laboratoire de toxicologie, à propos de l’affaire Cadiou. Ce document fort volumineux contient plus de cinquante pages. L’expert a étudié minutieusement les pièces mises à sa disposition par M. Bidart [Bidard] de la Noé ; les vêtements de M. Cadiou ont été examinés longuement ; des taches sanglantes y ont été retrouvées. Par contre, ceux de l’inculpé, Louis Pierre, ne portent aucune tache sanglante, non plus que son couteau ; enfin les taches suspectes relevées sur la pioche sont dues à la rouille.

Un professeur de Chaptal intervient

Paris, 23 mai. — M. Guilmard, procureur de la République, vient de recevoir la lettre suivante :
— J’ai l’honneur de signaler à votre attention les faits suivants : 1° il existe à l’Association des anciens élèves de l’École centrale dont les bureaux sont 1, rue Stockholm, à Paris, des lettres écrites par M. Cadiou, relatives à son ingénieur, M. Pierre, qui est membre de cette association, et qui a été placé par elle à l’usine de la Grande Palud ; 2° dans le courant de l’année dernière, M. Cloarec député du Finistère, est venu, en personne dans les bureaux de cette association et il y a eu une conversation relative à l’usine de la Grande Palud.
Veuillez agréer, etc.
Signé : Charles Halphen, Professeur au collège Chaptal.
Dès la réception de cette lettre, une commission rogatoire a été adressée à Paris afin de faire interroger M. Neveu, président de l’Association des anciens élèves de l’École Centrale.

26 mai 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou

L’ingénieur Pierre est mis en liberté de Pierre

Brest, 25 mai. — L’ingénieur Pierre sera remis en liberté provisoire ce soir, vers six heures, après 140 jours de détention. Les conclusions -du procureur de la République relatives à la mise en liberté sont basées sur le retard qui sera apporté à la clôture de l’instruction, l’expert Grivolat demandant de nouveaux renseignements sur le revolver vendu à l’ingénieur Pierre par l’armurier de Landerneau.

NOUVEL INTERROGATOIRE

Brest, 25 mai. — Le juge d’instruction a repris, ce matin, l’interrogatoire de l’ingénieur Pierre. L’inculpé a été appelé à fournir des explications sur ses dénonciations contre son directeur. Il a énergiquement déclaré que la matière première employée à l’usine était de mauvaise qualité et que voulant dégager sa responsabilité, il avait maintes fois prévenu M. Cadiou. Mais celui-ci n’avait tenu aucun compte de ses observations. C’est alors, dit-il, qu’il écrivit au général Barral, puis à un journal, car il ne voulait à aucun prix être accusé de complicité.
D’autre part, l’ingénieur affirme qu’il a toujours été en bons termes avec son directeur, ce qui est prouvé, ajoute-t-il, par une lettre que lui a écrite en novembre 1913 M. Cadiou et ainsi conçue :
Mon cher Pierre,
Veuillez réduire la main-d’œuvre.
Bien à, vous.

27 mai 1914 – p. 1 et 2

IDEES ET OPINIONS

Une Offense

Ce n’est pas possible ! M. Clément Bayard ne nous dit pas tout ; on ne l’a pas jeté en prison pendant trente-six heures pour avoir vu voler un Zeppelin ; il y a tous les jours de milliers, des millions d’individus qui voient passer des Zeppelins sur leur tête et on ne les tracasse pas pour cela ; M. Clément a dû chiper la montre de quelque passant.
Mais si M. Clément Bayard n’a pas chipé de montre, ni de pendule ou s’il n’a pas commis quelque autre méfait inavouable, il faut qu’on nous dise pourquoi il a été arrêté.
– On m’a traité, raconte-t-il, comme un espion.
– Avez-vous fait quoi que ce soir qui puisse, même de loin, justifier un pareil soupçon ?
– Mais non !
M. Clément Bayard est allé visiter une usine à gaz sous la conduite des ingénieurs de cette usine, puis il est monté dans un dirigeable, pour le prix de 125 francs, comme il est permis à tout le monde ; c’est un service public. Enfin, comme il s’était arrêté à Cologne, avant de rentrer en France, il a assisté dans la banlieue, avec de nombreuses personnes, à l’atterrissage d’un dirigeable et comme il parlait français avec ses compagnons de route, il fut appréhendé par des gendarmes.
– Il y a méprise, s’écria-t-il, laissez-moi prévenir notre agent consulaire.
– En prison !
– Ma personnalité est assez connue ; vous pouvez demander des renseignements à tels et tels industriels de Cologne.
– En prison !
– Permettez-moi au moins de télégraphier à ma famille !…
Inutiles prières ! Notre industriel parisien a été traité comme le dernier des pickpockets et après avoir été enfermé pendant trente-six heures, on l’a remis en liberté, sans une explication et sans excuse.
C’en est trop !
Le président du conseil, ministre des affaires étrangères, a été saisi régulièrement d’une plainte de la part de M. Clément Bayard. Le pis qui pourrait nous arriver, c’est qu’il ne fut donné aucune suite à cette plainte ; le public français excédé par l’outrecuidance des Allemands qui voyagent en France ou y séjournent et constatant que le Gouvernement n’est pas capable de faire respecter les français qui voyagent en Allemagne, s’estimait chargé d’obtenir justice et il ne tarderait pas à exercer lui-même les justes représailles. On ne sait pas où cela pourrait nous conduire.
M. Clément Bayard est une des plus hautes et des plus honorables personnalités de notre industrie ; son nom est connu dans le monde entier ; l’offense qu’il a reçue rejaillit sur tous ses compatriotes ; il nous faut des excuses ; les Français n’ont cessé de montrer une excessive complaisance à l’égard des Allemands qui s’installent dans notre pays, comme chez eux, et il y a quarante mille Allemands à Paris, vivant librement au milieu de nous, sans être jamais inquiétés, pas même surveillés. Ce n’est un secret pour personne que l’espionnage est exercé presque sans aucune gêne dans nos moindres villages de la frontière ; l’accès est permis à tout le monde sans aucun contrôle autour des hangars militaires et presque dans nos arsenaux ; bien plus, notre administration militaire entretient volontiers des relations avec des maisons étrangères ; le procès Cadiou vient de révéler que le coton-poudre livré à la marine était fabriqué dans une usine appartenant à une Société allemande; ce sont peut-être les fournitures de cette usine qui ont provoqué l’explosion de la Liberté.
Certes, nous n’approuvons pas de telles tolérances, mais cela prouve que non seulement nous n’exerçons aucune tracasserie à l’égard des étrangers, mais nous les accablons de prévenances ; ils se sentent si bien chez eux, en France, qu’ils y adoptent les mêmes façons de brutalité qui leur sont si familières, à l’exemple de cet officier allemand, en civil qui, l’autre jour, se sentant frôlé au passage par un passant sur le boulevard encombré, n’hésita pas à le traiter tout haut de « Sale Français ! »
Eh bien ! cela va changer ; du moment que les Allemands ne comprennent pas notre politesse et l’apprécient comme une preuve de faiblesse et un encouragement à multiplier leurs offenses, nous allons leur répondre sur le même ton et par les mêmes procédés ; nous nous en chargerons nous-mêmes, je le répète, si le gouvernement ne nous donne pas tout de suite cette impression que nous pouvons compter sur lui pour nous faire respecter. Le Français s’est, jusqu’ici, montré beaucoup trop clément et pas assez Bayard !
Louis LATAPIE

L’Affaire Cadiou

Les accusations de M. Pierre contre M. J. Cadiou

Paris, 26 mai. — L’ingénieur Pierre ayant nettement mis en cause M. Jean-Marie Cadiou, celui-ci a déclaré à un de nos confrères :
« Si Pierre ne trouve pas, pour m’accuser d’être un assassin d’autres arguments, je doute fort qu’il ne parvienne jamais à me faire prendre à la prison du Bouguen, la place qu’il vient de quitter. Ses insinuations sont ridicules ; c’est tout ce que je puis en dire ; il est en liberté, cela doit lui suffire et c’est déjà fort étonnant.
« Quant à moi, j’attends l’avenir avec confiance et je ne désespère pas de voir un jour prochain, éclater la vérité complète sur la mort tragique de mon frère.

L’interrogatoire de Bossard

Brest, 26 mai. — Le juge d’instruction a fait subir, ce matin, un nouvel interrogatoire à Bossard. Celui-ci était assisté de son défenseur, Me Ollivier-Henry. Les alibis de l’ancien veilleur de nuit relatifs à la journée du 30 décembre ont été reconnus exacts. Bossard est toujours en liberté provisoire, sous l’inculpation de participation dans l’assassinat de Cadiou. Il se refuse à donner de nouvelles indications au magistrat.

Une nouvelle confrontation

Brest, 20 mai. — On annonce qu’une importante confrontation aura lieu vendredi à 9 heures du matin à la Grande-Palud ; tous les ouvriers de l’usine seront mis en présence de l’ingénieur Pierre pour tâcher de déterminer si l’ingénieur et le directeur ont pu être aperçus ensemble le 30 décembre.

28 mai 1914 – p. 4

L’affaire Cadiou

L’instruction va être close

Brest, 28 mai, matin. — L’instruction de l’affaire Cadiou sera close dès la réception du rapport des experts. Il est, presque certain que Bossard bénéficiera d’un non-lieu pour complicité d’assassinat, mais la chambre des mises en accusation statuera, semble-t-il, sur le cas de l’ingénieur. Pierre, le juge d’instruction ne paraissant attacher aucune importance au témoignage des habitants de Morlaix qui disent avoir vu Cadiou le 1er janvier.

L’Affaire Cadiou

A PROPOS DE LA MISE EN LIBERTÉ DE L’INGÉNIEUR PIERRE

Notre excellent confrère le « Nouvelliste de Bretagne », qui mena une vigoureuse campagne pour la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, publiait hier, sous la signature de notre confrère Jean Darène, les très justes remarques qu’on va lire :
« Ainsi, au moment où on s’y attendait le moins, alors qu’il y a quatre jours Mme Cadiou disait : « Nous irons aux assises », alors que tout le monde pensait, en effet, que des débats publics pouvaient seuls clore une affaire terriblement embrouillée et instruite en dépit du bon sens, voici que Pierre est mis en liberté.
« Si Pierre est innocent — et nous l’avons toujours pensé, et nous l’avons toujours dit — il faut avouer qu’il vient de subir une épreuve des plus dures, qu’il a enduré les souffrances morales les plus douloureuses, qu’il a été sali, rabaissé par des accusations les plus infamantes, et tout cela parce qu’il a plu à des magistrats aveugles et têtus de le retenir en prison.
« Aujourd’hui, le juge d’instruction et surtout le procureur sont obligés d’avouer qu’ils se sont trompés, mais soyez certains qu’ils n’en sont pas moins fiers. Personne ne peut leur adresser un reproche, et Pierre moins que tous les autres.
« Ces Messieurs siègent très haut et sont inattaquables. Ils ont la liberté d’un homme, de tous, les hommes entre leurs mains et ils en jouent à leur guise.
« Il leur aurait été agréable de garder Pierre en prison trois mois encore que personne ne pouvait les empêcher de s’offrir cette fantaisie. Il leur aurait plu, au lieu de Pierre, d’incarcérer X ou Y, au petit bonheur, qu’ils étaient libres.
« Des erreurs aussi fortes que celles de MM. Guilmard et Bidart [Bidard] de la Noé étonnent et scandalisent. Il y a longtemps que certains juristes demandent que les pouvoirs des juges d’instruction soient restreints. Messieurs du parquet de Brest viennent de fournir de formidables arguments à leurs propres adversaires. Tant pis pour eux.
« Et maintenant- ? Que va-t-il se passer ?
« Déjà un de nos confrères écrivait hier matin : « Quand Pierre sera en liberté, le calme va renaître, l’oubli se fera. »
« C’est cela, on veut oublier… Cependant M. Cadiou est mort. Il n’y a même que de cela, qu’on est absolument sûr. S’il s’est tué, qui a imaginé la mise en scène ? S’il a été assassiné, quel est l’assassin ? On se rendra d’ailleurs compte très vite du zèle qu’apportera le parquet de Brest dans La recherche de la vérité.
« S’il abandonne l’instruction, ce sera la preuve, hélas ! qu’il ne veut pas « savoir » ou plutôt « dire ».
S’il veut trouver… il trouvera.
« Dans quelques jours nous serons fixés. »

29 mai 1914 – p. 2

Pas de sang sur les habits, pas de sang sur le couteau

Brest, 28 mai. — Hier est parvenu, au parquet de Brest le rapport de M. Kohn-Arrest [Kohn-Abrest], directeur du laboratoire de toxicologie de Paris, chargé d’examiner les vêtements que Pierre portait le jour où a disparu M. Cadiou.
Dans son rapport, M. Kohn-Arrest conclut formellement à l’absence de tache de sang sur les habits qui lui ont été soumis ; il n’en a pas relevé davantage sur le couteau saisi par M. Guilmard, juge d’instruction, le jour de la découverte du cadavre de M. Cadiou et qui, d’après ce magistrat, avait dû servir à l’assassin pour trancher la gorge du directeur de la Grande-Palud.
M. Bidard de La Noé devait se rendre, vendredi prochain à la Grande-Palud pour entendre sur place le fermier Bonnefoy, le pâtre Boulben et diverses autres personnes entendues comme témoins au sujet de la fameuse promenade que firent MM. Cadiou et Pierre dans les bois environnants. Or, M. Bidard de La Noé a décidé de remettre à une date ultérieure cette opération judiciaire.
On affirme de source autorisée que ce retard serait dû au refus opposé par la brigade mobile de Rennes de participer aux investigations du parquet de Brest. On se souvient, en effet, que les inspecteurs de la brigade mobile avaient manifesté un vif mécontentement de voir le parquet de Brest écarter de parti-pris, tous les témoignages recueillis au sujet de la présence de M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre et le 1er janvier.

La chancellerie demande un rapport

M. Bidard de La Noé a reçu de la chancellerie une note l’invitant à fournir des explications très détaillées sur les raisons qui motivèrent la longue détention préventive de l’ingénieur Pierre. On sait, en effet, que M. Paul Meunier, député de l’Aube, a avisé le garde des sceaux qu’il l’interpellerait sur le cas de l’ingénieur de la Grande-Palud. Pour toutes ces raisons, il est vraisemblable que l’instruction va chômer pendant plusieurs jours et ne reprendra que vers le milieu de la semaine prochaine.

Autour d’une affirmation de l’ingénieur

Brest, 28 mai. — Au cours d’un de ses derniers interrogatoires, l’ingénieur Pierre avait mis en cause un employé du Moulin-Blanc disant que M. Cadiou lui avait remis 200 francs pour augmenter fictivement de 400 kilos le poids d’un wagon de coton-poudre, livré à l’administration militaire. Cet employé, M. Danielou, magasinier à la poudrerie du Moulin-Blanc, chargé de la réception des balles de coton, proteste avec une extrême énergie et se propose de demander une enquête au ministère.

30 mai 1914 – p. 1

La moralité de l’affaire Cadiou

La charge la plus lourde qui ait pesé sur l’ingénieur Pierre, depuis le 4 février qu’il était sous les verrous, était celle de son arrestation. Elle avait constamment paru suffisante au juge d’instruction qui l’avait ordonnée, et même durant longtemps au public. Cette confiance, remarquez-le va à l’encontre de ce que l’on soutient, quelquefois, que le respect de la magistrature s’en va. Ne faut-il pas au contraire qu’il soit à l’épreuve des pires secousses pour qu’un prévenu sans antécédents, estimé de ses concitoyens, jouissant d’une position honorable, ne tenant d’affirmer son innocence, et contre lequel s’effondrent le lendemain les preuves accusatrices échafaudées la veille, puisse faire figure de coupable pendant près de quatre mois, parce que son juge d’instruction croit à sa culpabilité ?

Et c’est à peine si, après des semaines et des semaines, quelques voix, en dehors de celles des proches et des amis, commencent à s’élever, pour crier que cette mise à la torture qui n’arrache au patient aucun aveu, et cette enquête qui piétine sans avancer d’un pas, dans la plus extrême confusion, durent exagérément. On ne voit rien naître des charges qui devaient être décisives : une à une, les présomptions s’évanouissent, les témoignages accablants de la première heure sont suivis de rétractations éclatantes, en sorte que chaque jour, le prévenu est un peu moins coupable que le jour où on l’arrêta. Et pourtant l’opinion, quoique commençant à incliner au doute, n’est pas encore persuadée qu’il ne se produira pas un « coup de théâtre », et que ce n’est pas finalement ce magistrat que les échecs successifs n’ébranlent pas, champion de la loi, seuil debout au milieu de ses divers systèmes écroulés, qui aura, dans cette obscure affaire, le dernier mot. Si ce n’est pas là, de la part du public, une manifestation de sa confiance, presque superstitieuse, à l’endroit de la magistrature, qu’est-ce que c’est ?

Tout a cependant un terme ; un moment vieil où il faut conclure. Le plus passionnant des drames a besoin d’un dénouement. Las d’attendre le dénouement dans l’affaire de La Palud, sans le voir poindre, et sentant passer le frisson d’une erreur judiciaire, le public s’était mis à siffler.
Le début du drame avait été aussi neuf qu’intéressant, avec cette collaboration imprévue et vraiment originale de la somnambule et de la justice.
L’ombre, la plus mystérieuse n’avait cessé d’envelopper ce crime, et des dessous nous étaient apparus qui avaient failli transformer un secret privé en secret d’État, et orienter le drame du côté où précisément il n’a pas convenu aux magistrats d’aller et qui était sans doute le bon côté. Ils avaient leur siège fait. Toute l’affaire tenait pour le juge en ces mobiles : rivalité et jalousie. Un employé mécontent, congédié, esprit cultivé et froid, avait attiré son patron dans un guet-apens et l’avait tué ! Crime absurde, sans bénéfice d’avenir, qui ne lui laissait aucun héritage : qu’importe ! La victime avait été égorgée et l’ingénieur avait justement un couteau ; elle avait été tuée d’une balle de revolver et l’ingénieur avait justement eu, autrefois, un revolver. La balle trouvée dans le cadavre s’adaptait-elle au revolver de l’assassin présumé ? Le couteau, arme présumée de l’égorgement, portait-il des traces de sang ? En outre, égorge-t-on un homme sans être éclaboussé de son sang ? Tous ces signes, qui fortifiaient l’hypothèse, pouvaient manquer, et Pierre être quand même l’assassin, mais tout de même fallait-il commencer par rechercher ces signes-là, avant toute accusation formelle et toute arrestation. C’est par là qu’on a fini. Le résultat fut négatif : point de traces de sang sur les habits, et doute quant à la balle. Alors ?
Alors, tout était à refaire, ou plutôt rien n’était fait. Si bien que le parquet de la Cour de Rennes, sous la pression de cette clameur de protestation qui monte, a requis la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, réquisition à laquelle l’extraordinaire M. Bidard de la Noé, quoiqu’il en coûtât à son amour-propre, a bien voulu déférer.

Considérez qu’il n’y était pas contraint. Juge d’instruction, il est le maître absolu ; son droit, de par ses fonctions, est entier sur la liberté de ses concitoyens. Il en use comme il lui plaît, il perquisitionne, inculpe, emprisonne, non selon son bon plaisir — tout primaire vous dira que cette formule abhorrée, a été abolie le jour où le peuple souverain a pris la Bastille – mais selon sa volonté, laquelle est sans frein ni limite, comme elle est sans contrôle. Il peut tout et contre lui personne ne peut rien, et, surtout moins que tout autre, la victime qu’il a lésée. Il n’y a point de recours contre lui, qui s’il s’est trompé, ne doit à l’innocent ni explication ni excuse. Le non-lieu n’a pas même une forme absolutive ; c’est l’exeat de l’inculpé, rien de plus. Il ne le présume pas même innocent, il dit seulement que les faits de l’instruction n’ont pas permis d‘établir qu’il était coupable. La flétrissure survit à l’erreur. Le soupçon de la justice reste une tare. C’est un de ses traits vicieux les plus constants.
La culpabilité de l’ingénieur Pierre nous semble désormais improbable, mais l’information judiciaire est un tel tissu de contradictions qu’elle n’a pas apporté cette certitude dont nous avions besoin, et pour lui et pour nous.
La mort est invengé. On nous abonne en pleine obscurité, et cette obscurité est l’œuvre de la justice elle-même, qui n’est parvenue qu’à rendre plus impénétrable le mystère qu’elle se devait de dissiper. Avant son action, nous n’étions que devant un crime impuni. Elle y a introduit un nouvel élément d’inquiétude et d’effroi, sur ce premier crime en a greffé un second puisqu’il n’y avait qu’une victime, et que maintenant il y en a vraisemblablement deux. Car enfin, même libéré provisoirement, même délivré demain par le non-lieu, l’ingénieur Pierre, innocent sans être innocenté, puisqu’un non-lieu n’innocente pas, si l’auteur de l’assassinat n’est jamais découvert, sera-t-il moins le prévenu qui, pendant quatre mois, a été soupçonné d’être cet assassin, et dont nous avons le tourment de ne pas pouvoir dire avec une conviction entière, et parce que l’étreinte prolongée du juge d’instruction lui a laissé sa marque ; ce n’est pas lui ?
C’est ce que le public a ressenti, et c’est la source d’une émotion qui se traduit de toutes parts. Cette émotion ne vient plus du mystère qui entoure le meurtre de l’usinier, quoiqu’il demeure entier, mais de celui qui entoure la culpabilisé ou l’innocence de l’ingénieur. Nous perdons de vue l’assassinat et l’assassiné ; nous sommes tout à l’homme vivant jeté dans la fosse judiciaire et qui fait si noblement tête à ses agresseurs. Tout le drame — un drame nouveau, né du premier et plus angoissant que le premier, — est là désormais, qui nous passionne, parce qu’il met en cause le fonctionnement de la machine judiciaire.
Déjà un parlementaire a pris feu — Soyez tranquilles, rien ne flambera — qui a parlé d’édicter des dispositions législatives nouvelles « pour protéger efficacement les droits les plus respectables des citoyens sans entraver l’action de la justice ». Le problème est fort compliqué ; il n’est pas de ceux qu’il suffit de poser pour les résoudre. Toutes les affaires criminelles ont leur physionomie particulière ; n’est-il pas vain de supposer qu’une formule unique pourra les harmonieusement embrasser toutes ? L’action de la justice répressive n’exige-t-elle pas, pour la liberté de ses investigations, un champ très large ? Tant de crimes restent impunis, que l’ordre public aurait tout à perdre à des dispositions qui ne pourraient, par leur étroitesse, qu’en augmenter le nombre.
Il n’y a d’espoir qu’en la valeur morale du juge et son indépendance. Nous venons malheureusement d’assister à des événements qui nous ont appris que trop d’optimisme de ce côté serait pour nous préparer de rudes déceptions. Cependant, quoi qu’édicte un Parlement incapable, au demeurant de mettre sur pied une loi sage et mûrie, la compréhension du devoir et la conscience de ses lourdes responsabilités restent les seules garanties que nous puissions vraiment attendre du pouvoir fatalement discrétionnaire de la justice répressive.
Mais, pour qu’un tel ordre moral régnât dans la justice, il faudrait que cette cloison étanche qu’on nomme la séparation des pouvoirs fût autre chose qu’une planche pourrie.

GEORGES MONTORGUEIL.

Une nouvelle orientation de l’Enquête

Angoulême, 29 mai. — A la suite de propos compromettants qui auraient été tenus par des personnes qui furent en relations d’affaires avec Cadiou, une enquête vient de s’ouvrir à Angoulême. On cherche à établir notamment s’il est exact que Cadiou, qui venait quelquefois à Angoulême, y serait venu fin décembre dernier et s’il est exact qu’un chauffeur d’automobile aurait chargé à cette époque, dans les environs de la poudrerie d’Angoulême, un étranger qu’il aurait transporté la nuit en Bretagne.

Les protestations de Jean-Marie Cadiou

Brest, 29 mai. — Jean-Marie Cadiou n’est pas satisfait. La mesure prise à l’égard de Pierre lui semble injustifiée et il ne cache pas la surprise qu’elle lui a causée. Il est convaincu que les magistrats, dans la circonstance, ont agi d’après des ordres formels venus de Paris.
— Il ne peut, dit-il, en être autrement. Le procureur de la République et le juge d’instruction continuent en effet d’être persuadés, malgré les rapports des experts, de la culpabilité de Pierre, et pourtant brusquement ils lui ouvrent les portes de sa prison.
« J’ai pris cette décision, assure le procureur de la République, dès que j’appris, qu’aucune trace de sang n’avait été relevée sur les vêtements de l’accusé. Néanmoins, il invoque une autre raison dans son ordonnance qui est ainsi conçue :
« Vu l’article 113 du code d’instruction criminelle, attendu que la nécessité s’impose, pour identifier l’arme qui a pu servir à commettre le crime, de procéder à de nouvelles recherches, Pierre sera mis en liberté provisoire. »
« Or les recherches auxquelles fait allusion le procureur, dit M. Jean-Marie Cadiou, ne seront jamais entreprises, puisque l’instruction, déjà virtuellement terminée, sera définitivement close dans quelques jours. On s’est servi de ce prétexte pour exécuter les prescriptions de la chancellerie. Lors de ma dernière confrontation avec l’ingénieur, j’ai compris que ce dernier ne serait plus longtemps détenu. Si Pierre voulait, avait menacé Me Feillard en s’adressant à M. Bidard de la Noé, il pourrait détruire la mauvaise impression qu’a produite dans le public la publication des lettres dénonçant les agissements de son patron, mais il découvrirait ainsi des tiers, et pourrait même compromettre gravement un haut fonctionnaire du ministère de la guerre. » « Eh ! bien, ajoute Jean-Marie Cadiou, Pierre a été mis en liberté. A condition qu’il garde le silence sur ses rapports avec l’administration militaire, il bénéficiera d’un non-lieu, car on veut empêcher que les déclarations, qu’il pourrait faire devant la cour d’assises fassent renaître le scandale des poudres.
« Mais moi je ne redoute rien ; je ne crains rien non plus pour la mémoire de mon frère ; aussi ferai-je tout mon possible pour traîner Pierre devant le jury, non pas dans le but de l’amener à s’expliquer relativement aux fournitures de coton, mais dans l’espoir qu’un président habile parviendra à le confondre grâce aux nombreuses contradictions figurant dans ses interrogatoires et sur lesquelles je ne veux aujourd’hui donner aucune appréciation. »

4 juin 1914 – p. 3

L’Affaire Cadiou

Un docteur écrit au ministre de la justice qu’il possède la- clef du mystère (?)

Brest, 3 juin. — Le docteur Orgeas, demeurant rue des Alexiens, 79, à Bruxelles, vient d’écrire au garde des sceaux pour lui faire connaître que par des documents qu’il possède et par des dépositions de témoins qu’il est disposé à faire entendre, il est en mesure de révélations sensationnelles qui feront la lumière la plus éclatante sur les dessous de la ténébreuse affaire de la Grande-Palud. Il demande au ministre de la justice de donner des instructions en conséquence au juge d’instruction de Brest.
Le docteur Orgeas adresse aujourd’hui aux journaux de Brest une copie de la lettre qu’il a fait parvenir au ministre de la justice ; le juge d’instruction est absent jusqu’à demain. Le procureur de la République déclare n’avoir pas encore eu connaissance de la lettre adressée par le docteur Orgeas au garde des sceaux.

Le rapport de M. Grivollat [Grivolat]

Saint-Étienne, 3 juin. — M. Grivolat, conservateur des musées de Saint-Étienne, chargé par le parquet de Brest d’expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a adressé son rapport au juge d’instruction, M. Bidard de La Noé. D’après les conclusions de son rapport, la balle meurtrière est une balle Velo-dog de 6 mil. 35 sortant d’une maison française et conforme à celle vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre. Cette balle, dit l’expert, ne peut être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue et encore moins avec des balles de pistolets automatiques d’un système étranger du calibre de 6 mil. 35. Le crime, ajoute-t-il, fut commis avec un revolver Velodog et non avec une autre arme.
Analysant la particularité d’une rayure circulaire existant à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou, M. Grivollat [Grivolat] dit que cette rayure circulaire concorde avec la même particularité relevée sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie et que celui-ci certifia conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en 1913.

11 juin 1914 – p. 4

L’Affaire Cadiou

L’instruction va être reprise

Brest, 10 juin. — L’instruction de l’affaire Cadiou ne sera reprise que la semaine prochaine, les assises du Finistère étant fixées au 6 juillet ; l’ingénieur Pierre ne pourra comparaître qu’à la session d’octobre, à moins que d’ici là il bénéficie d’un non-lieu.

14 juin 1914 – p. 2 et 3

L’Affaire Cadiou

Nous avons annoncé hier que Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, avait reçu une lettre datée de Rouen, signée Le Goff (?), prétendent que M. Cadiou s’est suicidé et a été enterré dans la nuit du 5 au 6 janvier par deux ouvriers de la Grande Palud.
Notre excellent confrère le Nouvelliste de Bretagne, tout en faisant les réserves d’usage, donne, à défaut du texte rigoureusement exact, le sens de cette lettre révélatrice. Le- voici :
N’en déplaise à l’expert nommé pour examiner la balle du revolver avec lequel s’est suicidé Cadiou (sic) le revolver est de provenance bien française, de fabrication irréprochable, à percussion centrale, double, inconvénient consiste en chien intérieur rebondissant sur crête dépassante. Canon rayé, calibre 6 millimètres, barillet à bascule, extracteur automatique, système du revolver de l’armée, longueur 15 centimètres, poids 280 grammes, portée 150 mètres, tirant cartouches poudre sans fumée, balles blindées de grandeur 26 millimètres exactement, pénétration inouïe. Ce revolver est vendu aux armuriers par la manufacture d’armes de Saint-Étienne.
Il se trouve couramment à Nantes, Rennes, Brest. J’en ai même marchandé un à cinq coups à Morlaix, place Thiers, je crois au prix de 50 francs, on me l’aurait laissé à 45 francs, dernière concession ; mais je ne voulais pas la payer plus de 30. On m’a alors présenté un revolver de provenance belge, véritable camelote au prix de 16 à 22 francs. Le vendeur m’a dit avoir vendu en 1913 un semblable celui de 50 francs de la manufacture de Saint-Étienne à un industriel habitant Landerneau et Paris, lequel était très satisfait, après essai qu’il fit en rentrant chez lui dans une usine située sur la rive gauche de l’Elorn, usine de fulmicoton, ajouta-t-il.
Si, dès le début, ajoute l’auteur de la lettre, l’instruction ineffable (sic) du juge avait porté ses investigations chez un armurier de la région, elle aurait appris ce que je dis ci-dessus. Elle aurait du, en outre, étendre les soupçons sur… (ici des précisions que, pour l’instant, nous ne prenons pas la responsabilité de porter)
X… aurait livré le secret et la plaisanterie grotesque de la somnambule n’aurait jamais été invoquée.
X… seul sait ce qui s’est passé, et lorsqu’il fallut se débarrasser du cadavre, il recourut aux services de deux ouvriers de l’usine qui ont enterré hâtivement le cadavre dans la nuit du 5 au 6 janvier.
Le suicide eut lieu le 2 janvier au soir.
Les deux ouvriers sont-ils encore dans le pays ? Je l’ignore, mais je sais qu’ils ont été choisis parmi ceux connus pour leur rancune contre l’ingénieur Pierre. Ils sont connus de tous. Ils furent rémunérés largement, grassement. Au besoin, ils serviraient de faux témoins.
Pour éloigner les soupçons X… et X…. mirent en circulation des bruits malveillants, puis désignèrent ouvertement l’ingénieur Pierre. Il fallait à tout prix cacher la mort volontaire de Cadiou…
Notre confrère fait suivre ces indications des quelques lignes suivantes :
Suivent dans la lettre des indications précises sur le voyage Saint-Pol-de-Léon et retour par Henvic, Carantec où Cadiou salua aussi le soir du 1er janvier, à 3 h. 40, l’auteur de la lettre.
Le signataire prie Me Feillard de rechercher les ouvriers acharnés à la perte de l’ingénieur Pierre et termine en suppliant de ne pas se décourager.
La lettre est signée Legoff, ouvrier d’usine, poste-restante, Rouen, auparavant à Landerneau, rue de Brest.
Encore une fois, nous donnons ces informations qui, vraies, seraient sensationnelles, sous les réserves qui s’imposent et à titre strictement documentaire.

19 juin 1914 – p. 4

Confirmation d’une déposition. — Le directeur de la poudrerie de Toulouse est entendu par M. le commissaire aux délégations judiciaires.

Nos lecteurs qui ont suivi chaque jour cette sensationnelle affaire dont les journaux parlent depuis déjà près de quatre mois, n’ont peut-être pas oublié que la presse — et le « Télégramme » en particulier — a parlé de plusieurs lettres anonymes qui furent adressées au ministère de la guerre. Dans ces lettres, leur auteur disait que le coton sorti des usines de la Grand Palud était de qualité inférieure et que M. Cadiou avait fait payer deux fois un wagon de coton commandé par la poudrerie d’Angoulême. Il ajoutait que l’or allemand affluait à l’usine et estimait voir dans ces dénonciations un devoir de patriotisme.
Une enquête fut aussitôt ouverte, qui aboutit à la reconnaissance de presque tous les faits dévoilés. On apprit d’abord, que l’auteur de ces lettres n’était autre que l’ingénieur Pierre, qui avait passé un bail avec M. Cadiou. Il fut également prouvé que les principaux actionnaires de la Grand’Palud étaient bien des Allemands ; on sait que cela valut à M. Cadiou d’être exclu des grands marchés français.
Enfin l’enquête permit d’établir d’une façon sûre et indéniable que M. Cadiou avait fait payer deux fois un wagon de coton commandé pour la poudrerie d’Angoulême. Il dut rembourser au directeur de celle-ci la somme de 4.000 francs, prix du wagon.
Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, — En a-t-il envoyé des commissions rogatoires ? — M. le commissaire aux délégations d’Angoulême entendit, il y a quelques mois, la déposition du directeur de cette même poudrerie. Il ne fit que redire ce qu’avait déjà révélé l’instruction. Il reconnut que M. Cadiou lui avait rendu, dès la réclamation faite, une somme de 4.000 francs, prix d’un wagon de coton qui avait été déjà payé.
M. Vincent, commissaire aux délégations judiciaires, a recueilli la déposition sur ce point de M. Bonnafous, directeur de la poudrerie de Toulouse, précédemment directeur à Angoulême. Cette déposition n’a été que la confirmation pure et simple de celle faite déjà à Angoulême.
M. Bonnafous a fourni au magistrat enquêteur quelques détails intéressants sur ses relations avec M. Cadiou, qui était un excellent client, et qu’il avait vu plusieurs fois à Angoulême ou à la Grand-Palud. Il a ajouté qu’il ne connaissait nullement l’ingénieur Pierre et qu’il était toujours resté ignorant des affaires entre M. Cadiou et son ingénieur Pierre.

23 juin 1914 – p. 2

On entend de nouveaux témoins

Brest, 22 juin. – Le juge d’instruction a entendu de nouveaux témoins dans l’affaire Cadiou. Le nommé Lebot [Le Bot], employé aux chemins de fer, a affirmé avoir entendu Bignard dire dans un débit de boisson qu’il n’était pas certain que ce fut le 30 décembre qu’il vit MM. Pierre et Cadiou sortir ensemble de l’usine.
Le chauffeur Bignard, un des témoins à charge contre l’ingénieur Pierre, a reconnu qu’il avait exprimé ce doute, mais néanmoins il a déclaré qu’après réflexion il maintenait la date du 30 décembre.

L’alibi de Bossard

Brest, 22 juin. – L’abbé Fertil, prêtre libre à Crozon, entendu cet après-midi par le juge d’instruction, a déclaré que le 30 décembre, il a voyagé avec Bossard, qui parti de Brest, était descendu à deux heures à la station de la Forest.
L’alibi de l’ancien veilleur de la Grande Palud se trouverait ainsi vérifié et Bossard ne pouvait donc se trouver dans les environs du moulin le matin du 30 décembre.

27 juin 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou

La clôture de l’instruction

Brest, 26 juin. – M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, doit clore demain l’instruction de l’affaire Cadiou par un dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre, et la communication à l’inculpé des rapports du docteur Paul, qui examina le cadavre de M. Cadiou ; de M. Kohn-Abrest, chargé de l’expertise des vêtements de la victime, et de M. Grivolat, qui procéda à l’examen de la balle meurtrière.
Le classement des 3.000 pièces du dossier commencera immédiatement pour être soumis à la chambre des mises en accusation.

1er juillet 1914 – p. 3

L’Affaire Cadiou

L’étude du dossier

Brest, 30 juin. – L’instruction de l’affaire Cadiou étant close, M. Guillemart [Guilmard], procureur de la République, a commencé l’étude du volumineux dossier en vue de son réquisitoire définitif. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, compte rendre don ordonnance vers le 10 juillet.

10 juillet 1914 – p. 4

L’affaire Cadiou

L’ingénieur renvoyé devant la Chambre des mises en accusation

Brest, 10 juillet, matin. – M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a terminé hier, son ordonnance qui renvoie l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou, devant la Chambre des mises en accusation.

12 juillet 1914 – p. 4

L’affaire Cadiou

La clôture de l’instruction

Brest, 12 juillet, matin. — M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a rendu, hier, l’ordonnance qui clôt l’instruction de l’affaire Cadiou. L’ingénieur Pierre est renvoyé devant la Chambre des mises en accusation. Bossard, qui avait été inculpé de complicité d’assassinat, bénéficie d’un non-lieu.

16 juillet 1914 – p. 1

Le Mystère de la Grande Palud

L’ordonnance de M. Bidard de la Noé

Brest, 15 juillet. — Voici des extraits de l’ordonnance de M. Bidard de la Noé, renvoyant l’ingénieur Pierre devant la chambre des mises en accusation.
Après avoir rappelé dans quelles circonstances, maintes fois relatées, fut constatée la disparition du directeur de la Grande-Palud et comment la rumeur publique commença d’accuser l’ingénieur, dont on connaissait les rapports difficiles avec son patron : « S’il me renvoie, avait dit Pierre, je le f… à l’eau ! », le magistrat écrit :
La découverte du cadavre, les accusations contre Pierre, s’accentuèrent lorsque, le 4 février 1914, M. Jean-Marie Cadiou découvrit le cadavre de son frère enfoui dans le bois de la Grande-Palud, sous une très faible couche de terre, au bas d’un petit sentier en cul de sac, presque au bord du canal conduisant l’eau au moulin et à environ 400 mètres de l’habitation de Louis Pierre.
Le cadavre de M. Louis Cadiou, couché sur le ventre, était revêtu du même costume cycliste et des mêmes guêtres en cuir jaune que la victime portait lorsqu’elle avait quitté l’usine avec son ingénieur, le 30 décembre 1913, vers onze heures du matin, en prenant, précisément, la direction du domicile de Pierre et du moulin, en même temps que du bois. Le corps était nu tête et avait les mains gantées et les pieds chaussés de gros brodequins. Sur la cuisse droite était déposé, roulé en boule, le caoutchouc dont était aussi vêtu M. Cadiou en quittant l’usine, le 30 décembre. La poche intérieure de la veste était retournée et à moitié arrachée. Le vêtement de caoutchouc était déchiré en plusieurs endroits et avait une agrafe et des boutons arrachés.
On ne trouva dans les vêtements du mort ni montre, ni porte-monnaie, ni argent, ni portefeuille, ni clefs, ni papiers.
Une première autopsie, à laquelle procéda le docteur Rousseau, permit de constater, au côté gauche du cou de M. Louis Cadiou, une large plaie béante de 14 centimètres de longueur. La carotide était sectionnée. Les bords de cette horrible plaie présentaient des encoches ou reprises qui démontrent que le meurtrier s’était repris à plusieurs fois pour couper la gorge de sa victime. Une petite ecchymose se voyait également au cuir chevelu.
M. Bidard de la Noé, après avoir rappelé les dénonciations de Pierre contre son patron, établit ainsi qu’il suit les mobiles du crime :
Entre temps, M. Cadiou avait correspondu avec divers ingénieurs, pour chercher un remplaçant à Pierre, dont il voulait se séparer ; ce dernier avait accepté d’entrer comme directeur technique dans la nouvelle usine de blanchiment que MM. Rocher et Legrand et leurs associés voulaient construire à Daoulas, mais il ne pouvait le faire qu’avec le consentement de M. Cadiou, avec lequel il était engagé jusqu’au 28 février 1915 et avec lequel il avait passé un contrat qui lui interdisait, pendant quinze ans, en quittant l’usine de la Grande-Palud, d’entrer dans toute entreprise similaire en France et dans les colonies françaises. Ce consentement, M. Cadiou ne l’aurait jamais donné. Pierre le savait bien.

13 novembre 1914 – p. 1

LE CAS DE L’INGÉNIEUR PIERRE

Breil, 12 novembre. — On sait que l’ingénieur Pierre, ancien directeur technique de l’usine de la Grande-Palud, accusé d’être l’auteur de l’assassinat de M. Cadiou, administrateur de ladite usine, ne figurait pas, ainsi qu’on s’y attendait, sur le rôle de la quatrième session des assises du Finistère.
M. Pierre, ayant été mobilisé, l’affaire ne pourra avoir de suite devant la justice qu’à la fin de la guerre. Un journal a publié à ce propos la note suivante :
— De divers côtés, on insiste sur ce cas si particulièrement tragique : le cas de l’ingénieur Pierre, qui est actuellement en train de se battre avec l’idée que s’il meurt la plus effroyable accusation continuera à planer sur sa mémoire. Or, c’est pour avoir dénoncé l’ingérence de maisons allemandes dans les affaires intéressant la défense nationale qu’il fut l’objet du monstrueux soupçon dont il serait temps de le délivrer. »

8 juin 1919 – p. 2

L’Affaire Cadiou sera jugée en Octobre

Rennes, 7 juin. — L’affaire Cadiou aura son dénouement à la session des assises du Finistère qui se tiendra à Quimper au mois d’octobre prochain.
M. Cordier, conseiller à la Cour d’appel de Rennes, a été désigné pour présider cette session.
L’ingénieur Pierre, qui proteste avec énergie contre l’accusation portée contre lui d’avoir assassiné le directeur de l’usine de la Grande-Palud — crime commis, on s’en souvient, en 1913 — vient d’être démobilisé et est toujours en liberté provisoire. Il sera défendu par Me Henri Robert.

26 octobre 1919 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Quimper, 26 octobre. La cour d’assises du Finistère, siégeant à Quimper, jugera à partir de lundi 27 octobre prochain l’ingénieur Désiré Louis Pierre, âgé de 37 ans, accusé d’avoir assassiné avec préméditation le 30 décembre 1913 à la forêt du Finistère M. Louis Cadiou, ancien avoué de Morlaix et qui depuis le 1er mars 1909 dirigeait l’usine de la Grande Palud.

27 octobre 1919 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

L’INGÉNIEUR PIERRE DEVANT LA COUR D’ASSISES

L’ingénieur Pierre accusé d’avoir assassiné M. Cadiou, le 30 décembre 1913, comparait, aujourd’hui, lundi, devant la Cour d’assises du Finistère.
Six audiences sont prévues. Il n’y a pas moins de quatre-vingt-dix-huit témoins cités.
Rappelons sommairement, les faits :

LA DISPARITION DE M CADIOU

M. Cadiou ancien avoué à Morlaix, était propriétaire de l’usine de la Grand’Palud, à 3 kilomètres de Landerneau. Cette usine avait été organisé, en 1907, pour le traitement et le blanchiment des cotons employés à la fabrication des poudres de la guerre.
Dans la matinée du 30 décembre, on l’avait vu sortir de l’usine en compagnie de M. Pierre, son ingénieur. Tous deux, au dire de nombreuses personnes, se seraient dirigés vers le bois du Moulin-de-la Grand’Palud à quelques cent mètres de l’usine. Trois quarts d’heure environ après leur départ, M. Pierre revenait pour repartir bientôt déjeuner. Mais personne ne revit plus M. Cadiou.
M. Cadiou ne reparaissant pas, les suppositions les plus contradictoires se firent jour.
M. Jean-Marie Cadiou, son frère, prétendait qu’il avait été assassiné. La plupart des amis et des parents du disparu partageaient cette opinion.
M. Pierre soutenait au contraire, qu’il avait dû se suicider ou fuir en Allemagne.

Ou retrouve le cadavre

Si crime il y avait, le cadavre, en tout cas, restait introuvable. Mais, une somnambule ayant fait de curieuses déclarations, le frère de la victime reprit ses recherches abandonnées et, le 4 février 1914, il retrouvait le cadavre de la victime près d’un petit bois.
On conclut d’abord à la mort par strangulation. Mais une nouvelle autopsia fut bientôt ordonnée et confiée au docteur Paul, qui trouva dans la nuque une petite plaie arrondie de 4 millimètres de diamètre qui était l’orifice d’une balle de revolver.

Les charges contre l’accusé

Les charges contre M. Pierre sont les suivantes :
C’est avec Pierre que M. Cadiou a été vu pour la dernière fois et à l’entrée du bois où son cadavre a été découvert.
Lorsque fut extraite la balle qui a tué M. Cadiou, on fit des recherches chez les armuriers du pays et on apprit que Pierre avait acheté à Landerneau, en mai 1913, un revolver du calibre de 6 millimètres, système Vélo Dog avec une boîte de de cartouches de la cartoucherie française.
Interrogé par le juge d’instruction sur ce qu’était devenu ce révolver ; Pierre a inexactement renseigné le magistrat. Il a dit l’avoir acheté en 1912 et revendu en mars 1913 à un voyageur de commerce qu’il ne connaissait pas. On n’a pas retrouvé ce voyageur, et il paraît prouvé que Pierre ne s’est pas dessaisi de ce revolver.
L’ingénieur Pierre s’est présenté au palais de justice de Quimper mercredi après-midi. Sur sa demande, il a été écroué. Il manifeste une entière confiance dans l’issue de son procès.

28 octobre 1919 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Quimper, 28 octobre. – La première audience du procès Cadiou s’est ouverte hier.
Pierre fait son entrée à 12 heures précises. Il est très calme et s’entretient immédiatement avec son avocat. Il répond d’une voix ferme au président. Les débats dureront huit ou neuf jours.

29 octobre 1919 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU

UNE DEPOSITION IMPORTANTE

Quimper, 28 octobre. – Le commissaire de police de Saint-Pol-de-Léon, a reçu le 8 octobre dernier, une déposition qui est de nature à innocenter l’ingénieur Pierre, si elle est vérifiée.
Gabriel Tounard [Tonnard], charpentier à Cléder, prétend que Cadiou a été assassiné par six individus sur la route de Morlaix à Brest. Cadiou était dans une voiture qu’il conduisait lui-même et avait offert une place à Tounard [Tonnard], rencontré sur la route. Soudain, six individus surgirent. Deux d’entre eux se jetèrent à la tête du cheval ; un troisième tua Cadiou d’un coup de revolver ; les deux autres s’emparèrent de Tounard [Tonnard] et lui firent respirer une drogue qui l’endormit.
Tounard [Tonnard] revient à lui chez les sœurs de Cadiou, à Cléder, où on l’avait transporté. Il partit ensuite et constata qu’on l’avait revêtu d’un complet neuf. Dans une poche, il trouva 20.000 francs en or.
Tounard [Tonnard] ensuite navigua puis travailla aux ateliers de la flotte à Rochefort. Il prétend qu’une des sœurs de Cadiou lui promit une récompense s’il était discret. La peur l’empêcha de parler.
Les renseignements fournis par Tounard [Tonnard] sont favorables.

30 octobre 1919 – p. 1

Le Mystère de la Grande-Palud sera-t-il éclairci demain ?

L’affaire Cadiou — nouvelle affaire Fualdès par le mystère et par la qualité des acteurs du drame — passionne non seulement la Bretagne, mais le pays entier.
Or, peu de personnes connaissent exactement les éléments de ce procès criminel, dont on aura samedi la solution, sans l’avoir peut-être éclairci, et dont il conviendra peut-être de tirer quelques leçons. Nous sommes à même, quant à nous, de préciser certains faits. Nous le ferons avec la plus grande impartialité.

On sait que M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix, s’était rendu acquéreur de l’usine de la Grande-Palud, située sur la commune da la Forest, proche de Landerneau, usine de blanchiment et de préparation de coton à nitrer, matière première indispensable à nos poudreries. Cette usine, comme tant d’autres, hélas avait été créée par des Allemands, fonctionnait avec des capitaux allemands, produisait sous une direction allemande ! Elle avait, il est vrai, comme tant d’autres encore, une façade française, celle que lui donnait la personnalité, très honorable sans aucun doute, d’un M. Legrand. La maison allemande Temming se trouvait derrière Legrand, et en 1908, afin de couper court à des protestations plus vives chaque jour, la maison Temming-Legrand était rayée de la liste des fournisseurs de l’Etat. De ce fait se trouvait atteinte, sinon compromise, la situation morale et commerciale de l’usine, et ainsi comprend-on mieux de quelle oreille attentive la firme Temming, représentée par M. Legrand, put accueillir les propositions d’achat qui lui furent faites par M. Cadiou.
M. Cadiou possédait une centaine de mille francs. C’était ce qu’il fallait, a-t-on pu dire, pour désintéresser M. Legrand de son apport, mais ce n’était pas suffisant, loin de là, pour déterminer les Allemands à lâcher leur affaire. Il fut alors convenu qu’ils resteraient, pour la part qui leur était personnelle, les créanciers de la société anonyme qu’avait constituée M. Cadiou en vue de se rendre acquéreur de l’usine ; que leur créance serait représentée par des actions qui ne seraient pas détachées de leur souche et ne pourraient être négociées qu’au bout de cinq années. D’autre part, M. Cadiou se réservait la faculté de rembourser dans un délai de cinq ans la créance Temming, ce qu’il aurait achevé de faire en octobre ou novembre 1913.
Bref, en janvier 1909, M. Cadiou et son groupe ont réalisé l’acquisition de l’usine de la Grande-Palud. L’ingénieur allemand qui en dirigeait la fabrication, M. Greiss, est congédié et l’ingénieur Pierre, sorti récemment de l’École Centrale des Arts et Manufactures, lui est donné comme successeur. M. Cadiou s’est réservé la direction de la société d’exploitation. Sans rien changer à ses habitudes, continuant d’habiter à Paris avec sa femme et ses deux fils, il prend, rue de Brest, à Landerneau, un pied-à-terre, tandis que l’ingénieur Pierre, dont la présence quotidienne est indispensable, s’installe, en garçon, dans les dépendances d’un vieux moulin qui forme presque un tout avec l’usine. Un contrat le lie avec M. Cadiou : interdiction lui est faite pendant quinze ans, dans l’hypothèse de son départ de l’usine, d’entrer dans toute entreprise similaire en France et dans les colonies françaises. On discute sur la valeur et la portée de ce contrat. L’accusation y puise des éléments de culpabilité.
De 1909 à 1913, l’usine poursuit ses travaux. La confiance lui a été rendue. Aucun malentendu, semble-t-il, ne s’est jamais élevé entre M. Cadiou et son ingénieur.
En 1913, cependant, et notamment dans la seconde moitié de 1913, les rapports existants entre les deux hommes ne vont plus être ceux d’autrefois. Des faits graves se sont passés. C’est que les 3, 16 et 23 juin, des lettres de dénonciation ont été adressées à M. Barral, ingénieur des poudres et salpêtres au Ministère de la Guerre, contre M. Cadiou et que M. Cadiou y est accusé d’avoir fait payer deux fois un wagon de coton fourni à la poudrerie d’Angoulême. Erreur ou fraude ? On en discute en ce moment.
M. Cadiou, qui se trouvait en villégiature à Plombières quand l’existence de ces lettres fut portée à sa connaissance, n’hésita pas à en attribuer la paternité à son ingénieur. Il avait deviné juste, mais ne devait pas en avoir la certitude : ces lettres étaient bien de son collaborateur.
Ces dénonciations ont, en tout cas, un résultat immédiat, contre lequel M. Cadiou élèvera les plus véhémentes protestations en réclamant une enquête contradictoire : l’usine de la Grande-Palud se voit, une fois de plus, et alors qu’on avait la prétention d’y travailler, « à la française », écartée des marchés de l’État.
M. Cadiou est profondément touché de cette mesure et se décide, dans un moment de découragement, à passer la main. Il revoit M. Legrand, qui a la possibilité de faire les capitaux nécessaires, et lui propose la rétrocession de l’usine. Les pourparlers échouent, mais en entraînant ce double résultat, que M. Cadiou, qui s’est ressaisi, provoquera la dissolution de la société anonyme dont il est l’administrateur délégué, en rachètera les actions, et que M. Legrand et ses amis lui créeront une concurrence en faisant édifier, non loin de la Palud, à Daoulas, une usine qui s’emploiera, elle aussi, au blanchiment du coton à nitrer. Mieux encore : cette usine aura pour directeur technique l’ingénieur Pierre, dont M. Cadiou veut se séparer et qui a déjà accepté les propositions avantageuses qui lui ont été faites.
Une chose pourtant paraîtrait devoir s’opposer à ce qu’il en soit ainsi, une chose que peut ignorer M. Legrand : ne s’est-il pas interdit lui, Pierre, et pendant quinze ans, à sa sortie de la Grande-Palud, d’entrer dans toute entreprise similaire, à moins d’y être expressément autorisé par M. Cadiou ? Or il sait bien, l’ingénieur Pierre, que M. Cadiou ne donnera pas ce consentement, parce qu’il le tient, à tort ou à raison, pour l’auteur responsable des lettres qui lui ont enlevé les fournitures de l’État. Il le renverra comme on se sépare d’un mauvais serviteur et Pierre gagnera sa vie comme il pourra, comme il voudra, mais ne sera pas, à coup sûr, en apportant sa collaboration à une usine qui se dresse en concurrence de son usine à lui. L’ingénieur sait tout cela. Il s’est dit tout cela. Il a réfléchi à tout cela. « Alors, s’écriera l’accusation, il vous fallait, pour donner suite à vos projets et les réaliser, supprimer l’obstacle que vous saviez devoir rencontrer. »
Tel serait le mobile de l’assassinat. Que sont les preuves, ou les présomptions ?
Appelé par des règlements de comptes à la Grande-Palud, M. Cadiou quitte Paris le 13 décembre 1913 en promettant à sa femme et à ses enfants d’être de retour avant les fêtes du nouvel an, qu’il tient à passer en famille. Jusqu’au 27 décembre, il donne régulièrement de ses nouvelles. A partir de cette date, Mme Cadiou ne reçoit plus rien. Que se passe-t-il donc ?
Inquiète, elle télégraphie à son mari le 31 décembre. Pas de réponse. Elle télégraphie à l’ingénieur Pierre. Pas de réponse non plus. Alors, elle multiplie les appels, à ses belles-sœurs, à son beau-frère, à un avoué de Quimper, son cousin, à un ami, M. Cloarec, député du Finistère, qui, sur la foi d’un renseignement venu de la mairie de Landerneau et donné sans vérification, lui répond que, le 30 décembre, M. Cadiou est parti de Landerneau pour Morlaix. Le 2 janvier, enfin, l’ingénieur Pierre donne signe de vie ; il télégraphie qu’il n’a pas vu son « patron » depuis le 29 décembre.
Appréhendant le pire, la malheureuse femme se rend à la Sûreté générale, y implorant des conseils et une aide, tandis que son beau-frère, M. Jean-Marie Cadiou, saisit le parquet de Brest d’une plainte en assassinat contre inconnu.
L’instruction ouverte a pu planter un premier et solide jalon. Des témoins entendus furent formels. M. Cadiou a passé la nuit du 29 au 30 décembre dans son pied-à-terre de la rue de Brest, à Landerneau. On l’a vu, vers 8 heures du matin, se rendre à son usine, vêtu, comme la veille, d’un costume de cycliste, les mollets emprisonnés dans des molletières de cuir jaune, son caoutchouc sur ses épaules. On l’a revu, le même jour, vers 11 heures, quittant l’usine, et cette fois en compagnie de son ingénieur. Mais on ne l’a plus rencontré depuis, ni dans Landerneau, ni dans l’hôtel où il a l’habitude de prendre ses repas. Pourquoi donc l’ingénieur Pierre a-t-il, dans sa réponse qu’on peut à bon droit trouver tardive, dit à Mme Cadiou qu’il avait vu son mari le 29 décembre pour la dernière fois ? Des soupçons vagues flottaient autour de Pierre. Ces soupçons vont se fortifier.
Le 4 février, en effet, un coup de théâtre se produit. Dans ce bois de la Grande-Palud où des fouilles ont vainement été faites par une vingtaine d’hommes, M. Jean-Marie Cadiou, guidé, dira-t-on avec des sous-entendus, par les révélations d’une somnambule de Nancy, découvre le cadavre de son frère enfoui sous quelques centimètres de terre, au bas d’un petit sentier en cul-de-sac, presque au bord du canal qui conduit l’eau au moulin et à 400 mètres environ du domicile de Pierre.
Le cadavre est couché sur le ventre. Il est tête nue. Les mains sont gantées et les pieds chaussés de gros souliers au bout de molletières en cuir jaune. Un caoutchouc est roulé en boule sur la cuisse droite. La poche intérieure du veston a été retournée et déchirée. Rien dans les vêtements, ni montre, ni porte-monnaie, ni argent, ni portefeuille, ni clefs, ni papiers, rien.
Un médecin, le docteur Rousseau, procède à l’autopsie et constate que Cadiou porte sur le côté gauche du cou une plaie longue dont les lèvres présentent des « encoches », d’où cette conclusion que le meurtrier a coupé la gorge de sa victime en « s’y reprenant ». La carotide gauche a été tranchée.
L’ingénieur Pierre est alors arrêté.
Cependant, un événement va se présenter, qui aura pour conséquence d’élargir le champ des recherches.
La première autopsie n’ayant pas été complète, le docteur Paul, le savant médecin légiste du parquet de la Seine, est chargé d’en pratiquer une seconde. Il constate bien, comme l’a fait son collègue le docteur Rousseau, que la gorge de M. Cadiou a été tranchée aven un couteau manié par une main maladroite, mais il trouve autre chose, et ce quelque chose va établir d’irréfutable façon la cause exacte de la mort. M. Cadiou a été tué d’un coup de revolver dans la nuque ; le projectile, une balle blindée de 6 millimètres, est venu se loger dans la mâchoire intérieure droite après avoir sectionné la carotide. Et comme le caoutchouc trouvé en boule sur l’une des cuisses de la victime et qui a été insuffisamment examiné porte, dans sa partie supérieure la trace du passage d’une balle avec, autour de cette trace, des brûlures provenant de la déflagration des gaz de la poudre, une double constatation s’impose : quand il a reçu le coup de feu qui devait l’abattre. M. Cadiou portait son caoutchouc, le capuchon en étant relevé sur la tête — et c’est ainsi vêtu qu’il a été va le 30 décembre pour la dernière fois — le coup de revolver a été tiré presque à bout portant et la mort a été immédiate.
Il revient alors à la mémoire de quelques-uns que l’ingénieur Pierre a eu en sa possession un revolver qui ressemblerait singulièrement à celui dont on a fait usage, un « vélo dog » du calibre de 6 millimètres pour balles blindées et aussi une boîte de cartouches de même type et du même calibre. Qu’est devenu ce revolver qui n’a pas été trouvé au cours des perquisitions faites au domicile de Pierre alors que des soupçons l’effleuraient ?
On l’interroge, et sa réponse, dans sa hardiesse contre la vérité d’abord, dans son invraisemblance ensuite, constitue la charge la plus lourde de l’accusation.
— J’ai eu, en effet, un « velo-dog », concède Pierre, mais c’était en 1912. Je l’avais acheté chez M. Marie, armurier à Landerneau. Je ne l’ai plus depuis février ou mars 1913. Je l’ai revendu, à cette époque, à un voyageur de commerce…
Quel voyageur de commerce ? Il n’a pu en fournir le nom et le signalement qu’il en a donné, et les recherches entreprises, et la publicité faîte autour de l’incident n’ont pu amener la découverte de cet acquéreur qui passa et dont les déclarations, si elles s’étaient trouvées en concordance avec les siennes, seraient d’un si grand poids pour sa défense.
L’accusation, par contre, a bien mieux dans son sac. Elle a les déclarations de M. Marie, l’armurier, et celles de sa fille. Celles-là sont formelles. C’est en mai 1913, en non pas eu 1912, que l’ingénieur Pierre leur a acheté un « velo-dog », et l’arme vendue en 1913, dira M. Grivollat [Grivolat], expert-armurier à Saint-Étienne, est bien « par certaines concordances », l’arme qui a servi à commettre le crime. Pierre n’insiste plus alors sur la date, mais se cramponne plus que jamais aux basques du commis-voyageur qui court toujours.
Est-ce tout ? L’accusation fera encore état d’un couteau-serpette saisi sur Pierre et dont les lames paraissent avoir été fraîchement aiguisées et aussi d’une lettre qu’il avait adressée le 18 novembre à un de ses amis, pharmacien à Bois-Colombes, et dont certains termes autorisent à croire qu’il portait sur lui, à cette date, le « velo-dog » acheté en 1913 chez M. Marie.

A l’audience, depuis lundi, des témoignages vagues et surtout une bizarre et rocambolesque histoire d’attaque de la voiture de Cadiou par six hommes armés, viennent se greffer sur les faits précis que nous venons de rapporter…
Les invraisemblances se multiplient trop. La version du sieur Tonnard, qui affirme avoir été endormi par une drogue, sur la voiture de Cadiou, puis s’être réveillé chez les sœurs de Cadiou, vêtu d’un complet neuf dans la poche duquel il trouve 20.000 francs en or (!!!), — cette petite anecdote sensationnelle paraît trop manifestement fabriquée à l’usage d’un cinéma.
Quoi qu’il en soit, le jury se prononcera, croit-on, vendredi soir ou samedi. Souhaitons que d’ici là une clarté se fasse sur l’emploi du temps de Pierre et de Cadiou, le 30 décembre 1913, entre 8 heures du matin et 6 heures du soir. Tout est là.

Les débats devant la Cour d’Assises

TROISIÈME AUDIENCE

Quimper, 29 octobre. — On entend, au début de l’audience, la déposition de M. Lecoz, commissaire de la brigade mobile à Rennes, qui fut chargé des premières recherches, notamment de savoir si Cadiou avait été vu avec Pierre le 29 et le 30 décembre.
Les témoignages qu’il recueillit à ce sujet furent des plus contradictoires. Certaines personnes prétendaient avoir vu Cadiou jusqu’au 20 janvier. Une d’elles lui répondit : « Sur ma conscience, j’ai vu Cadiou le 10 janvier 1914 ».
M. Lecoz fut aussi chargé de rechercher dans quelles conditions Pierre se débarrassa de son revolver. Il entendit un sieur Le Fur qui prétendit avoir vu jeter, de la fenêtre de Pierre dans la rivière, un objet qu’il prit pour un revolver. Le Fur prétendit après qu’il avait pu se tromper. Les recherches dans la rivière furent vaines.
Me Henri Robert demande à M. Lecoz si, à une certaine époque de son enquête, il ne fut pas interrompu et s’il put continuer à travailler librement.
Le témoin répond que jusqu’au 19 février 1914 il put travailler librement. A cette date, il reçut l’ordre du parquet de Brest de ne rien faire sans instructions. Il n’avait donc plus, comme le fait remarquer la défense, ni liberté ni indépendance. Les mêmes ordres furent donnés à l’inspecteur Brisset, qui fut chargé de rechercher la personne qui aurait pu acheter le revolver de Pierre.
La défense prend bonne note des termes de cette dernière déposition.
Les témoins suivants sont des ouvriers et des journaliers de la Grande-Palud qui auraient vu ou n’auraient pas vu Cadiou et Pierre ensemble le jour présumé du crime.
On appelle ensuite la fameuse voyante, qui décline ainsi ses noms et qualités : « Veuve Hoffmann, née Camille Simon, somnambule à Nancy.
D. — Dites ce que vous savez.
R. — Depuis 6 ans, il y a des choses que je ne me rappelle plus.
D. — Vous n’êtes lucide qu’à l’état de sommeil ?
R. — Oui
D. — Qui vous a endormie ?
R. — Ma marraine âgée de 82 ans. Elle est morte depuis.
D. — Qui vous endort à présent ?
R. — Ma nièce.
Le maréchal des logis Faro, de Landerneau, a été rappelé dès la découverte du corps de Cadiou. Pierre était présent et très calme. Cette déclaration provoque une certaine émotion dans l’auditoire.
Mme Pierre est appelée par l’huissier. Elle ne sera entendue qu’à titre de renseignement. Elle déclare tout d’abord qu’elle ne peut que préciser ce qu’elle dit en 1914 et elle ajoute qu’elle n’a jamais douté de l’innocence de son mari. Celui-ci a eu un revolver entre les mains, mais elle ne se souvient pas exactement à époque il l’acheta et le revendit.
Bossard, le veilleur de nuit de la Grande-Palud, qui a été inculpé pour complicité de meurtre de Cadiou, dépose ensuite.
Comme le président fait connaitre les antécédents du témoin, celui-ci se fâche et dit : « Je suis ici devant la justice et n’y suis pas venu pour me faire insulter ; j’aime mieux m’en aller », Et il s’en va dignement.

31 octobre 1919 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

Les Débats devant la Cour d’Assises

Quimper, 30 octobre. Il reste à entendre neuf témoins parmi lesquels M. Tonnard, qui a fait au dernier moment des révélations sensationnelles.
Il dit : « J’ai rencontré M. Cadiou qui m’a dit de monter dans sa voiture. J’ai acquiescé et quelque temps après, six individus ont surgi sur la route. Il y avait parmi eux deux ecclésiastiques. L’un des individus a saisi le cheval par la bride et un autre a tiré un coup de revolver sur M. Cadiou qui est tombé dans la voiture. A ce moment, l’un des individus m’a placé un flacon sous le nez et un capuchon sur la tête. A partir de ce moment, je ne me rappelle plus rien. Peu après, un homme m’a dit : « Si tu parles on te fera ton affaire. Tu as ce qu’il te faut pour vivre maintenant. Quelque temps après, j’ai trouvé dans mes poches 20.000 francs en louis d’or. »
D’accord avec la défense et le ministère public, la cour juge utile de ne pas insister.
Le docteur Rousseau, médecin légiste à Brest, qui fit la première autopsie de la victime, tient à faire connaître les conditions défectueuses et défavorables dans lesquelles il opéra. Les détails techniques qu’il fournit provoquent ensuite un incident. Il déclare qu’il a remarqué du coton sur les souliers.
On passe les souliers de Cadiou qui portent en effet des traces de coton.
Le procureur de la République fait remarquer l’importance de cette constatation.
La défense déclare que, dans ces conditions, il y aurait peut-être lieu de demander un supplément d’information.
On discute longuement sur cet incident. On discutera là-dessus au réquisitoire et à la plaidoirie.
Le docteur Paul, qui a pratiqué la contre autopsie, fait un récit suivi par tous avec la plus grande attention. Il est interrompu dans sa déposition par Me Henri Robert, qui brandit un rapport où il est dit que les chaussures de M. Cadiou ont été lavées par un expert qui les a ensuite essuyées à l’aide d’un tampon d’ouate. On pense que cette découverte est concluante et que l’incident est définitivement clos.
M. Léon, recteur à Cléder, qui a été mis en cause par Tonnard, pénètre dans la salle. C’est un vénérable vieillard qui ne connaît que fort peu Tonnard. Il sait toutefois que ce dernier passe pour un déséquilibré.
La cour n’insiste pas et l’abbé se retire.
M. Rivolat [Grivolat] a expertisé la balle qui a tué Cadiou et le revolver de Pierre. Il conclut que cette balle a pu être tirée par le revolver de Pierre.
M. Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes, fit, sur l’ordre de la Sûreté générale, opérer les premières recherches sur la disparition de Cadiou. Il lui fut donné de constater que dans la région de Morlaix, l’opinion publique était favorable à Pierre et que la version du suicide de Cadiou dominait. Il ne croit pas à la culpabilité de Pierre,
L’audience est ensuite suspendue,
A la reprise, pour le début des plaidoiries, la salle est archicomble, bien que le service d’ordre ait été renforcé et soit des plus rigoureux.
La parole est donnée à Me Maurice Floch [Flach], au nom de la partie civile. Il a adjuré le jury de bannir tout ce qu’il a entendu sur l’affaire Cadiou avant de pénétrer dans la salle où se sont ouverts lundi dernier ces longs débats, puis il se livre à un véritable réquisitoire contre l’accusé.

1er novembre 1919 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

Les Débats devant la Cour d’Assises

M. Léon, recteur à Cléder, qui a été mis en cause par Tonnard pénètre, dans la salle. C’est un vénérable vieillard qui ne connaît que fort peu Tonnard. Il sait toutefois que ce dernier passé pour un déséquilibré.
La Cour n’insiste pas et l’abbé se retire.
M. Rivolat [Grivolat] a expertisé la balle qui a tué Cadiou et le revolver de Pierre. Il conclut que cette balle a pu être tirée par le revolver de Pierre.
M. Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes, fit sur l’ordre de la Sûreté générale, opérer les premières recherches sur la disparition de Cadiou. Il lui fut donné de constater que dans la région de Morlaix, l’opinion publique était favorable à Pierre et que la version du suicide de Cadiou dominait. Il ne croit pas à la culpabilité de Pierre.
L’audience est ensuite suspendue.
A la reprise, pour 1e début des plaidoiries, la salle est archicomble, bien que le service d’ordre ait été renforcé et soit des plus rigoureux.
La parole est donnée à Me Maurice Floch [Flach], au nom de la partie civile. Il a adjuré le jury de bannir tout ce qu’il a entendu sur l’affaire Cadiou avant de pénétrer dans la salle où se sont ouverts lundi dernier ces longs débats, puis il se livre à un véritable réquisitoire contre l’accusé.

LE RÉQUISITOIRE

Quimper, 31 octobre. — Bien que l’audience ne soit prévue que pour 8 h. 30, dès 7 heures, la salle est archicomble. On tient à entendre la plaidoirie de Me Henri Robert.
La cour fait son entrée et le président Cordier informe le public qu’il ne tolérera aucune manifestation dans la salle.
Le procureur Cazenavette entre dans le vif du débat et aborde le fait principal : le meurtre de Cadiou. Il reprend une à une les dépositions faites par les ouvriers de la Grande-Palud sur les entrevues qui eurent lieu le 30 décembre 1913 à l’usine, entre Pierre et son patron.
En terminant, il demande au jury de répondre affirmativement à la première question qui lui sera posée. Il dit également que le public de salle devra se rappeler qu’il existe une femme et des enfants qui pleurent, un mari et un père et, que d’autre part, il y a une femme déjà mère d’un enfant, qui en attend un autre. Le public voudra donc bien accueillir respectueusement le verdict qui interviendra.

LA PLAIDOIRIE

La parole est ensuite donnée à la défense.
Devant une salle archicomble Me Henri Robert indique au jury qu’il devra rendre un verdict d’acquittement. Il n’aura pas, dit-il, comme la partie civile et l’accusation, besoin de huit heures d’horloge pour démontrer l’innocence de son client.
En terminant sa plaidoirie, qui a duré une heure, Me Henri Robert adjure le jury de rendre un verdict d’acquittement, qui sera un verdict de sagesse et de justice.
L’ingénieur Pierre, questionné une dernière fois, déclaré : « Je jure devant Dieu et sur la tête de mon enfant, que je suis innocent ».
Le jury se retire dans la salle des délibérations à 14 h. 56, pour répondre à l’unique question qui lui est posée.

L’INGÉNIEUR PIERRE ACQUITTÉ

Après vingt minutes de délibération, le jury a rendu un verdict négatif. En conséquence M. Pierre a été acquitté.
Après l’acquittement, salué par les applaudissements, Pierre a rejoint sa femme, qui pleurait. Ils se sont embrassés longuement.
Il a déclaré avoir eu toujours confiance dans la justice et n’avoir jamais douté de son acquittement. Il va rester quelques jours en Bretagne, avec sa femme. De là, il passera quelques jours à Paris et se retirera vraisemblablement dans sa famille, à Cande (Eure).

2 novembre 1919 – p. 1

L’énigme persiste

Malgré la troublante interview
D’une illustre sorcière
L’antique pays du biniou
Conserve son mystère
Et l’on ne sait pas si Cadiou
Est mort d’un coup de Pierre.

Le cardinal Mercier.