La Revue des causes célèbres, politiques et criminelles d’Edgard Troimaux (1856-1924) est un périodique consacré aux chroniques judiciaires. Elle présente des comptes rendus des débats des principales affaires de son époque. Destinée aux lecteurs intéressés par l’histoire judiciaire et les grandes enquêtes, la revue offre une synthèse claire des dossiers qui ont marqué l’actualité criminelle et politique.
Le procès du mystère de la Grande-Palud est relaté dans les numéros 55 et 56.

Source : Bnf Gallica

23 novembre 1919 - n°55 - p. 1030, 1031 et 1032

Le mystère de la Grande-Palud
La mort de M. Cadiou
(Cour d’Assises du Finistère)

Lorsque la guerre éclata, la Cour d’assises du Finistère était à la veille de juger l’affaire de la Grande-Palud qui venait de passionner la France entière d’un bout à l’autre de son territoire, comme il arrive de toute affaire judiciaire au fond de laquelle existe une énigme que l’instruction ne paraît pas avoir éclaircie d’une façon irréfutable.
Les hostilités terminées, le procès va venir devant le jury du Finistère le lundi 27 octobre. Les débats occuperont la majeure partie de la semaine et la lutte promet d’être vive entre le Procureur de la République Guilmard et l’avocat de la partie civile Me Maurice Flach, d’une part et le bâtonnier Henri Robert, d’autre part, qu’assistera son fidèle collaborateur Dusart.
Tant de mois se sont écoulés qu’il paraît nécessaire de rappeler les points principaux de cet intéressant drame judiciaire.
Le 1er mars 1909, M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix, prenait l’exploitation et la direction de l’usine de la Grande-Palud, située sur le territoire de la commune de la Forêt (Finistère).
Dans cette usine, on travaillait au blanchiment et à la préparation des cotons à nitrés destinés à la fabrication de certaines poudres. Elle avait été fondée par une Allemand, Peter Temming, de Buhl (Haute-Alsace), et M. Cadiou y remplaçait un autre Allemand, M. Greiss, qu’il s’empressa de congédier. C’est un point fort intéressant à noter, car aux débats, il sera peut-être fait allusion à une intrigue née du remplacement de ces Allemands par des Français. On ne saisit, en effet, pas sûrement les mobiles qui auraient été la cause de l’assassinat de M. Cadiou. Il y a là sur la cause première du drame des obscurités, tout au moins une incertitude qu’il sera nécessaire de dissiper.
C’est pourquoi l’affaire doit être examinée avec la plus grande impartialité.
Quoi qu’il en soit du point de départ, la situation est aujourd’hui celle-ci : l’ingénieur Pierre est accusé d’avoir tué avec préméditation son patron, M. Cadiou.
M. Louis Pierre, ingénieur, sortant de l’École Centrale, dirigeait donc l’usine de la Grande-Palud, étant installé dans une de ses dépendances, et M. Louis Cadiou demeurait à Paris avec sa femme et ses deux fils, n’ayant à Landerneau qu’un simple pied-à-terre, où il séjournait seulement lorsqu’il voulait, en sa qualité de président du Conseil d’administration de la Société anonyme se rendre compte du fonctionnement de l’usine.
Or, le 18 décembre 1913, il partait de Paris, après avoir annoncé aux siens qu’il serait de retour le 31 décembre au plus tard afin de passer avec eux les fêtes du Nouvel An.
Il ne devait jamais reparaître.
N’ayant reçu aucune nouvelle depuis le 27, n’étant pas avisée du retour de son mari, le 30 décembre, Mme Cadiou télégraphia à Landerneau. Pas de réponse. Second télégramme adressé à M. Pierre. Pas davantage de réponse.
Le 1er janvier, nouveaux télégrammes à ses belles-sœurs, Mlles Cadiou, qui demeurent à Cléan, à son beau-Frère, M. Jean-Marie Cadiou à Lambézellec, et enfin à son cousin, M Joncour, avoué à Quimper Aucun renseignement positif ne venant de ces divers côtés – personne n’avait vu M. Cadiou – M. Cloarec, député, à son tour questionna télégraphiquement la mairie de Landerneau, laquelle répondit que M. Cadiou était parti le 30 décembre avec ses bagages pour Morlaix. Premier éclaircissement, mais sans valeur, comme on le reconnut plus tard, car il était faux. La mairie de Landerneau avait omis de le vérifier.
Telle fut la journée du 1er janvier pour Mme Cadiou : obscure et angoissante.
Mais le 2 janvier arriva quelque chose de plus positif : M. Pierre télégraphia qu’il n’avait pas vu son directeur depuis le 29 décembre.
Que son mari soit resté cinq jours sans rentrer et sans donner de ses nouvelles, Mme Cadiou ne put l’admettre. Elle demeura convaincue qu’un malheur avait dû lui arriver, elle se rendit à la Sûreté générale, puis le 9 janvier, déposa une plainte en assassinat contre un inconnu.
Voilà donc une instruction forcément ouverte, et la première question qu’elle posa fur à M. Pierre : « Où et dans quelles conditions avez-vous vu pour la dernière fois M. Louis Cadiou, le 29 décembre. » C’était fatal.
M. Pierre devenait le premier témoin de l’enquête, et il se trouvait le premier exposé aux soupçons, d’autant plus que des bruits fâcheux commençaient à circuler. On demanda compte de ces rumeurs à Pierre lui-même, car il apparaissait qu’il avait plus que tout autre contribué à les répandre. Et ces bruits rendaient celui qui les colportait d’autant plus facilement suspect qu’ils étaient mensongers : la situation personnelle de M. Cadiou, celle de la Société, ses relations de famille, tout cela était excellent, donc ni fuite, ni fugue, ni suicide probables.
L’hypothèse de l’assassinat restait seule plausible.
Une série de constations furent bientôt acquises :
L’enquête établit que M. Louis Cadiou avait couché chez lui pendant la nuit du 29 au 30 décembre, que sa femme de ménage l’avait trouvé un peu après huit heures du matin, le 30 décembre, dans son appartement de la rue de Brest, à Landerneau, vêtu de son costume cycliste, les jambes entourées de ses molletières en cuir jaune, prêt à partir ; que, peu d’instants après, plusieurs personnes l’avaient vu se rendre à l’usine de la Grande-Palud, que, de plus, deux ou trois témoins l’avaient aperçu, ce jour même, vers onze heures du matin, quittant cette usine en compagnie de son ingénieur, et que c’était à partir de ce moment qu’on ne savait plus ce qu’il était devenu.
Interrogé, Pierre déclara qu’il avait vu son patron pour la dernière fois le lundi 29 décembre, vers onze heures et demie du matin, lorsqu’après être allé avec lui au moulin de la Grande-Palud, il l’avait quitté près du pont de l’usine, sur le chemin allant de la route de Landerneau à la Forêt. Il persista dans ces déclarations, bien qu’au cours de l’information un très grand nombre d’autres témoins soient venus affirmer d’une façon formelle qu’ils avaient vu M. Cadiou à l’usine dans la matinée du 30 décembre et que l’un de ceux-ci ait certifié avoir rencontré l’ingénieur et son patron ensemble, à cette même date, vers onze heures du matin.
Rien ne rend une défense difficile comme la présence d’une erreur – ou d’un mensonge- à sa base. Il y avait certainement l’une ou l’autre à celle de M. Pierre.
Il paraissait démontré que M. Cadiou était à l’usine le 30 au matin ; M. Pierre devait l’y avoir vu : pourquoi soutenait-il l’avoir rencontré pour la dernière fois le 29 décembre.
Et pourquoi avait-il tenu ce propos qu’on lui attribuait :
– S’il me renvoie, je le f… à l’eau.
Cependant pour accuser Pierre d’assassinat, il fallait d’abord prouver que M. Cadiou avait été assassiné. Or, pendant tout le mois de janvier, ni traces du disparu, ni cadavre.
Mais le 4 février, coup de théâtre : M. Jean-Marie Cadiou découvre le corps de son frère dans le bois de la Grande-Palud, à peine caché sous une mince couche de terre, au bas d’un petit chemin en cul-de-sac, presque au bord du canal conduisant l’eau au moulin, à quatre cents mètres de la maison de M. Pierre.
Le cadavre de M. Louis Cadiou, couché sur le ventre, était revêtu du même costume cycliste et des mêmes guêtres en cuir jaune que la victime portait lorsqu’elle avait quitté l’usine avec son ingénieur le 30 décembre 1913, vers onze heures du matin en prenant précisément la direction du domicile de Pierre et du moulin en même temps que du bois. Le corps était nu-tête et avait les mains gantées et les pieds chaussés de gros brodequins ; sur la cuisse droite était déposé, roulé en boule, le caoutchouc dont était aussi vêtu M. Cadiou en quittant l’usine le 30 décembre. La poche intérieure de la veste était retournée et à moitié arrachée ; le vêtement de caoutchouc était déchiré en plusieurs endroits et avait une agrafe et des boutons arrachés. On ne trouva dans les vêtements du mort ni montre ni porte-monnaie, ni argent, ni portefeuille, ni clefs, ni papiers.
Première autopsie faite par le Dr Rousseau : au côté gauche du cou large plaie géante de 14 centimètres de longueur ; la carotide était sectionnée : les bords de cette plaie présentaient des encoches ou reprises qui démontraient que le meurtrier s’était repris à plusieurs fois pour couper la gorge de sa victime. Une petite ecchymose se voyait également au cuir chevelu. L’estomac contenait un produit semi-liquide qui paraissait être du lait ou une bouillie claire à base de lait. Or le 30 décembre, avant d’aller à l’usine, M. Louis Cadiou avait pris un laitage.
Donc, conclut-on, M. Cadiou avait été assassiné le 30, peu après avoir quitté M. Pierre.
Il restait à établir comment M. Cadiou avait été tué afin de savoir s’il avait pu l’être de la main de son ingénieur.
Une seconde expertise eut lieu par les soins du Dr Paul, médecin-légiste à Paris, qui amena cette découverte : contre la face interne de l’angle de la mâchoire inférieure, du côté droit, une balle blindée du calibre six millimètres. Ce projectile, après avoir pénétré dans la nuque, avait sectionné l’artère carotide tout à fait à sa partie supérieure et occasionné des lésions et une hémorragie qui avaient entraîné la mort. Ce même médecin expert constata que ce coup de revolver avait été tiré à une courte distance et alors que M. Cadiou portait relevé sur sa tête le capuchon de son caoutchouc, car sur la partie postérieure du capuchon et sur le col du caoutchouc on remarquait des trous faits par le passage de la balle ; sur la face extérieure du capuchon le caoutchouc était brûlé tout autour du trou par la déflagration des gaz.
M. Pierre avait-il un revolver ? On en trouva un chez lui : un revolver Hammerless dit velo-dog à cinq coups du calibre 6 millimètres pour balles blindées et une boite de balles semblables à celle trouvée dans le cou de M. Cadiou.
Pierre fût arrêté.
La possession du revolver, sur l’achat duquel M. Pierre a subi plusieurs contradictions graves, est une sérieuse présomption contre lui, encore que l’on puisse dire que cette arme n’est pas un modèle rare.
A cette présomption vient s’en ajouter une autre du même ordre :
On a trouvé en la possession du prévenu un couteau serpette dont les lames paraissaient avoir récemment été repassées. MM. les docteurs Rousseau et Paul ont déclaré que ce couteau avait bien pu faire la plaie large et profonde que portait au cou le cadavre de M. Cadiou.
« …Avait bien pu faire… » on remarquera que le mot des médecins experts n’est pas absolument affirmatif. Les docteurs Paul et Rousseau n’ont exprimé qu’une hypothèse.
Après les constatations matérielles, il y avait lieu de se demander quels étaient les rapports entre le directeur et son ingénieur :
Assez tendus, fut-il rapporté, et voici ce que l’on raconta : M. Cadiou soupçonnait ce dernier de l’avoir trahi en dénonçant au ministère de la Guerre qu’un wagon de coton fourni à la poudrerie d’Angoulême, par suite d’une erreur ou d’une fraude, avait été payé deux fois. Les soupçons de M. Cadiou étaient fondés. Pierre avait en effet, les 3, 16 et 23 juin 1913 adressé contre son patron trois lettres de dénonciation à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres au ministère de la Guerre. M. Cadiou se trouvait à Plombières avec sa femme et ses enfants, lorsqu’il eut connaissance de ces dénonciations. Il se rendit en toute hâte à Landerneau et il eut, au commencement d’août 1913, une explication avec son ingénieur.
Ce dernier écrivit en outre, le 26 août 1913, au journal Le Matin pour essayer de faire faire par ce journal une campagne contre l’usine de la Grande-Palud, mais sa tentative échoua.
A ce moment, en présence de tous les ennuis qu’on lui suscitait, M. Cadiou songea à vendre son usine et engagea même dans ce but des pourparlers par l’intermédiaire de M. Legrand, ancien directeur de la Grande-Palud, avec plusieurs capitalistes à la tête desquels se trouvaient M. Rocher et ledit M. Legrand. Mais ces pourparlers n’aboutirent pas et ces financiers se décidèrent alors à construire une usine concurrente à Daoulas et sollicitèrent Pierre d’entrer à leur service en lui faisant des conditions plus avantageuses. De son côté, M. Cadiou se détermina à se rendre seul propriétaire de l’usine de la Grande-Palud. Il remboursa toutes les actions de ses coassociés et ainsi que la part de fondateur de M. Legrand.
Il fut exclu de l’adjudication qui eut lieu au ministère de la Guerre le 13 décembre 1913, mais cette mesure ne le découragea pas, car il obtint du ministère de la Guerre qu’une enquête contradictoire serait faite sur les causes qui avaient motivé son exclusion. Le 22 décembre 1913, il fit dresser par Me Robert, notaire à Landerneau, l’acte constatant la dissolution de la Société anonyme de l’usine de la Grande-Palud et le remboursement par lui de toutes les actions. Il était en pourparlers avec M. Vacheront, maire de la Forêt, pour acheter des sources nécessaires au blanchiment des cotons et il songeait même à acquérir le moulin de la Grande-Palud pour donner plus d’extension à son industrie et pouvoir faire des livraisons à l’industrie privée ; le 29 décembre il était même allé avec son ingénieur faire une démarche près du sieur Caroff, meunier, en vue de l’acquisition de son moulin.
Enfin les deux hommes étaient à la veille de se séparer. Mais M. Pierre était engagé jusqu’au 28 février 1915 avec M. Cadiou et il avait passé avec lui un contrat qui lui interdisait pendant quinze ans en quittant l’usine de la Grande-Palud, d’entrer dans toute entreprise similaire en France et dans les colonies françaises. Ce consentement, M. Cadiou ne l’aurait jamais donné ; Pierre le savait bien.
Le mobile du crime serait donc à la fois l’intérêt et la vengeance.
Tels sont les faits qui ont paru aux magistrats suffisants pour inculper d’assassinat M. Pierre sur la personne de M. Cadiou.
Nous verrons ce que vont donner les débats.
E. T. (Edgard Troimaux)

26 octobre 1919 - n°56 - p. 1098, 1099 et 1100

Le Mystère de la Grande-Palud
La mort de M. Cadiou
(Cour d’Assises du Finistère)

Le mystère de la Grande-Palud n’est pas éclairci. Il s’en faut de beaucoup. Les débats devant la Cour d’assises du Finistère ne l’auraient-ils pas même épaissi ? On est en droit de se le demander.
L’ingénieur Pierre a été acquitté, ce qui a permis à Me Henri Robert de dire avec raison : l’affaire Pierre est finie, il reste l’affaire Cadiou.
La situation actuelle est la suivante : M. Cadiou a été assassiné pour des motifs que l’on ne connaît pas, et l’on ne sait pas par qui. Voilà donc encore un de ces crimes impunis, qui, comme l’affaire Barrème, pour ne citer que celle-ci, peuvent faire douter de l’intelligence ou de la bonne volonté de la justice. En serait-il des policiers et des magistrats instructeurs comme des médecins ? Leur arriverait-il donc parfois aux uns et aux autres de se trouver en présence de cas inconnus, désespérés, sans remède, qui leur permettent de dire : la science est impuissante, il faut laisser faire la nature ? Là-dessus, ils abandonnent le malade ou l’assassiné et les choses suivent leur cours ; le malade meurt et on l’enterre ; l’assassin continue de vaquer à ses petites affaires et, dans un coin, une veuve et des enfants pleurent – en doutant des hommes – jusqu’à ce que le temps ait fait son œuvre d’apaisement, sinon d’oubli.
Dans le cas qui nous occupe, le problème, réduit à sa plus simple expression, se présente sous cette donnée :
M. Cadiou disparaît – pour les uns, le 31 décembre 1913, et pour les autres le 1er ou le 2 janvier 1914 – et c’est seulement le 4 février que son frère retrouve le cadavre, sous une légère couche de terre, au coin d’un bois, où l’on s’étonne que personne jusque-là n’ait aperçu et deviné la tombe si sommairement creusée.
Qui est l’auteur du meurtre ? Les soupçons tombent sur M. Pierre, directeur de l’usine de la Grande-palud. Comment et pourquoi ? Nous l’avons suffisamment indiqué dans notre dernier numéro d’après les charges recueillies par l’accusation. Inutile d’y revenir. Ces charges paraissent sérieuses et probantes, puisque M. Pierre est renvoyé devant le jury du Finistère.
Mais après des débats méticuleux, où le président par un excès de conscience qu’on ne saurait lui reprocher, a consenti à entendre même des dépositions de haute fantaisie, l’accusé Pierre est déclaré non coupable.
Il y a là dira-t-on peut-être, un de ces verdicts de faiblesse et de sentiment qui ne préjugent pas de la responsabilité matérielle de l’inculpé ; on a vu des jurés absoudre des accusés dont la participation au crime ne pouvait être mise en doute (Mme Caillaux) ; on a vu des jurés absoudre des accusés en raison de l’indignité de la victime, ou parce que les mobiles du meurtrier expliquent, excusent, ou même justifient son acte… l’on pourrait multiplier les exemples.
Mais rien de tout cela ici : Pierre a été acquitté parce que la preuve n’a pas été établie qu’il ait tué M. Cadiou le 30 décembre 1913, vers onze heures du matin, et parce qu’il n’a pas été démontré que M. Cadiou ait été assassiné ce jour-là, à cette heure-là.
Les témoins se sont divisés en deux groupes, les uns ayant vu pour la dernière fois M. Cadiou le 30 décembre à onze heures en compagnie de l’ingénieur Pierre ; les autres affirmant l’avoir aperçu le lendemain à Morlaix. De part et d’autre d’ailleurs, bonne foi et sincérité indiscutables. Personne n’ayant rencontré les deux hommes, la victime et l’accusé, ensemble postérieurement au 30 décembre, tous les soupçons sur Pierre tombent.
Si le mobile du crime avait été connu, il eût sans doute permis des indications qui auraient conduit à la découverte de la vérité. Mais ce mobile n’est pas le vol. Serait-ce la vengeance ? Ah ! l’on a retenu un propos compromettant tenu par Pierre :
– S’il me renvoie, a-t-il dit de son patron, je le f… à l’eau !
Et il est certain que des tiraillements existaient entre les deux hommes.
Mais combien ont laissé échapper de pareilles menaces sans les jamais mettre à exécution ? Toutes les brouilles d’intérêt ne conduisent pas nécessairement au meurtre, et il faut retenir que le différend entre M. Cadiou et M. Pierre n’est représenté par personne comme étant à un était particulièrement aigu.
On s’est demandé s’il ne fallait pas aiguiller les hypothèses et les recherches dans le sens d’un drame de famille… mais là, aucun indice : le mariage de M. et Mme Cadiou était uni et paraissait heureux ; leurs relations de familles parfaitement normales.
Alors quoi ?… C’est l’obscurité. On ne sait ni le jour ni l’heure de la disparition de M. Cadiou et l’on ignore pourquoi il a été tué.
Voilà pour la partie essentielle du problème, voilà les données purement juridiques.
Mais à côté de ces circonstances de fond, il en est d’autres qui ne contribuent pas du tout, bien au contraire, à faire la lumière.
D’abord la découverte du cadavre. Elle fut d’un romanesque qui ne fait pas seulement sourire, mais qui donnerait à penser.
Ici le surnaturel intervient et toutes les fois que le surnaturel intervient, on est en droit de se demander s’il n’intervient pas pour dissimuler le naturel.
Le cadavre e M. Cadiou était, pendant le mois de janvier, comme nous l’avons dit, resté introuvable, malgré les recherches de la gendarmerie et de la famille.
Or, un jour, une dame Saimpy [Sainpy] se présente chez Mlle Hoffmann, somnambule à Nancy, apportant une paire de gants et une cravate ayant été portées par Cadiou. La somnambule est endormie par sa marraine, âgée de quatre-vingt-deux ans. On lui fait flairer les gants et la cravate et la somnambule vaccine :
– C’est un homme.
– Où est-il ? demande Mme Saimpy [Sainpy]
– Il est caché dans un endroit noir ; il a été assassiné. Il est dans un bois.
– Vous devez vous tromper. Ne serait-il pas plutôt dans l’eau ?
– Non, il est dans un bois ayant un talus et un bouquet d’arbres. Il est enterré près de ce bouquet.
Et voilà tout. Remarquez comme ces indications sont vagues : dans un bois ayant un talus et un bouquet d’arbres ?
Peu importe ! elles furent suffisantes : Mme Saimpy [Sainpy] les transmit à Mme Guillemin qui lui avait envoyé les gants et la cravate ; Mme Guillemin les porta à la connaissance de M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, lequel découvrit facilement le bois, le talus, le bouquet d’arbres et le cadavre. Notez qu’il était seul lorsqu’il fit ces découvertes.
Quant à la somnambule, entendu en Cour d’assises, elle ne se rappelle rien et sa marraine est morte. C’est tout naturel, puisqu’elle était endormie et que sa marraine était âgée de plus de quatre-vingts ans.
La somnambule avait donc été plus habile que tous les policiers et magistrats réunis : de Nancy, elle avait les yeux fermés, vu, dans le département du Finistère, un cadavre enterré sous un talus, autour duquel tous ceux qui s’intéressaient à la découverte du criminel et de sa victime avaient rôdé les yeux grands ouverts. N’est-ce pas merveilleux, trop merveilleux même ? Depuis le chien de Montargis, on n’avait pas rencontré pareil miracle.
Mme Saimpy [Sainpy] croit aux somnambules et c’est un droit, comme elle le fit fièrement remarquer au Président, qui avait eu le tort – à ses yeux- de témoigner d’un certain scepticisme à l’égard des voyantes extra lucides, et Mme Hoffmann l’est bien, et à un degré peu commun. Si elle pouvait seulement prédire le cours de la Bourse !
Mais si Mme Saimpy [Sainpy] est convaincue – et elle a le droit de l’être, puisque le cadavre a été découvert « dans un bois ayant un talus et un bouquet d’arbres », – d’autres ne le seront peut-être pas, et, septiques incorrigibles et irrévérencieux pour la double vue des somnambules, se poseront la question :
– Le merveilleux ne sert-il pas à dissimuler quelque chose de très naturel ?
Mais quoi ? aucune réponse n’a été faite à cette question.
Dans tous les cas, et quoi que l’on pense, cet incident surnaturel n’aurait probablement pas suffit à lui seul, pour démontrer la non-culpabilité de M. Pierre.
Mais il y en a d’autres, à côté de l’impossibilité de réunir des preuves directes, irréfutables et de culpabilité.
Lorsque dans une instruction se rencontrent certains éléments étrangers, inexplicables, certaines négligences, l’accusation est toujours affaiblie, sa trame est relâchée.
Le jury a sans doute aussi été frappé par ce fait que deux autopsies ont été successivement faites du cadavre de M. Cadiou : la première par le docteur Rousseau, un praticien du pays, qui aboutit à cette constatation que M. Cadiou avait eu le cou coupé d’un formidable coup de couteau, et l’autre par le docteur Paul, médecin légiste à Paris, qui découvrit une balle de revolver au fond de la blessure.
Coup de couteau, coup de revolver ?… Ni M. Rousseau ni M. Paul ne s’étaient trompés ni l’un ni l’autre ; il y avait eu coup de couteau et coup de revolver.
Tuer quelqu’un d’un coup de revolver, c’est s’exposer à signer la blessure : les balles de revolver s’identifient assez facilement, tandis qu’un couteau fait une blessure à peu près anonyme. Le coup de couteau aurait été donné, ici, après le coup de feu dans l’espoir que cette seconde blessure masquerait la première, et qu’en présence de la gorge béante, de la carotide tranchée, on ne pousserait pas plus loin les investigations ? La mort serait suffisamment expliquée, à quoi bon sonder à fond la plaie ?
Mais la plaie fut sondée par le docteur Paul, la balle apparut. Un expert armurier de Saint-Étienne l’examina, et, sur le vu de la balle, décrivit la cartouche et fixa le type de revolver.
Or, justement, M. Cadiou [Pierre] avait possédé une arme de ce genre.
Mais il ne l’avait plus. Il avouait bien l’avoir achetée, et un armurier de Landerneau attestait la lui avoir vendue ; mais encore une fois, elle n’était plus en sa possession, ou, du moins, on ne l’y trouvait pas.
C’eût été le moment de consulter la somnambule ; peut-être aurait-elle aperçu le browning au fond de la rivière ou dans un terrier au pied d’une haie. Mais cette consultation n’aurait pu être sollicitée que par l’accusation ; et les magistrats n’en sont pas encore à recourir aux sorciers.
Là encore l’information a abouti au fond d’une impasse.
Ce n’est pas tout : policiers et juges ont été impuissants à faire la pleine lumière. N’auraient-ils été que cela ?
M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes, a déposé qu’ayant été chargé de rechercher si M. Cadiou avait été vu à Morlaix postérieurement au 30 décembre, et ayant commencé son enquête auprès de personnes qui certifièrent l’avoir rencontré le 31 décembre, le parquet de Brest lui ordonna d’abandonner cette piste :
– Je suis entré, dit-il, dans l’affaire le 9 février 1914 ; j’ai travaillé librement jusqu’au 19 février ; mais, à partir de cette date, quoique muni d’une commission rogatoire générale, j’ai agi selon des notes limitatives émanant du procureur Guilmard, soit du juge d’instruction Bidard de la Noë.
Le jury n’aime pas cela. Le jury n’aime pas se retrouver en présence de magistrats instructeurs qui paraissent ne pas rechercher impartialement la vérité, ou qui ont l’air de poursuivre une « certaine vérité ».
M. Le Coz ajouta d’ailleurs que son agent, l’inspecteur Brisset, qui procédait à des recherches parallèles aux siennes, fut télégraphiquement invité à les interrompre.
Mais M. Le Coz n’exagère-t-il pas ? n’invente-t-il pas ?
Il proposa de lire une lettre du procureur, et le Président s’y opposa, les témoins devant déposer sans notes ni documents.
Peut-être le dépôt de cette lettre aurait-il pu être ordonné. Peut-être eût-il été bon de la verser aux débats, afin de confondre le procureur ou… le commissaire Le Coz.
L’incident ne reçut pas les suites qu’il comportait, et ce fut un point noir de plus dans les débats qui, par eux-mêmes, n’étaient pas très clairs, la plupart des témoins ayant perdu le souvenir d’évènements qui remontent à six années.
Une affaire viciée par de telles incertitudes et négligences aboutit presque fatalement à un acquittement.
On y pourrait relever d’autres obscurités : l’origine du moulin de la Grande-Palud par exemple.
Nous avons vu dans notre dernier fascicule, qu’une usine, où l’on préparait le coton destiné à la fabrication des poudres de guerre, avait été fondée par un Allemand ; que M. Cadiou avait remplacé cet Allemand ; mais il a été ajouté qu’il employait des capitaux allemands fournis par un autre capitaliste. De ce chef, il aurait eu des ennemis… Le sujet a été à peine effleuré.
On voit que telle qu’elle se présentait, l’affaire fournissait de nombreux et solides éléments de défense. Il y avait tout ce qu’il fallait pour créer le doute, ce doute qui doit toujours profiter à l’accusé. D’autre part, le ministère public, M. Cazenavette, tout en s’élevant énergiquement contre les critiques et les remarques défavorables dont la justice a été l’objet, ne chercha pas à dissimuler les faiblesses de la thèse qu’il était chargé de soutenir. Me Maurice Flach, avocat de Mme Cadiou, partie civile, défendit énergiquement la mémoire de la victime, qui n’était d’ailleurs guère attaquée ouvertement, et il joignit ses efforts à ceux du procureur pour obtenir une condamnation, à ceux du procureur et avocat, avaient devant eux une forte partie. Me Henri Robert se trouvait à l’aise dans une de ces causes où il excelle. Sans même recourir à tous les moyens qu’il aurait pu invoquer, tout en restant dans les limites étroites tracées par les débats, les oppositions entre les deux groupes de témoignages lui ont suffi pour enlever l’acquittement de M. Pierre, le 30 octobre, après quatre [cinq] jours de débats.