Logo de la revue bulletin de psychologie

Titre : En marge de la querelle de l’hypnose, Henry Beaunis et l’affaire Cadiou
Auteur : Marcel Turbiaux
Nombre de pages : 11
Publication : 2007
Éditeur : Groupe d’études de psychologie
ISSN : 0007-4403

Source : Revue bulletin de psychologie

Le Bulletin de psychologie est une revue scientifique, à comité de lecture et à diffusion internationale. Elle s’adresse aux professionnels des diverses spécialités de la psychologie.

Marcel Turbiaux (1931-2019), spécialiste au Bureau international du travail et ancien rédacteur en chef du Bulletin de psychologie, a consacré en 2007 un article à l’Affaire Cadiou. Ce texte, intitulé « En marge de la querelle de l’hypnose : Henry Beaunis et l’affaire Cadiou », a été publié dans le numéro 488 du Bulletin de psychologie (pp. 159-169).

Henri Beaunis (1830-1921) était un médecin et psychologue français, membre de l’École hypnologique de Nancy, et s’est fait connaître pour ses recherches sur l’hypnose.
Alors que l’enquête sur l’affaire Cadiou stagnait, une voyante nancéienne affirma que l’homme avait été assassiné et indiqua même l’endroit où se trouverait son corps.
Cette voyante, connue sous le prénom de Camille, était depuis l’adolescence un sujet d’étude privilégié de « l’école de Nancy ». Trompée par un journaliste, elle fut défendue par Henry Beaunis, qui profita de l’occasion pour soutenir l’existence de phénomènes de lucidité ou de vision à distance.
Cet épisode illustre la place centrale qu’occupait alors l’hypnotisme dans les recherches psychologiques de l’époque.

À l’occasion du cinquantenaire de la psychologie clinique à l’Université de Nancy, Marcel Turbiaux donnait, le 31 mars 2017, une conférence intitulée : « Henri-Étienne Beaunis et l’hypnotisme — la psychologie nancéenne face au merveilleux psychique ».
Dans cette intervention de 35 minutes, le chercheur revient sur son article de référence publié en 2007, explorant les racines nancéennes de l’hypnose et l’origine des pratiques psychothérapeutiques modernes.

Contexte et acteurs

Henry Beaunis (1830–1921) est un professeur de physiologie qui s’intéresse à l’hypnose après avoir observé les travaux de Liébeault et Bernheim à Nancy. Pour lui, l’hypnose n’est pas seulement un phénomène étrange : c’est une véritable méthode pour étudier la psychologie de façon expérimentale.

À cette époque, une grande controverse oppose deux groupes de chercheurs.

L’école de Nancy, représentée par Liébeault et Bernheim, pense que l’hypnose repose surtout sur la suggestion, c’est-à-dire l’influence des idées proposées au sujet.

L’École de la Salpêtrière, autour de Charcot, voit dans l’hypnose des mécanismes plus complexes, liés notamment à des états nerveux particuliers.

Dans ce contexte, une somnambule de Nancy, Mme Camille (Camille Simon, devenue plus tard Mme Hofmann), devient célèbre. Elle participe à de nombreuses expériences de somnambulisme et parfois de clairvoyance, ce qui attire l’attention des savants et du public.

L’affaire Cadiou (1914)

Fin décembre 1913, Louis Cadiou, un industriel de Landerneau, disparaît soudainement. Son corps n’est retrouvé que plus tard, après que Mme Sainpy, une consultante, transmet aux enquêteurs des indications obtenues auprès de la somnambule de Nancy, Mme Camille.

La voyante donne plusieurs détails précis : l’endroit où se trouve le corps, la façon dont Cadiou aurait été tué et même l’idée que deux personnes seraient impliquées. Ces informations semblent aider les recherches et provoquent un grand choc dans la presse et dans le milieu judiciaire.

Cependant, beaucoup de savants restent sceptiques. Hippolyte Bernheim, par exemple, doute que ces révélations soient réellement extraordinaires. Selon lui, elles peuvent s’expliquer par la suggestion, par des informations qui auraient circulé sans que l’on s’en rende compte, ou simplement par le hasard. Bernheim défend l’idée que l’hypnose ne produit rien de « merveilleux » et que la plupart des résultats viennent de la grande suggestibilité des sujets.

Position d’Henry Beaunis

Henry Beaunis reconnaît que, dans plusieurs de ses anciennes expériences, il n’avait pas observé de phénomènes vraiment « merveilleux ». Pourtant, il affirme avoir vu, chez certains sujets comme Mme Camille, des moments de lucidité ou de vision à distance. Certains témoins indépendants, comme l’écrivain néerlandais Frederik van Eeden, auraient même confirmé ces observations.

Pour Beaunis, certains phénomènes dits « psi » peuvent exister, mais seulement chez quelques personnes et dans des conditions précises. Il pense donc qu’ils méritent d’être étudiés sérieusement, avec des méthodes scientifiques rigoureuses. Il critique les savants et les magistrats qui rejettent d’emblée ces possibilités sans les examiner.

Pendant l’affaire Cadiou, Beaunis intervient publiquement pour expliquer pourquoi Mme Camille n’a pas pu redonner les mêmes informations devant les enquêteurs. Selon lui, les souvenirs pris en état hypnotique peuvent être oubliés à l’état normal : il faut parfois réinduire l’hypnose pour les faire réapparaître. Mais sa lettre, destinée à clarifier la situation, est très peu remarquée.

Déroulement judiciaire et bilan

Dans l’affaire Cadiou, le directeur technique de l’usine, Louis Pierre, est d’abord accusé puis emprisonné. Après plusieurs années de procédure, il est finalement acquitté par la cour d’assises en 1919. Malgré cela, le véritable auteur du crime n’a jamais été clairement identifié.

De son côté, Mme Camille devient une figure très médiatisée, mais ses capacités restent discutées. Des expériences réalisées en 1916 pour tester sa clairvoyance, en présence de témoins, donnent des résultats inégaux et ne permettent pas de trancher le débat.

Pour Henry Beaunis, cette situation montre que la médiatisation et l’exploitation commerciale des somnambules empêchent de mener des recherches vraiment sérieuses. Il estime qu’il faudrait au contraire créer des laboratoires spécialisés et mener des études patientes et rigoureuses pour comprendre ces phénomènes.

Thèmes principaux et conclusion

L’affaire Cadiou met en lumière plusieurs grands thèmes.
D’abord, elle rappelle le conflit scientifique de l’époque sur l’hypnose : certains chercheurs pensent que tout s’explique par la suggestion, tandis que d’autres croient qu’il existe des phénomènes qui ne se réduisent pas à cela.

Elle montre aussi les risques judiciaires et sociaux liés à l’usage public de l’hypnose ou de la clairvoyance, car ces pratiques peuvent influencer des enquêtes ou créer de fausses attentes.

Enfin, elle souligne l’importance d’une recherche sérieuse et respectueuse des sujets, afin de mieux comprendre certains phénomènes troublants observés par quelques expérimentateurs.

En conclusion, l’affaire Cadiou révèle l’incertitude qui entoure les phénomènes hypnotiques et médiumniques au début du XXᵉ siècle. Henry Beaunis, qui a observé et étudié ces questions, pense que certains phénomènes méritent d’être explorés scientifiquement. Mais il regrette que la presse et la justice s’en emparent trop vite, ce qui nuit à des recherches rigoureuses.