Titre : Les morts mystérieuses : Du sang sur les bruyères
Auteurs : Marcel Nadaud / Maurice Pelletier (Illustrations)
Nombre de pages : 370 pages
Publication : 1926
Editeur : Les éditions Georges Anquetil

Source : BnF Gallica

Marcel Nadaud (1887-1943) est un journaliste et écrivain français spécialiste des erreurs judiciaires.

Le récit « Les morts mystérieuses : Du sang sur les bruyères » a été initialement publié dans la presse en 5 épisodes dans le Petit Journal du 14 au 18 octobre 1925, puis édité dans le livre recueil « Les morts mystérieuses » en 1926 (p. 43-77). Cette même année, il paraît également dans L’EST Illustré (numéros 199 et 200) du 17 octobre 1926 et 24 octobre 1926. Enfin, ce récit est paru en 1930 au sein de l’hebdomadaire égyptien francophone Images, réparti sur trois numéros consécutifs (les 27, 28 et 29).

Le texte s’ouvre sur la catastrophe du cuirassé Liberté, coulé par une énorme explosion à Toulon (25 septembre 1911) : 220 morts, un cuirassé anéanti, et une terreur nationale autour de la stabilité de la poudre B. L’enquête publique oriente rapidement les soupçons vers des malfaçons de fabrication plutôt que vers la conservation, et révèle des liens inquiétants entre certaines poudreries françaises et industriels allemands.

L’usine de blanchiment de linters (Grande-Palud, près de Landerneau) est décrite comme, en apparence, « française », mais largement contrôlée ou financée par des industriels allemands (Temming, Falkemann) via prête-noms locaux (Legrand, Cadiou). Après des plaintes et sanctions administratives en 1909 pour fournitures défectueuses, l’usine change de statut et de propriétaires, mais les soubassements restent suspects.

En décembre 1913, Louis Cadiou, l’homme lié à l’usine, disparaît. Après des recherches publiques et privées, son corps est retrouvé grâce à l’indication d’une somnambule de Nancy. L’autopsie montre des blessures graves : d’abord une coupe au cou et autres blessures, puis, lors d’une contre-autopsie, la découverte d’une balle de revolver dans la nuque — la mise en scène d’un égorgement et la dissimulation du vrai mode opératoire sont évoquées.

L’ingénieur Pierre, employé de l’usine, est arrêté sur la foi de témoignages contradictoires, d’indices circonstanciels et d’une pièce à conviction incertaine (une balle). L’instruction est longue, confuse et marquée par des rétractations et des expertises divergentes. Après cinq ans d’angoisse et plusieurs expertises, Pierre est renvoyé aux assises, puis finalement acquitté le 31 octobre 1919 ; le procès prend l’allure d’une mise en accusation des agissements allemands et des manquements de l’administration judiciaire.

Le récit mêle drame judiciaire et affaires d’espionnage industriel : production de cotons avariés destinés aux poudreries, influences étrangères, corruptions et manœuvres pour contrôler une filière stratégique. L’auteur critique l’aveuglement et l’incompétence de certains magistrats et la faiblesse des enquêtes, qui permettent aux véritables coupables d’échapper à la justice. Le livre laisse l’impression d’un vaste complot industriel et politique ayant mis en danger la marine et la sécurité nationale, tout en déplorant l’injustice subie par des innocents (comme Pierre) et l’impunité possible des vrais instigateurs.

Récit à la fois policier et patriotique, nourri d’enquêtes, de portraits judiciaires et de critiques politiques, qui insiste sur la nécessité d’une justice plus rigoureuse pour protéger la nation.

I. Le Mystère de la Poudre B

L’aube grise et trouble, sourdant de nuages bas, au-dessus du Mourillon, réveillait peu à peu la Petite-rade de Toulon, où somnolaient les douze cuirassés de l’armée navale de la Méditerranée, depuis neuf jours de retour de manœuvres.
La cloche du Danton, le bâtiment amiral, piqua cinq heures. Une aigre sonnerie de clairons appuyée par les tambours courut de bord en bord. Les hamacs portés aux bastingages, les hommes s’apprêtaient à prendre le café traditionnel, quand une animation suspecte sur le pont d’un de nos plus beaux cuirassés, le Liberté, suscita dans l’escadre une émotion fiévreuse …
Presque aussitôt, un commandement sur tous les navires :
– Branlebas général !
Quatre coups de canon signalent le péril. Les timoniers du poste télégraphique annoncent que le Liberté demande du secours, le feu étant à bord. De tous les bâtiments en rade, des canots armés en hâte se détachent à toute vitesse vers le malheureux cuirassé d’où partent, par intervalles, de sourdes détonations.
Le danger se précise : un nuage de fumée sort des hublots de la casemate bâbord avant. Un panache de flammes jaillit du mât de misaine dont l’intérieur est aménagé en monte-charge pour les munitions de 194 et de 65. L’incendie, par cette cheminée d’occasion, a trouvé un appel d’air : le feu est dans la soute aux poudres !
La panique se déclare à bord, vite enrayée. Les actes d’héroïsme se multiplient ; le mécanicien principal Leslin, par deux fois, se précipite pour ouvrir les robinets qui commandent la noyade des soutes. On ne devait plus le revoir. L’enseigne de première classe Gabolde, du Léon-Gambetta, refusera de quitter le navire sur lequel il a reçu l’ordre de se rendre et avec lequel il disparaîtra… L’incendie est le maître. Plus rien à faire : le panache de flammes domine le navire comme une torche immense aux reflets jaunes et pourpres. Le soleil ne s’est pas encore levé, mais toute la rade est illuminée de sinistres reflets flamboyants qui ensanglantent la pâleur de l’aurore automnale…
– Les canots à la mer !
La mort dans l’âme, le lieutenant de vaisseau Garnier, qui commande le bâtiment en l’absence du capitaine de vaisseau Jaurès et du commandant en second Joubert, tous deux en permission, a jeté de son poste de commandement, l’ordre désespéré…
Trop tard ! A 5 h. 35, une éruption volcanique qui se termine par une déflagration monstrueuse : le Liberté a vécu !
Ce n’est plus désormais qu’un tas de ferraille. L’avant du cuirassé, chassé sous la mer à plusieurs centaines de mètres, s’est enfoncé dans la vase comme le soc de quelque Titan. L’arrière, dont le pont blindé s’est replié sur lui-même comme une feuille de papier, n’est plus qu’un îlot noir, informe, d’où jaillissent, algues fantastiques, des tôles déchiquetées ou des traverses tordues. Et couvrant toute la rade, une forêt de sargasses, une nappe d’épaves d’où émergent des mains crispées qui implorent ou qui menacent.
Aux alentours, les navires ont subi un effroyable bombardement. Sur le croiseur Foudre, à trois kilomètres du sinistre, un officier est tué par un éclat d’obus. Le République, qui compte 20 morts et 50 blessés, doit être d’urgence mené au bassin. Des morts sur le Démocratie, des morts sur le Vérité. Une mitraille de débris humains crible tous les bâtiments. Des cadavres viennent s’effondrer sur les bastingages. Des canots sombrent sous une pluie de fer. Une odeur nauséabonde de vase, âcre de fumée, piquante de mélinite, atroce de chair brûlée, flotte sur la rade, immense tombe mouvante.
Le bilan de cette aube du 25 septembre 1911 : 220 morts, un cuirassé anéanti, trois autres hors de combat, l’escadre de la Méditerranée amputée d’un tiers en pleine crise internationale, les marins anxieux qui ont perdu toute confiance dans leurs bâtiments et leurs munitions. Matériellement, moralement, la catastrophe équivalait à une défaite.
Et fait unique dans notre histoire navale, ce matin-là, le pavillon national ne put être hissé à la pomme des mâts. Le tragique « Sauve qui peut » avait remplacé le joyeux « Envoyez les couleurs »

LA PANIQUE
L’émotion s’empara du pays tout entier. C’était le moment d’Agadir, la veille de la guerre de Tripolitaine. Une odeur de poudre flottait dans l’air. La tension nerveuse des milieux politiques gagnait peu à peu la masse de la population. On rapprochait de la catastrophe de Toulon l’accident du Marseillaise et celui, tout récent, du Gloire, où l’explosion spontanée d’une gargousse dans l’âme d’une pièce avait fait neuf victimes, inhumées, douloureuse coïncidence, le jour même de la perte du Liberté. On évoquait la disparition, vieille de quatre ans, de l’Iéna, lui aussi cuirassé d’escadre, due à des causes mystérieuses, mais semblable en tous points au sinistre du 25 septembre.
Une atmosphère de malaise intoxiquait la France. « Poudre… suspects… trahisons… poudre… » Car, de la première enquête, il résultait que la catastrophe était due à une déflagration spontanée de la poudre B, dont on essayait ainsi de démontrer l’instabilité.
Aussi, le jour des funérailles solennelles des 220 victimes, le malaise eut tôt fait de dégénérer en panique. Sur le cortège funèbre s’avançant lentement dans la foule massée derrière deux haies de soldats, une question angoissante domine : « Si toute l’escadre allait avoir le même sort que le Liberté ? » Cette question, un imprudent la formule. Ses voisins l’entendent mal : ils croient comprendre que l’escadre va avoir le même sort que le Liberté !
Le trouble germe dans un petit groupe, il grandit, il s’empare du cortège, il déborde la foule. Il dégénère en panique comme un incendie qui gagne de proche en proche sans que soit connu son foyer initial. La panique devient débâcle, la débâcle tornade. La foule tourbillonne en tous sens. Les enfants sont foulés aux pieds, les femmes piétinées, les hommes écrasés : les soldats qui rendent les honneurs jettent leurs armes ; les parlementaires arrachent leurs insignes. L’amiral S.., n’a que le temps d’entraîner le Président de la République sous une porte cochère et, assisté de quelques officiers, de lui faire un rempart de son corps…
« J’ai cru voir, a écrit un témoin, les fantômes irrités de ces 220 victimes semant le désarroi dans le cortège de ces politiciens responsables de la catastrophe… »
… Responsable ? En quoi ?

UNE POLITIQUE DES POUDRES
Dire que la poudre B. est instable par nature est une grossière erreur. La poudre B n’est instable que s’il y a malfaçon, notamment si le coton, qui est la base de la préparation nitrée, n’est pas absolument pur et homogène. Donc, la déflagration spontanée des poudres du Liberté était due non à la conservation de la poudre, c’est­ à-dire à la Marine, mais à sa fabrication, donc au Service des Poudres qui devenait ainsi le responsable.
Les recherches furent effectuées autour de cet organisme. Ce qu’elles ont donné, c’est le secret des archives, que nous connaissons.
Mais des constations curieuse furent faites à cette occasion, qui transpirèrent dans le public. On apprit notamment que l’usine de ta Grande-Palud, près de Landerneau, et l’un des importants fournisseurs de nos poudreries nationales, avait pour commanditaire un Allemand, M. Peter Theming [Temming], de Buhl ; pour ingénieur, les années précédentes un officier de réserve prussien, M. Greiss ; pour conseiller technique (ce qui veut dire intermédiaire auprès de l’administration) un député de…. mettons de bout du…. Finistère.
Des Allemands, fournisseurs de munitions, bénéficiant de singulières protections, d’une part ; de l’autre, deux cuirassés perdus, de multiples accidents… Coïncidence ou corrélation ?
…Mais, en échos à la formidable explosion de Toulon, une faible détonation de revolver se fera entendre deux ans après, du côté de Brest.
L’affaire Cadiou-Pierre commençait déjà.

II. Une Usine bien française

En 1903, M. Peter Theming [Temming], un de ces hardis pionniers que l’industrie allemande jette sur tous les points du globe, se tint le raisonnement suivant :
– La poudre sans fumée, ou fulmi-coton, définitivement la poudre noire détrône. Pour la fabriquer, il faut du pur et blanchi coton. De cela suis-je vendeur. Je possède du moins des déchets de coton, des linters que je peux faire blanchir. Pourquoi ne vendrais-je pas cela à ces petits Français industriellement arriérés ? Ainsi contrôlerais­ je pour le compte de notre gracieux Empereur la française production de guerre, gagnerais-je du français argent et toucherais­ je de bonnes primes à l’exportation en marks. »
Ainsi raisonna Herr Peter Theming [Temming] (de Buhl). Et, comme il était homme d’action, il réalisa immédiatement son plan.
Il expédia à Brest ses linters ou déchets de coton, au préalable blanchis, et les proposa aux poudreries nationales pour que celles-ci, les ayant fait nitrer, les transformassent en bonne poudre B, expédiant à 18.000 mètres des obus de 305 pouvant transpercer des cuirassés de 224 millimètres dans le genre de celles qui protégeaient les cuirassés du type Braunscweig, alors en construction à Stettin (Prusse maritime).
En quoi des gens malveillants prétendront que le dit Herr Theming [Temming] trahissait sa patrie – ce qui est à voir, en approvisionnant la France de poudre B stable – ce qui est à voir encore.

LANDERNEAU « UBER ALLES ! »
Mais Herr Peter Theming [Temming] eut une première déception. La fantaisie administrative des douanes françaises prétendit lui faire payer des droits, dont il s’était pensé exempt, en qualité de fournisseur de notre industrie de guerre. Homme obstiné, il ne se découragea pas.
– Je vais, se dit-il, un industriel français trouver, qui mes cotons blanchira. Il y a justement entre Landerneau et Brest, à l’embouchure de la rivière Elorn, un moulin, nommé la Grande-Palud ; il est à peu de distance de la ligne du chemin de fer Paris-Brest, et même d’un viaduc… D’autre part, pour industriellement parler, est l’eau, qui sa roue baigne, vive, fraîche et pure. Je trouverai un Français prête-nom. Et ainsi tournerai-je la difficulté.
La destinée favorise toujours l’homme sinon juste, au moins tenace dans ses desseins. Un sieur Legrand, mis au courant des ennuis de M. Theming [Temming], offrit ses services. Le terrain de la Grande-Palud ? Il s’en rendrait propriétaire, s’il ne l’était déjà.
– D’autre part, ajoutait-il, j’ai des amitiés politiques précieuses.
Quand on a de l’or, que faut-il pour être heureux ? De l’influence. Il fut agréé.
Mais un ingénieur était nécessaire. Comme le blanchiment des linters ne se fait bien qu’en Allemagne, c’est naturellement un Wurtembergeois qui fut choisi, en la personne de M. Greiss (de Stuttgart), et capitaine de landwehr. A quoi le monde officiel applaudit à grands cris : un ministre de la guerre alla même jusqu’à se donner les gants d’avoir eu l’idée. Ne faisons pas de confusion : ce ministre de la guerre était Français.
– Allez voir chez les Allemands, aurait-il dit à M. Legrand, en ce qui concerne l’industrie chimique dont vous parlez. Ils sont plus forts que nous et nous ne pouvons qu’apprendre auprès d’eux. »
C’est du moins M. Legrand qui rapporte ce propos et l’attribue à M. Berteaux. Mais M. Berteaux ne prit le portefeuille de la guerre que fin 1905. Or, dès 1903, M. Legrand obtenait du président du Conseil une chaude recommandation pour le général André, en ce temps-là ministre rue Saint-Dominique. Et voici l’extrait d’une lettre édifiante de M. Combes au préfet du Finistère :

Paris, le 23 septembre 1903.
« …J’ai appelé la bienveillante attention de M. le ministre de la Guerre sur la demande de M. Legrand industriel à Landerneau, relative à la création d’une usine destinée à fournir aux poudreries nationales les déchets de coton qui leur sont nécessaires.
Depuis 1903, M. Legrand, était donc persona grata au ministère de la Guerre. Il fit comme le nègre, il continua.
En 1906, lettre de M. Cloarec, député, qui a tout l’air de prendre la Chambre pour une chambre de commerce.

12 septembre 1906.
« Je ne m’attendais certes pas à ce que ma demande fut déposée aussi rapidement, je pensais que vous eussiez attendu le mois d’octobre afin que ma démarche pût se faire utilement près du ministre…
« Je ferai tout mon possible pour me rendre au ministère le 21, mais y trouverai­ je Etienne ? (Alors ministre de la Guerre).
« Vous m’aviez promis tous les renseignements nécessaires qui ne sont pas dans votre lettre :
1° Copie de la lettre de Berteaux ;
2° Copie de la lettre ordonnant les épreuves ;
3° Prix des achats actuels aux différentes maisons de fournisseurs ;
4° Moyenne des achats des cinq dernières années ;
5° Bénéfice actuel et certain pour le ministère pendant cinq ans ;
6° Comparaison.
J’ai besoin de ces renseignements pour rédiger une note. J’ai les éléments pour la note politique et régionale ».
Donc, après André et Berteaux, Etienne. Qu’ils fussent au courant de la présence d’un ingénieur allemand à Landerneau, la réflexion de M. Berteaux le prouve. Mais savaient-ils que M. Legrand n’était que le prête-nom de M. Peter Theming [Temming] (de Buhl) ?
M. Cloarec, en tout cas, ne l’ignorait, mis en cause par la presse, il reconnut, au lendemain de la catastrophe du Liberté que, huit ans auparavant, il avait assisté à Colmar à Herr P. Theming [Temming], mais que c’était en qualité d’avocat.
Empressons-nous d’ajouter que Herr Peter Theming (de Buhl) n’était pas le seul commanditaire de la Grande-Palud. A ses côtés, finançait Herr Falkemann (de Mannhein), en la personne de qui la Bretagne s’annexait le Palatinat.

M. THEMING PASSE LA MAIN
Et la combinaison Legrand-Theming [Temming]-Falkemann-Greiss fournirait peut-être encore nos arsenaux, si en 1909, un sous-secrétaire d’Etat avisé, M. Henry Chéron, n’avait jugé qu’il était temps de mettre le holà à ce scandale.
Il paraît en effet qu’au début de 1909, les malfaçons furent tellement patentes que l’administration décida de rayer la Grande-Palud de la liste des fournisseurs admis à soumissionner, et ce pour trois années.
« Fournitures réitérées de matières défectueuses faisant courir le plus grand danger à notre marine, fraudes et collusions, livraison de marchandises non conformes aux échantillons, etc. » Notons que cette décision coïncide à peu près avec la conclusion de l’enquête sur la perte l’léna.
Là-dessus. M. Falkemann, capitaliste avisé retire ses fonds. Par contre, M. Theming [Temming] reste ; aussi M. Greiss. Pour sauver la face, M. Legrand assiège le sous-secrétaire d’État. Mais celui-ci refuse, envers et contre toutes sollicitations, objurgations, prières, d’approuver un marché de 175 tonnes passé avec l’usine suspecte.
C’est la mort de l’entreprise. II faut faire peau neuve. C’est M. Cloarec, le père spirituel de la Grande-Palud, qui va continuer à en être la Providence.
Un de ses anciens confrères de Morlaix, M. Cadiou, qui, mon Dieu ! un peu contraint et forcé, avait vendu naguère sa charge d’avoué et repris un cabinet d’affaires, était, une fois de plus, à la recherche d’une nouvelle position sociale. De la finesse, du doigté, de la souplesse, un sens avisé des responsabilités, un art subtil de tourner les difficultés, légales et autres, un vernis éclatant d’homme bien-pensant, ce Jérôme Paturot de la Basoche était l’homme rêvé. Et la Grande-Palud, en mars 1909, se reconstitue par devant Me. Robert, notaire à Landerneau, en société anonyme au capital de 256,500 francs, en 513 actions de 500 francs.

OU M. PIERRE ENTRE EN SCÈNE
Le point notable c’est que M. Theming [Temming] cesse, du moins en nom, de faire partie de la combinaison. Les souscripteurs étaient :
MM. Louis Cadiou, à Ploujean, 81.500 francs ; Jean Cadiou, à Lambezellec, 12.500 francs, Louis Gogé, à Landivisiau, 12.000 francs ; François Cadiou, à Cléder, 7.500 francs, Marie Cadiou, à Cléder, 7.500 francs, Vve Richard, à Morlaix, 5.000 francs, M. Henri Richard, à Landerneau 2.5000 francs.
Soit 136.500 francs fournis par les Cadiou les Cogé, et les Richard, tous parents et alliés. On a l’esprit de famille en Bretagne.
Et les 1200.00 francs restants ?
On saura plus tard que c’était la part de M. Theming, qui se réservait, mais cette fois en sous-main, le droit de fournir l’usine, ce qui, outre ses bénéfices industriels dans la combinaison lui permettait de toucher du Reich la prime de 10 % ad valorem sur les linters… Comme la Grand­ Palud bénéficiait de ladite prime, elle pouvait proposer à l’État, son principal client, des prix inférieurs à ses concurrents.
Pour la deuxième fois. Herr Peter Theming [Temming] (de Buhl) en était arrivé à ses fins.
Mais la présence à l’usine de M. Greiss (de Stuttgart) étant devenue impossible, on décida de lui donner un remplaçant, français cette fois. On le demanda à l’Amicale des Arts et Manufactures. Et c’est pourquoi, le 19 mars 1909, un grand garçon brun et timide, les yeux clignotants derrière son lorgnon, du nom de Pierre, entrait comme ingénieur-adjoint à l’usine de la Grande-Palud qui, cinq ans plus tard devait être son calvaire.

III. Le Secret de la Voyante

En 1909, l’usine de la Grande-Palud avait donc fait peau neuve, officiellement du moins. Elle était devenue française, et par son directeur et par son ingénieur.
Était-elle devenue française par ses capitaux ? L’acte constitutif de la Société permettait de faire sur ce point du moins de fortes réserves. Outre les 120.000 francs de capital sans souscripteur avoué, certaines clauses pouvaient paraître à tout le moins singulières. Il était notamment stipulé que les titres devaient rester à la souche jusqu’en 1914, et ne pouvaient être détachés que contre constitution d’un nantissement en banque. Plus encore : ces titres au porteur donnaient lieu, en cas de vente, à des frais de transfert, ainsi que s’il s’était agi de titres nominatifs.
La vérité, c’est que derrière Cadiou, tout comme derrière Legrand, se dissimulait Theming [Temming].
Aussi bien fut-on obligé d’avouer par ta suite que, bien après la constitution de la Société, Cadiou tenta, non sans succès d’ailleurs, de se débarrasser de son commanditaire allemand : preuve de l’existence de celui-ci, soigneusement dissimulée pendant trois ans.
Si l’on en croit M. Mennessier, commissaire spécial, Cadiou put verser, à Theming au cours de l’été 1915, 165.000 francs. L’enquête démontra d’autre part qu’à la fin de la même année un dépôt de 100.000 francs avait été constitué aux mêmes fins dans une grande banque parisienne. Soit un total de 265.000 francs, somme légèrement supérieure au montant du capital. La différence semble représenter les frais d’actes, d’enregistrement, etc…
Le rapprochement s’impose de l’acte enregistré le 27 décembre établissant le désintéressement de tous les membres de la famille Cadiou-Gogé-Richard, souscripteurs de 1909 Theming [Temming] éliminé, ses prête-noms n’avaient plus de raison d’être.
C’est donc le 27 décembre 1913 que Louis Cadiou devient le seul et unique propriétaire de l’usine de la Grande-Palud. Le 30 décembre, il disparaissait.
Le fruit d’un labeur de quatre ans, il n’en avait donc joui que quatre jours !

MAIS OU EST M. CADIOU ?
Le 31 décembre, Mme Cadiou, qui habitait Paris, 91 bis, rue du Cherche-Midi, pour surveiller de plus près l’éducation de ses fils, externes à Stanislas, ne laissa pas que de manifester quelque inquiétude. Son mari aurait dû être arrivé la veille pour fêter l’année nouvelle avec sa petite famille. D’importantes dépêches l’attendaient, qui restaient en souffrance.
La jeune femme télégraphie à la Grande­ Palud. Pas de réponse. Elle se retourne vers M. Pierre, l’ingénieur de l’usine. Celui­ ci répond que, depuis le 29, il n’a pas vu son patron. Le 1er janvier, elle demande à M. Cloarec de télégraphier au secrétaire de la mairie de Landerneau. Elle en obtint ceci :
« Cadiou parti Morlaix mardi avec colis »
En même temps, elle recevait une lettre de M. Pierre adressée à M. Cadiou, datée du 30 décembre, 2 heures, à Landerneau.
« … Vous avez oublié, en partant, écrivait l’ingénieur, de donner à la petite caisse l’ordre de me remettre de l’argent. Nous n’avons pas payé les ouvriers et j’ai des paiements personnels à effectuer. Je vous prie de me faire tenir 2.000 francs. »
Puis seconde lettre de M. Pierre, disant :
« J’ai réfléchi à la question dont vous m’avez entretenu, le licenciement des ouvriers… »
Les premiers jours de 1915 s’écoulent, joyeux pour les heureux de ce monde, lents, désespérément lents, pour cette jeune femme qui attend dans l’angoisse. Toujours pas de mari ! Le parquet de Brest s’émeut ; le préfet du Finistère est alerté, la police spéciale sollicitée. Le 10 janvier, la presse s’empare de la disparition. Les hypothèses les plus diverses et les plus contradictoires commencent à courir.
– C’est un espion, affirment les uns. Il n’était que le prête-nom d’industriels allemands. Écarté des adjudications officielles depuis le début de décembre, sur le point d’être ruiné, il a préféré disparaître.
– Jamais de la vie, répondent les autres il s’est suicidé par amour. Cette jeune dactylo brestoise dont on vient de retrouver le corps dans la rivière de Landerneau, mais c’était son amie ! Ils se sont, à coup sûr, noyés ensemble.
– Allons donc ! interviennent des tiers. Cadiou était bon époux et bon père. Aussi bien il n’a jamais connu cette jeune personne qui s’est bien suicidée, mais de neurasthénie. La vérité, c’est qu’il a été bel et bien assassiné.
Et, de fait, l’hypothèse de l’assassinat commençait à prendre sérieusement corps. Le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, à qui l’affaire Cadiou devait valoir une réputation mondiale, commençait à être inondé de dénonciations, d’indications, de révélations.
Un jour, c’est un coiffeur de Landerneau qui vient le trouver :
– Voici un boîtier de montre que j’ai trouvé dans le creux d’un ormeau. Je le reconnais bien. La montre a appartenu à M. Cadiou.
Le lendemain, deux reporters étalent dans son cabinet :
– Près de la ferme du père Bonnefoy, qui jouxte la Grande-Palud, nous avons ramassé ces boutons de culotte. Ne seraient­ ce pas ceux de… ?
Une lettre anonyme – comme il se doit – se glissait dans le courrier de M. Bidard de la Noë :
« Je puis vous dire, révélait-elle, les fauteurs du crime. C’est un député, un juge de paix, un joueur de clarinette et deux femmes masquées, dont l’une de 33 ans ».
Et l’on cherchait toujours. La première enquête avait établi l’amour de Cadiou pour sa femme : donc, pas de fugue amoureuse ; et l’existence en banque de 100.000 francs liquides à Brest et de 10.000 francs à Paris ; donc aucun affolement d’industriel aux abois.
– Il y a eu accident, affirmait l’ingénieur Pierre. Voyez dans la rivière de Morlaix, ville où il a été vu le 1er janvier, comme l’établissent certains témoignages.
Ce qui importait beaucoup plus que des hypothèses, c’était de retrouver Cadiou, mort ou vif. Un coup de théâtre seul pouvait amener cette découverte.

DANS LA FORÊT.
Le matin du 3 février, M. Bidard de la Noë méditait sur un dossier déjà nourri. Encore qu’une lumière grise d’hiver baignât d’une clarté relativement précise les meubles de son cabinet, le magistrat se sentait l’âme sombre et angoissée d’un enfant perdu dans une forêt par une nuit sans lune.
Soudain, la sonnerie du téléphone vint arracher le juge d’instruction à ses tristes pensées…
– Allo ! Allo ! M. Bidard de La Noë ? Ici, Jean-Marie Cadiou… oui, le frère de M. Cadiou… Venez, venez vite à Landerneau…
– Allo ! Allo ! Ne coupez pas, mademoiselle ! Il y a donc du nouveau ?
– Oui ! M. le juge d’instruction : je viens de retrouver le corps de mon frère…
– De retrouver ? Et où donc ?
– Près de la Grande-Palud… la somnambule avait raison…
– Allo ! Quoi ? La somnambule ?
Je vous expliquerai tout ça …. Venez vite….
– J’arrive… »
Le temps de bondir chez M. Guilmard, procureur de la République, d’alerter les gendarmes, de sauter dans une voiture… Un peu avant midi, la justice arrivait à la Grande-Palud. Pâle, défait, M. Jean-Marie Cadiou tendit à M. Bidard de la Noë une lettre…
– De qui est- ce ?
– D’une parente par alliance, Mme Sainby [Sainpy], de Pont-à-Mousson, dont la fille a épousé le frère de Mme Pierre Cadiou…
– Ce sont des révélations ? Mais comment peut-elle les faire de là-bas ?
– C’est une voyante de Nancy qui lui a dit où se trouvait le corps de mon frère…
– Mais ce n’est pas sérieux !
– Puisque je vous dis que je l’ai retrouvé…
– Où ça ? …
– A cinq cents mètres…
– Partons ; vous me raconterez tout en route…
– Voilà, expliqua M. Cadiou, pendant que le petit groupe passait sous le pont du chemin de fer de Brest, pour remonter l’Elorn. J’ai donc reçu cette lettre hier matin. Mme Sainby [Sainpy] m’y explique qu’elle est allée consulter une somnambule de Nancy, Mme Camille, et que celle-ci, en plein sommeil hypnotique, lui a dit :
– M. Cadiou a été assassiné. Le meurtrier est grand, châtain, barbu. Il a de trente à trente-cinq ans. Il a été aidé par un autre individu plus petit qui faisait le guet…
« Un piège avait été tendu à M. Cadiou. Il buta dans une corde, tomba, et, une fois à terre, reçut de gros coups sur la tête à droite, puis un autre dans le dos ; mais ce dernier avait été inutile : le premier l’avait assommé.
« Le crime a été commis vers quatre ou cinq heures Il est inutile de chercher le corps de M. Cadiou dans l’eau. Il ne s’y trouve pas. Il est à droite du moulin, au pied d’un talus, près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres. Un peu de terre le recouvre. Il sera découvert et l’assassin pris. »
– Et vous y avez cru ?
– Pas tout de suite. Mais dans l’après- midi, j’ai reçu une dépêche de Mme Sainby [Sainpy], insistant pour que je suive la piste de la voyante. J’ai donc suivi le canal du moulin sur sa rive gauche. J’ai fait trois cents mètres en sondant le terrain avec mon bâton. Rien !… Je trouvai inutile de poursuivre… On chasse beaucoup par ici : sanglier et bécasse. S’il y avait eu quelque chose, les chiens l’auraient découvert.
« Tout de même, en arrivant au coin d’un sentier – tenez, nous y sommes presque – et du canal, dans un cul-de-sac caché par les branches, j’ai planté mon bâton. J’ai rencontré un corps dur. J’ai gratté : un bout d’étoffe, puis un cadavre a commencé à apparaitre. C’est mon frère, je suis sûr que c’est mon frère ! »
On arrivait à la sinistre tombe. Au petit groupe s’étaient joint des ouvriers de l’usine, le contremaitre Bignard, l’ingénieur Pierre. Dans les arbres du ravin, défeuillés au vent d’hiver, et bordant l’eau bruissante du ruisseau gonflé par les pluies, la macabre besogne fut rapidement menée. Le cadavre d’un homme enchâssé dans une gangue immonde de vase, apparut.
Pierre aidait les fossoyeurs. Mais, dédaigneux de tout outil, c’est avec les mains qu’il dégageait le corps.
Sous la lumière froide, filtrée par les arbres, on chargea la funèbre dépouille sur un brancard. Le costume cycliste dont elle était revêtue n’était plus qu’une carapace de boue. A ses pieds, son capuchon de caoutchouc.
– Où donc est la casquette ? Demanda M. Bidard de la Noë.
– Elle doit être dans le capuchon, répondit M. Pierre.
On la posa sur le visage momifié du mort. Et silencieusement lentement, le cortège mortuaire ramena vers la Grande-Palud son fardeau d’épouvante.
La voix de l’au-delà n’avait pas menti. De son cabinet bien clos, la somnambule de Nancy, à 1.000 kilomètres de Brest, avait vraiment vu dans la boue de la forêt bretonne, aux arbres dénudés le cadavre de M. Cadiou, assassiné.

IV. Le Calvaire de Pierre

Sans désemparer, le Parquet décida de faire procéder à l’autopsie de M. Cadiou. Autopsie est peut-être un peu fort : c’est le terme dont se servent les procès-verbaux officiels. En français commun, l’opération se serait fort bien appelée charcutage.
Ce cadavre profané par cinq semaines de macération dans la vase, sans autre prière que le vent d’hiver, sans autre eau lustrale que celle sourdant des talus forestiers, la justice le livre…
– Au scalpel du médecin ?
– Non, au sécateur !
Pas de table de dissection, pas d’instruments chirurgicaux, pas de lumière permettant tes observations précises. Un appentis obscur où un vague jour tombe d’un vasistas poussiéreux, une grande cuve où on lavera le corps. Une fois décrassé de la croûte de vase qui le moule, le cadavre est adossé à la cuve, tête ballante sur le rebord, bras pendants, jambes allongées, patin qui semble fabriqué du même coton que ceux des stocks dormant dans les hangars voisins.
– Allons bon ! j’ai oublié ma trousse !
– Quel contre-temps !
– Vous y êtes, docteur ?
– Bah ! n’importe quel instrument tranchant fera l’affaire !
Timide, un témoin, peut-être le père Bonnefoy, le fermier voisin, suggère :
– J’ai bien un sécateur !
Et, coupant, taillant, tranchant le docteur Rousseau met à nu le col de la victime.
Cette fois les faits infligeaient un démenti partiel à la somnambule. Au côté gauche du crâne une blessure paraissant causée par un instrument contondant. A la gorge, une plaie horrible partant de l’épaule pour aboutir au larynx. Nul doute : l’industriel avait été assommé, puis égorgé.
Les magistrats se regardent, se consultent, puis, M. Bidard de la Noë fait un pas vers M. Pierre :
– M. Pierre, je vous mets en état d’arrestation.

UNE INSTRUCTION AUDACIEUSE
Ce coup de théâtre en était un, peut-être, pour l’ingénieur. A vrai dire, la famille Cadiou et les ouvriers de l’usine s’y attendaient ; plus même, cette arrestation, certains d’entre eux l’avaient réclamée.
M. J.-M. Cadiou, d’abord, qui, lui, avait accusé formellement l’ingénieur. Le contremaitre Bignard ensuite, qui au moment de la découverte de la victime, avait demandé au frère de celle-ci :
– Au nom du ciel, ne me laissez pas seul avec Pierre. Il me tuerait aussi !
Il y avait donc une victime d’un côté, un accusé de l’autre. Un juge d’instruction prudent aurait demandé un lien normal entre ces deux termes, enfin ce qu’on appelle des preuves. M. Bidard de la Noë se dit qu’on les trouverait en route, comme le cadavre de M. Cadiou.
Une première perquisition au domicile de l’ingénieur permit à la perspicacité de l’instruction de découvrir que Pierre possédait une pioche à laquelle adhéraient des poils, un couteau à lame de serpe, et une amie, qui n’était autre que Julia Juzeau, sa servante.
Or, les poils étaient poils de chat, la lame de couteau était nette comme torchette, et le fait d’avoir de amours ancillaires ne conduit pas forcément à l’assassinat.
Un fait plus grave restait à la charge de l’ingénieur. Il prétendait avoir vu pour la dernière fois M. Cadiou, le 29 décembre. L’instruction établissait que la femme de ménage de l’industriel avait vu celui-ci à Landerneau le 30.
– Après tout, repartit l’ingénieur, j’aurais parfaitement pu voir M. Cadiou le 30, en admettant que mes souvenirs m’aient trahi : mais cela ne prouve pas que je l’ai assassiné.
– En effet, répondit M. Bidard de la Noë, mais vous oubliez que le 30 décembre, à deux heures de l’après-midi, vous avez écrit à M. Cadiou. Si vous l’aviez vu ce matin-là, c’est que vous vouliez vous créer un alibi.
Sévère, mais injuste. M. Cadiou avait quitté M. Pierre vers 11 h. 30. Or, la lettre était datée du même jour. II était permis de supposer que, son patron à peine hors de vue, l’ingénieur s’était souvenu des besoins d’argent de l’usine, et n’avait pas voulu tarder à l’en aviser.
D’autre part, il aurait fallu supposer que la dernière personne ayant vu M. Cadiou l’eût quitté le 30 décembre avant midi. Or, divers témoignages venaient contredire cette thèse, pourtant nécessaire au premier chef à l’accusation.
– J’ai vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, le 31, à 16 h. 35, déclare M. Baron, vétérinaire.
– J’ai vu également Cadiou, et à la gare de Morlaix le même jour à 18 heures, déclare M. Nicolas, juge au tribunal de Commerce de Brest.
– J’ai interpellé M. Cadiou qui m’a répondu, dit M. Prigent ; c’était le 31 décembre. A preuve que j’étais à ma fenêtre…
– C’est vrai, rétorque Mme Prigent, mais, c’était le 1er janvier. »
Qu’un, deux, trois témoins se trompent !
Il y en aura tout de même bien un qui dira la vérité.
Un document trouvé dans le panier à papiers de Pierre semblait devoir particulièrement le compromettre. C’était, roulé en boule, un accusé de réception du Ministère de la Guerre, en réponse à des dénonciations précises sur de louches trafics de Cadiou.
En 1910, notamment, l’industriel s’était fait payer deux fois par la Poudrerie d’Angoulême un wagon de coton, livré sous le nom de la maison Potel, puis passé par écritures au compte Cadiou. Plus grave encore, il livrait à l’État des cotons pourris camouflés, tels qu’ils ne pouvaient, une fois, transformés, donner qu’une poudre instable.
Évidemment, Pierre apparaissait là sous un jour assez peu flatteur. Mais enfin, il pouvait arguer en sa faveur de la nécessité pour lui, lié qu’il était par un contrat, de libérer sa conscience et d’empêcher qu’il fût nui à la défense nationale. Et puis, ne s’en était-il pas expliqué avec Cadiou, au cours du précédent été, dans une violente discussion qui avait mis aux prises les deux hommes ?
Dernier argument :
– Si vous avez tué votre patron, c’est qu’aux termes de votre contrat, vous vous interdisiez pendant dix-sept ans de travailler dans une usine similaire, chez M. Rocher, à Daoulas…
– Pardon I J’étais en pourparlers avec une maison concurrente et M. Cadiou s’était déclaré prêt à me rendre ma liberté… »
Pierre aurait pu ajouter que le fait de tuer M. Cadiou ne faisait en rien tomber son contrat.
– Et, au fait, ne convoitiez-vous pas sa place ?
Reprendre la direction d’une usine discréditée ? Grand merci. D’ailleurs, ma famille m’avait trouvé une situation à Nantes. Et puis, n’étais-je pas sur le point d’entrer au service d’un concurrent, avec l’agrément de M. Cadiou ? Le 12 janvier, devant l’absence de mon patron, j’ai préféré rompre les négociations. Vous voyez bien… »
En réalité, M. de la Noë (Bidard) était noyé ! Et d’autant plus que la discorde régnait au camp de l’Agramant policier. La « mobile » marchait sur les pistes de Morlaix ; la « spéciale » en tenait pour Landerneau ; et la gendarmerie butinait comme un papillon sur les fleurs les plus diverses, écloses dans les imaginations contemporaines. Brochant sur le tout, le juge d’instruction voulut faire acte d’autorité et décida que dorénavant, ce serait lui, et lui seul, qui dirigerait les recherches. Du coup, les gendarmes rentrèrent dans leur gendarmerie, la spéciale dans son commissariat et la mobile dans sa brigade, chacun laissant M. Bidart (de la Noë) seul en face du mystère.

Une Balle de Revolver.
Décidément l’autopsie au sécateur n’avait pas trouvé auprès de l’opinion l’accueil que lui méritait son originalité. On décida de procéder à une contre-autopsie qui eut lieu le 17 février à Morlaix, et qui fut confiée cette fois à une autorité, le docteur Paul.
Le docteur Paul garda son chapeau melon, mit sa grande blouse, et s’enferma avec le cadavre. Il en ressortit, un scalpel d’une main, un petit lingot de métal de l’autre, et dit simplement :
– Messieurs, M. Cadiou a été tué.
– On le savait.
– Oui… mais d’une balle de révolver dans la nuque. L’égorgement a été simulé. Plus vraisemblablement, l’assassin a essayé de retrouver et de détruire cette pièce à conviction.
La pièce à conviction était une balle de revolver, calibre 6 mm, à quatre rayures. Et comme l’on s’extasiait devant la perspicacité du docteur Paul.
– Oh ! dit le trop modeste savant ; mon mérite est restreint par cette lettre anonyme partie le 15 de Quimper, et que j’ai reçue avant-hier.
Et le docteur Paul offrit au juge d’instruction le document suivant, dont nous nous en voudrions de ne pas reproduire de larges extraits.
« A raison ou à tort, le médecin légiste devait procéder par élimination., par conséquent, à cet effet, raser la tête de la victime, chercher l’ecchymose, disséquer, laver la peau du crâne pour trouver l’épanchement sanguin et suivre celui-ci jusqu’au point déterminant l’assommement. Le médecin légiste ne paraît pas du tout d’abord avoir tenu compte suffisamment de la section du cou, de son caractère, de sa nature, de son action…
Il re paraît pas s’être assuré, ni avoir établi si cette plaie était ante ou post mortem, si elle avait intéressé la carotide correspondante et déterminé l’hémorragie, puis la mort.
« Le cadavre était-il exsangue ? La plaie est-elle superficielle ou profonde ? L’a-t-il explorée, disséquée ? La plaie indiquait-elle une saignée faite à chaud ou une tentative de saignée faite à froid ?…
« Dans le second cas, la section ne pouvait donner de résultat, et la plaie n’avait été faite que par ignorance de son effet négatif, ou alors, avec une connaissance de cause et pour égarer les recherches en attirant l’attention sur ce point.
« Quant à expliquer, comme le fait en ce moment le médecin légiste, que cette plaie unilatérale avait eu pour objet de masquer la strangulation produite par une serviette, ce n’est pas admissible…
Autrement dit, Cadiou n’est mort ni de strangulation, ni par égorgement. Cherchez la base du cou. Tout le reste est mise en scène. Signé, par le vocabulaire et le style : un médecin.
Eh bien, ce praticien si prudent et si au courant, et qui, de toute évidence, en sait long sur l’affaire, le juge d’instruction ne le convoque pas. C’est tout au plus s’il daigne entendre la somnambule qui, pourtant, n’a pas inventé toute seule le lien de l’inhumation. Ses… erreurs sur les causes de la mort eu disent long à cet égard.
A toutes les instances de Pierre, à toutes les demandes de mise en liberté provisoire de ses avocats, il a toujours la même réponse « tarte à la crème » :
– C’est vous qui avez tué Cadiou avec votre revolver.
– J’ai eu un revolver, c’est vrai. Mais je l’ai vendu à un commis voyageur de passage, il y a un an et demi…
– C’est vous qui avez tué Cadiou…
– Mais les témoins à charge, le père Bonnefoy en tête, se contredisent et se rétractent…
– … ·avec votre revolver.
– Mais vous ajoutez foi à des sornettes tôt démenties, comme celles de l’ouvrier Bossard…
… avec votre revolver…
Mais qu’attendez-vous pour faire expertiser la balle, depuis 40, 50, 60 jours qu’elle est dans votre tiroir ?
– Vous avez tué Cadiou…
Tout de même, le 26 avril M. Bidard de la Noë se décide à envoyer la pièce à conviction principale, la balle de velo-dog, à M. Grivolas [Grivolat], armurier-expert à Saint-Étienne. Du 17 janvier au 26 avril ! Il faut avouer que pour le juge d’instruction de Brest, le temps n’était pas de l’argent.
De guerre lasse, la brigade mobile avait abandonné la partie, mais rien ne pouvait ébranler la foi du magistrat, ni le manque de mobiles du prétendu crime, ni les contradictions des témoins, ni les diverses expertises.
– Évidemment, M. Cadiou a été assassiné, disait le docteur Paul. Mais a-t-il été égorgé avant ou après sa mort ? Est-ce Pierre qui l’a tué ? Impossible de le dire.
– En tout cas, répliquait M. Kohn-Abrest, chargé d’examiner les vêtements, le couteau et la pioche de l’ingénieur, un fait est incontestable. M. Cadiou a saigné abondamment. Or, pas la moindre trace de sang sur les objets soumis à mon examen. D’autre part, l’industriel a été sans nul doute égorgé avant sa mort.
– Quant à la balle, conclut M. Grivolas [Grivolat], elle est bien semblable à celles vendues à Pierre par l’armurier Marie, de Morlaix. A· t-elle été tirée par le revolver de Pierre ? Je manque à cet égard de point de comparaison. Nous ne trouvons rien, dans les pièces à conviction, qui puisse donner un peu de lumière et fournir une preuve éclatante.
Doutes, doutes, doutes sur toute la ligne. Et il n’en fallait pas moins pour que M. Bidard de la Noë, au bout de plus de trois mois, se décidât à mettre Pierre en liberté provisoire.
Mais si l’opinion publique avait finalement obtenu satisfaction, M. Bidard de la Noë ne désarmait pas pour si peu. Et le 13 juillet, il faisait renvoyer Pierre devant les assises du Finistère pour homicide volontaire et recel de cadavre.
Or, le nuage qui montait à l’Est allait, dans la quinzaine, faire tourbillonner comme feuille morte, dans le plus épouvantable des ouragans l’affaire Pierre-Cadiou, et ne ta laissera retomber que cinq ans après, dans le rouge prétoire du palais de Justice de Quimper.

V. La Puissance des Ténèbres

Le jour froid et gris qui, ce midi de fin octobre 1919, plombait les murs et, les lambris de la salle des Assises quimpéroises, rendait péniblement sinistre le rouge sanglant qui la décore entièrement. De ce pourpre moribond, une atmosphère d’échafaud se répandait dans l’assistance. Et, dès avant l’entrée de la Cour, de la foule attendant sur la place montait un immense apitoiement pour le malheureux contraint pendant cinq longues audiences à se disculper de la mort tragiquement mystérieuse qui, cinq ans et dix mois auparavant, avait bouleversé de fond en comble la Bretagne, entière.
L’accusé entra, grand, robuste, vêtu de gris, la régate bien nouée autour du col aux coins cassés, les lunettes voilant mal la timidité du regard. Sa gaucherie elle-même plaidait en sa faveur. Comment ce pacifique aurait-il pu tuer ?
Et l’on se répétait son engagement au 13e d’artillerie, sa belle conduite pendant la guerre, la loyauté avec laquelle, peu de jours auparavant, il s’était constitué prisonnier, On le louait d’avoir trois ans en-deçà régularisé devant le maire et le curé son union avec la petite servante de la Grande­Palud. Julia Juzeau, depuis 1916 Mme Pierre, et qui allait être maman.
Le procès n’était plus celui de cet improbable assassin. C’était celui de l’Allemagne, préparant la guerre en jetant ses tentacules sur notre défense nationale.
Et les accusateurs les plus forcenés de naguère – j’entends parmi les témoins – semblaient plus défendre leur conscience qu’attaquer l’ancien ingénieur de la Grande ­Palud.

LE VERDICT
Au vrai, les plus qualifiés pour évoquer le passé ne se présentèrent pas à la barre. Le député Cloarec était mort. Legrand, l’ancien propriétaire de la Grande-Palud, le commandité des Theming [Temming] et des Falkemann avait fait tenir au président des Assises un certificat médical attestant l’impossibilité où il était d’apporter son témoignage devant le jury.
La somnambule de Nancy comparut. Nul ne songea à lui demander qui l’avait inspirée. Et sa déposition permit au président de faire de l’esprit, plus que de la lumière. Quant à l’avocat-général, il oublia de faire la moindre allusion au mystérieux médecin, auteur de la lettre anonyme adressée au docteur Paul et qui savait sans conteste quand, où et comment s’était déroulé le drame.
Qui donc restait ? Que demeurait-il ?
Les amis de M. Cadiou qui l’avaient vu à Morlaix le 31 décembre, MM. Nicolas Lesseillet [Lemeillet], Trassard [Erussard], négociants posés ou officiers ministériels rassis, ceux qui l’avaient vu à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier, M. Le Gall, chef du bureau des hospices, sa femme, son fils, médecin de marine et une demoiselle Quéméneur.
Un fait acquis. L’accusation disait : « M. Cadiou est mort le 30 décembre 1913 à Landerneau, C’est Pierre qui l’a tué… »
Des témoins dignes de foi affirmaient, eux ; « Les 30 et 31 décembre 1913, le 1er janvier 1914, M. Cadiou était à Morlaix ou à Saint-Pol-de-Léon, vivant à 40 kilomètres de l’endroit où vous prétendez qu’il était mort la veille ou l’avant-veille. »
La thèse de l’accusation était ruinée. L’acquittement s’imposait. Le 31 octobre 1919, le jury du Finistère donna raison au bon sens. L’ingénieur Pierre aux applaudissements de la foule, fut lavé de l’effroyable accusation qui pesait sur lui depuis 70 mois !

UN COIN DU VOILE
Les témoins de Morlaix : raison nécessaire et suffisante. Mais d’autres éléments pesaient dans la balance. Le jury en tint vraisemblablement compte. Le ministère public les avait négligés, une nouvelle instruction s’imposait. Il n’était pas trop tard, il n’est pas encore trop tard. Aucun compte ne semble avoir été tenu de la déposition faite en mars 1914, devant M. Bidard de la Noë, par Mme Lespagnol et M. Miossec, de Lambézellec. Elle ne manque pourtant ni d’imprévu, ni d’intérêt.
C’était dans la nuit du 27 au 28 janvier. Mme Lespagnol et M. Miossec revenaient de la foire de Lambézellec où ils avaient, conduit un troupeau de bœufs. Ils arrivent sur la grand ‘route, à la hauteur du croisement de la sente funèbre. Dans le bois, des lumières courent…
– Des helernos, ma Doué ! soupire Mme Lespagnol, pleine d’effroi. C’est un revenant, dame oui, bien sûr !
– Des helernos ? « Damenavo » donc (que non pas) ! riposte Miossec qui n’a pas froid aux yeux et saute dans le fourré pour savoir quel particulier peut avoir intérêt à jouer la nuit dans les bois de Landerneau les helernos, ces âmes de revenants, proches parents des korrigans et des poulpiquets… Les helernos craignirent sans doute la curiosité de cet esprit fort de Miossec, car les lumières disparurent. Mais quinze jours après, à l’endroit où avaient surgi ces âmes en peine, on retrouvait le cadavre de Cadiou. Et les gens du pays se rappelaient que, celte même nuit, une voiture de forte puissance traversait Landerneau.
Qu’avait-il donc pu se passer ?
Deux citations de Me Henri Robert, qui plaida pour Pierre, sont à retenir. L’autorité de l’éminent bâtonnier leur donne une singulière importance.
– Cadiou, a dit M. Cloarec, député du Finistère, ami du défunt et l’homme le plus renseigné sur les mystères de la Grande ­Palud. Cadiou a été tué par des ennemis politiques.
– Cadiou, a dit M. Legrand, prédécesseur et concurrent du défunt, Cadiou, il faut qu’il disparaisse par tous les moyens.
En faut-il plus ?
M. Le Coz, commissaire de brigade mobile, affirma au jury que, depuis le 19 février 1914, au lendemain de l’arrestation de Pierre, il avait vu son action entravée par le parquet de Brest. Son collègue Brisset déclara de son côté avoir été « gêné », dans son enquête à Prez-en-Pail [Pré-en-Pail] auprès de la maison de conserves au représentant de laquelle Pierre disait avoir vendu son revolver.
Mieux encore. Écoutons toujours M. Le Coz.
– Vous ne trouverez rien du côté de la Grande-Palud, lui dit un jour un parlementaire dont il se refusa à livrer le nom… Cherchez donc du côté d’un certain groupement. C’est là qu’est le nœud de toute l’affaire…
Suivons donc le conseil de ce mystérieux représentant du peuple, de quoi s’est peu soucié M. Bidard de la Noë.

L’ASSASSINAT ET LES ASSASSINS.
Il convient avant tout de se souvenir qu’à la veille de sa mort et au lendemain de son rachat total de la Grande-Palud, M. Cadiou avait été pressenti par un groupe allemand désireux de se rendre propriétaire de l’usine de blanchiment de coton. Mais le prix demandé par M. Cadiou – 450,000 francs – constituait, par lui-même, une fin de non-recevoir. M. Cadiou, au fond, ne voulait pas vendre.
Le groupe ne se décourage pas. Il lui faut l’usine à tout prix. Son propriétaire disparu, n’y aurait-il pas liquidation ?
M. Cadiou, le fait établi, au lieu de venir directement à Paris, s’arrête à Morlaix. Il y reste 48 heures ; puis il te rend à Saint-Pol-De-Léon. On le voit errer, attendant la réalisation d’un rendez-vous, la venue de gens qui remettent sans cesse, atermoient, fatiguent le gibier, noient le poisson.
C’est la dernière entrevue, tenue jalousement secrète par Cadiou lui-même, qui ne mettait personne au courant – et pour cause – de ses combinaisons financières. Il refuse de le rabattre de ses prétentions. C’est le coup de revolver, tiré par derrière à bout portant. Il respire encore : l’égorgement, la mort. Le cadavre est dissimulé quelque temps dans les buissons du Léonnois. Mais l’alerte est donnée par les premières recherches. On parie beaucoup, trop même, des accointances allemandes anciennes et nouvelles de la Grande-Palud. Si l’on faisait d’une pierre deux coups ? Et si l’on se débarrassait en même temps de l’ingénieur français, ce gêneur, dont l’usine, par contrat, est obligée de subir deux ans encore la surveillance ?
On apportera donc de nuit en voiture le cadavre compromettant à proximité de la maison de Pierre et de l’usine. On l’inhumera. Quand la macabre mise en scène sera au point, des avis anonymes courront dans la famille et parmi les intimes. On fera découvrir le cadavre. On spéculera sur la méfiance, innée dans tout l ‘esprit breton, de l’étranger, qu’il soit de France ou d’ailleurs, venu travailler dans le pays.
Pierre arrêté, il n’y aura plus qu’à laisser courir. L’ineffable M. Bidard de la Noë tient « son » coupable. Il n’aura pas l’idée de chercher ailleurs. Il a des œillères. Une hypothèse lui suffit – pourvu qu’elle soit mauvaise.
Il ne tiendra aucun compte de ces faits. Entre la découverte du cadavre et la seconde autopsie, la bonne, celle du docteur Paul, il n’aura même pas l’idée d’examiner les vêtements de Cadiou : s’il avait procédé à cette opération, pourtant indiquée, il se serait aperçu que le capuchon était troué d’une balle par derrière. Il avait fallu la lettre anonyme du médecin énigmatique pour aider la justice non à voir clair, mais simplement à ouvrir les yeux.
Ce médecin ? Il ne le recherchera pas alors que toute la Bretagne en murmure encore le nom. La somnambule ? II se contentera de ces réponses funambulesques de cette voyante à 3 francs la séance. Il négligera de rechercher dans tes livres de l’armurier Marie les acheteurs de velo-dogs. Hanneton bourdonnant dans un verre de lampe, il ordonnera tant et si bien que les recherches de la « mobile » et de la « spéciale » en seront arrêtées.
Grâce donc à ce juge d’instruction de Gerolstein, les criminels ont détourné les soupçons et dépisté les limiers. Vont-ils profiter du crime ?
Non. Ils n’ont pas songé aux divulgations venues de tous côtés sur les origines suspectes de l’usine. S’ils veulent la racheter, l’opinion publique mettra le holà ! Ils sont obligés d’abandonner la partie avec cette fiche de consolation que la plus forte usine de blanchiment de coton verra sa production arrêtée pendant les sept mois qui précèdent la guerre.

Et pourtant, quel bel enjeu ! A quelques mètres à peine de l’usine, s’élève sur le ravin de l’Elorn le viaduc de la grande ligne Paris-Brest, artère Vitale de la péninsule. Après avoir fabriqué, presque sous ses piliers, des cotons avariés qui feront sauter les cuirassés français, on le ferait sauter à son tour, mais avec de la bonne poudre celle fois, au premier jour de la mobilisation. C’eut été Brest coupé du reste de la France, notre première base navale de l’Atlantique mise sans coup férir et à la première heure, hors de combat.
Ce plan échoua. Mais la puissance des ténèbres qui l’avait élaboré n’avait tout de même pas perdu son temps, pendant les dix ans que, sons des masques divers, elle opéra en France. Les cuirassés perdus, les fantômes, par centaines, de nos marins noyés, déchiquetés, asphyxiés, en sont les témoins invengés, sans oublier le cadavre profané du malheureux Cadiou et le martyre auquel cinq années durant, fut soumis l’ingénieur Pierre.
Et pourtant de quelle nécessité n’eut-il pas été de savoir la vérité : ! Outre le devoir qui s’impose à elle de venger la morale publique, la Justice a, en outre, celui, non moins capital, de défendre la société et d’assurer ainsi le salut de la patrie.
Débrider largement l’abcès de 1913 eut permis de mettre à l’abri de toute menace allemande nos usines de guerre. Par l’impéritie d’un juge d’instruction, par l’obstination d’un parquet, aveugle, les vrais coupables ont pu échapper, plus forts maintenant d’une expérience précieuse qui leur permet dorénavant de mieux combiner leurs crimes.
La leçon de 1914 a-t-elle porté ? Existerait-il encore quelque Grande-Palud fabriquant des cotons avariés qui enverraient par le fond les derniers débris de notre marine de guerre ?

-FIN –