Hondelatte Raconte
Radio : Europe1
Emission : Hondelatte Raconte
Episode : « L’affaire Louis Cadiou » ou « L’affaire Cadiou, un meurtre qui sent la poudre »
Auteurs : Christophe Hondelatte et Thomas Audouard
Réalisation : Céline Lebrun
Durée : 37 minutes 27 secondes
Date d’enregistrement inconnue (avant 2019)
Source : YouTube
Christophe Hondelatte (1962-) est un journaliste et animateur français de radio et de télévision. Il commence sa carrière en 1985 à Radio France. De 2000 à 2011, il présente l’émission télévisée Faites entrer l’accusé sur France 2. Puis, de 2016 à 2025, il anime Hondelatte raconte sur Europe 1.
L’affaire Cadiou, un meurtre qui sent la poudre (résumé)
Dans cet épisode, Christophe Hondelatte revient sur le crime de la Grande Palud, une affaire qui a marqué durablement la région et nourri la presse de son époque. Pour construire son récit, il s’appuie principalement sur le texte publié en 1931 par Arthur Bernède dans la collection Crimes et châtiments. Hondelatte livre un récit riche, immersif et critique, qui redonne à cette vieille affaire toute son intensité énigmatique. La narration vive et romanesque donne à l’histoire une dimension captivante. A noter que l’émission comporte quelques erreurs et approximations, mais sans conséquence sur l’authenticité des faits.
Hondelatte met en lumière les nombreuses faiblesses de l’enquête d’origine avec une autopsie bâclée, laissant de nombreuses zones d’ombre. Des témoignages contradictoires et difficiles à concilier ainsi que des hypothèses fragiles quant aux mobiles possibles du crime.
Par contre, l’émission n’évoque pas notamment la piste d’un crime familial, le déplacement éventuel du corps, la personnalité de Bossard, ou encore le rôle potentiel de concurrents locaux. Autant d’éléments laissés de côté déjà par la justice mais qui nourrissent, encore aujourd’hui, les interrogations autour de l’affaire.
L’émission replace surtout le drame dans le contexte tendu des relations franco-allemandes du début du XXᵉ siècle : capitaux allemands investis dans l’usine locale, scandale des poudres… Autant de facteurs ayant amplifié l’intérêt médiatique pour cette affaire, qu’une presse avide de sensationnel s’est rapidement appropriée.
Le crime de la Grande Palud n’a pas été résolu. Mais, il préfigure, à bien des égards, l’impact que laisseront quelques années plus tard de grandes affaires judiciaires françaises, comme celle de Seznec, évoquée en conclusion.
Transcription de l'émission de radio
Une affaire criminelle qui se déroule juste avant la guerre de 14 aujourd’hui. A Landerneau, en Bretagne, l’affaire Cadiou, Louis Cadiou, un directeur d’usine que l’on retrouve assassiné. Je vais vous raconter toute l’enquête qui s’interrompt pendant la guerre de 14. Et là on se dit c’est fini, il n’y aura pas de suite. Pensez-vous, l’enquête reprend après la guerre. C’est étonnant ça, parce que la guerre de 1914 fait au total 9,5 millions de morts, 1,4 million de Français. Et bien, malgré cette boucherie, la justice française s’attache à trouver l’assassin d’un seul homme, Louis Cadiou. Pour le débrief, tout à l’heure, une Bretonne est au téléphone. Elle a écrit, entre autres, les grandes affaires criminelles de Bretagne et les grandes affaires criminelles du Finistère aux éditions de Borée. Bonjour, Lénaïc Gravis. Bonjour Christophe. Et à tout à l’heure donc pour le débrief de cette histoire que j’ai écrite avec Thomas Audouard, réalisation de Céline Lebrun.
Cette histoire nous amène à Landerneau, en Bretagne, à un moment un peu particulier, juste avant la guerre de 1914. Et à Landerneau, dans ces années-là, il y a une usine. Une usine qui va être le théâtre de notre crime. L’usine de la Grande Palud, qui fabrique ce qu’on appelle du coton-poudre, c’est-à-dire de la poudre, de l’explosif, à partir de coton. Je vous passe la recette, mais je vous assure qu’on peut faire de la poudre à partir de fibres de coton. Cette usine est dirigée par un certain Louis Cadiou. Et un jour, il disparaît. Louis Cadiou, en ce temps-là, partage sa vie entre son usine de Landerneau et Paris, où vit sa famille, rue du Cherche-Midi. Mi-décembre 1913 à Paris, il dit à sa femme. « Chérie, je m’en vais à Landerneau quelques jours. Mais je serai de retour pour le réveillon du 31, hein ? Vous viendrez me chercher. » Le 31, Madame Cadiou va à la gare Montparnasse. Elle va sur le quai à l’arrivée du train de Bretagne. Elle attend que le quai se vide. Pas de mari ! Et donc elle rentre chez elle et elle passe le réveillon toute seule. Et puis deux jours plus tard, inquiète de n’avoir aucune nouvelle, elle va voir le député de Morlaix, M. Lecloarec [Cloarec]. « Monsieur le député, je viens solliciter votre aide. Je dois vous dire que je suis inquiète. J’ai peur qu’on ait voulu se débarrasser de mon mari, monsieur le député. Je ne sais pas quoi faire. » « Se débarrasser de lui ? Mais ce que vous suggérez est très grave. Écoutez, si cela peut vous aider, je m’en vais prévenir la sûreté ».
Et un matin de janvier 1914, deux inspecteurs de la sûreté débarquent à Landerneau. Ils vont d’abord à l’usine, où ils tombent sur le directeur technique, l’ingénieur Louis Pierre. Ah, mais je n’ai aucune nouvelle de M. Cadiou. Depuis quand ? Depuis le 29 ? Je ne l’ai pas revu depuis le 29 décembre. » Ils vont ensuite chez Cadiou, dans sa maison de Landerneau, et ils tombent sur sa bonne, Mme Léost. Et elle dit qu’elle l’a vue le 30 au matin. « Il m’a dit que je partirais peut-être ce soir à Paris. Mais, pour vous dire comme il n’était pas certain, il m’a demandé d’acheter une bouteille de lait pour le petit-déjeuner. Mais le lendemain, je suis allé frapper à sa chambre, vide. Le lit n’avait pas été défait et il n’avait point dormi là. Je me suis dit qu’il était parti à Paris sans prévenir, voilà tout ».
Donc d’entrée, il y a un problème de date. Cadiou a-t-il disparu le 29 ou le 30 ? On ne sait pas. Et à part ça, aucune piste. On envoie les gendarmes faire une battue dans les bois autour de l’usine, on sonde la rivière, rien. Le procureur est sur le point de classer l’affaire.
Mais pendant ce temps-là, à Paris, Mme Cadiou s’agite. Elle commence par offrir une prime de 2000 francs à qui permettra de retrouver son mari. Et surtout, une de ses cousines lui fait une confidence. « Ma chère, j’ai quelque chose à vous dire. L’une de mes amies est allée voir une somnambule de Nancy, Mme Hoffman. Formidable somnambule. Eh bien, cette somnambule croit savoir où est le corps de M. Cadiou. Là, il faut que je vous affranchisse. Une somnambule, à l’époque, c’est ce qu’on appelle aujourd’hui une voyante. Et qu’a-t-elle dit, cette somnambule ? Elle dit la chose suivante. M. Cadiou aurait été tué près de son usine. Elle dit qu’il y avait deux assassins, un grand, barbu et châtain, et puis un autre plus petit. Elle dit qu’il faisait le guet, tandis que son compagnon, après avoir fait tomber M. Cadiou avec une corde, était en train de l’assommer. Elle dit que le premier coup a été porté sur la tête à gauche. Et qu’il fallait chercher aux environs de l’usine, à droite du moulin, mais pas dans l’eau, dans les bois. Elle dit que le corps a été enterré sous très très peu de terre. Imaginez, imaginez qu’on retrouve le cadavre de Cadiou sur les indications d’une somnambule. Ça serait dingue, hein ?
Et là donc, que fait Mme Cadiou ? Eh bien, l’informe le procureur. Monsieur le procureur, une somnambule a décrit précisément l’endroit où se trouve le corps de mon mari. Auriez-vous, s’il vous plaît, l’obligeance d’aller voir et de vérifier ? Mais le procureur, il est comme moi. Il est comme vous, peut-être. Il ne croit pas aux divagations des somnambules et donc il l’envoie bouler. Je vous en prie, madame. Nous faisons un métier sérieux. Nous ne travaillons pas sur des divagations. Mais madame Cadiou s’entête. Alors elle écrit à son beau-frère qui est à tanneur près de Brest. Cher Jean-Marie, personne dans cette enquête ne veut me croire. Ils n’ont pas confiance dans la divination. Mais je t’en prie, peux-tu aller voir près du moulin si tu ne le trouves pas ? Réponse du beau-frère. C’est promis ma chère belle-sœur, je vais chercher. Et le 4 février, armé d’un bâton, le beau-frère va fouiller les fourrés près du moulin proche de l’usine de la Grande-Palud. Et aux abords d’un ruisseau, il remarque que la terre a été fraîchement remuée. Il la gratte du bout de son bâton. Diantre, apparaît un bout de tissu. Il court à l’usine, il revient avec l’ingénieur Louis Pierre. Ils se mettent tous les deux à enlever la terre à la main. Et ils tombent sur le cadavre de Louis Cadieux. Positionné sur le ventre, avec une grosse balafre au cou qui laisse échapper un peu de sang. La somnambule avait raison.
Et nous voilà donc avec un cadavre qu’il va falloir autopsier. Et une autopsie en 1913, c’est assez folklo. C’est le docteur Rousseau, médecin légiste, qui s’y colle. Le cadavre est emmené à l’usine, dans une petite pièce mollement éclairée par une toute petite fenêtre. On n’y voit rien, en vérité. On le pose non pas sur une table, il n’y en a pas, mais sur le rebord d’une cuve. À ce moment-là, le légiste s’aperçoit qu’il a oublié sa trousse. « Ce n’est pas grave. Donnez-moi donc des sécateurs. » Et à grands coups de sécateur, le voilà qui ouvre le corps en deux. Il constate que l’estomac est vide ou presque. Il n’y trouve qu’une bouillie blanchâtre. « À mon avis, c’est du tapioca. Sans doute son tapioca du matin. Ce qui voudrait dire qu’il a été tué après son petit déjeuner et avant son déjeuner. » Le légiste mesure ensuite la plaie au niveau de la gorge. « 16 centimètres exactement. Il a été gorgé. » Et voilà, c’est fini.
Et maintenant, qui ? Qui a égorgé Louis Cadiou ? Assez vite, le procureur et le juge d’instruction ont un suspect. Ils pensent que l’assassin est le numéro 2 de l’usine. Le directeur technique, l’ingénieur Louis Pierre, 31 ans. Et pourquoi donc ? Parce qu’un jeune berger vient raconter que le 30 décembre, avant midi, il a vu Louis Cadiou et l’ingénieur Pierre partir ensemble sur un chemin qui monte à travers bois, et qu’il a vu revenir l’ingénieur seul. Un autre témoin vient dire qu’il les a vus partir ensemble, avant midi, toujours le 30. Tout ça a fini par faire de l’ingénieur Louis Pierre le suspect numéro 1, et donc il est arrêté sur le champ. « Je proteste contre la mesure dont je fais l’objet. Je jure que je suis innocent. »
Peu importe, le soir même, il est incarcéré à la prison de Landerneau. Et le lendemain, on l’emmène chez lui rue de la Tour d’Auvergne pour une perquisition. Et chez lui, on trouve une carabine, un couteau à petite lame recourbée et surtout une pioche. Une pioche tachée de sang avec sur la lame des poils encore collés. Enfin, c’est incroyable ! Cette pioche m’a servi à tuer un lapin. Et surtout… Au fond d’une poubelle, on retrouve le brouillon d’une lettre. Une lettre adressée au ministère de la guerre. Une lettre de dénonciation dans laquelle l’ingénieur accuse son patron Louis Cadiou de travailler pour les Allemands et de s’être fait payer deux fois une cargaison livrée à la poudrerie d’Angoulême. Dans la tête du juge, ça va vite, il l’a dénoncé et ensuite il l’a tué.
Commence alors un interrogatoire. « Monsieur Pierre, n’aviez-vous pas intérêt à vous débarrasser de votre patron pour vous emparer de son usine, par exemple ? Je n’ai jamais eu cette intention. Aviez-vous avec lui des disputes ? Oui. À quel sujet ? Eh bien, j’étais intéressé aux bénéfices de l’usine. Et lui altérait les comptes pour réduire mon pourcentage. Ça ne m’allait pas. » Et d’ailleurs, nous avions convenu de nous séparer. Je devais quitter l’usine le 1er mars prochain. Et j’avais trouvé une nouvelle place dans une usine similaire qui est en train de se construire près de Daoulas. On a saisi une lettre chez vous, monsieur. Vous l’avez dénoncé. Oui, c’est vrai. Mais c’était mon devoir que de prévenir le gouvernement. Malgré ces dénégations, l’ingénieur Louis Pierre est renvoyé en prison. Et là, on bute sur la question du mobile. Pourquoi est-ce qu’il aurait tué Louis Cadiou ? Pour récupérer son usine après sa mort ? C’est complètement idiot. C’est la femme de Louis Cadiou qui hérite de tout. L’ingénieur Pierre n’avait aucune chance de reprendre l’usine. Donc on bute sur un os.
Et on bute aussi sur un autre os. Le légiste dit que Cadieux avait été égorgé. Une entaille à la gorge de 16 cm qui, dit-il, a sectionné la jugulaire. Or, il n’y avait pas beaucoup de sang autour du cadavre. Les vêtements eux-mêmes n’étaient pas tachés. Or, je peux vous dire que quand on sectionne la veine jugulaire, ça pisse le sang. Il y en a partout. C’est comme un robinet. Là, il y a quelque chose qui cloche. Et donc, il est décidé de procéder à une deuxième autopsie.
Pour ça, on fait venir un ponte de Paris, le docteur Paul, qui débarque à Landerneau le 16 février, et qui se retrouve face à un cadavre dans un sale état, 40 jours que Louis Cadiou est mort. Ses conclusions sont un tremblement de terre. Cet homme, messieurs, a été tué par balle, et par derrière, et à bout portant. D’ailleurs, voici la balle. Je l’ai trouvée dans sa tête, environ 7 cm de son oreille droite. C’est une balle de calibre 6 mm qui a sans doute été tirée par un revolver de type Bulldog. Voilà, messieurs. Incroyable retournement. Le premier légiste était un incapable. Il n’a pas vu que Cadiou avait une balle dans la tête. Sacrée bévue. Mais alors, à quoi correspond l’entaille à la gorge ? Alors, il y a deux hypothèses. La première, le tueur fait cette entaille pour égarer les enquêteurs. Et ça a failli marcher. Deuxième hypothèse, le tueur fait cette entaille pour tenter, en charcutant, d’aller récupérer la balle fichée dans la tête et faire disparaître une preuve. Quoi qu’il en soit, Cadiou a été tué par balle, il n’a pas été égorgé. Mais qu’est-ce que ça change ? Et est-ce que ça dédouane l’ingénieur Pierre ? Pas forcément. Vous vous souvenez qu’en perquisitionnant chez lui, on a trouvé une arme. Est-ce que c’est un bulldog calibre 6 ? On va vérifier tout de suite. On retourne chez lui et on tombe sur un revolver. Mais c’est du 8 mm. Ça n’est pas un bulldog 6 mm. On vérifie alors qu’il n’y en aurait pas ailleurs, quelque part, un autre revolver à l’usine, par exemple. Et on découvre que oui, le veilleur de nuit, M. Bossard, a un revolver. Alors on va le voir. Dites-moi, M. Bossard, est-il vrai que vous avez un revolver ? J’en ai eu un, mais je l’ai rendu. À qui ? À M. Pierre. Et pourquoi l’avez-vous rendu ? C’est une arme qui me faisait peur. Je n’ai pas besoin de revolver. Est-ce que c’était un 6 mm, M. Bossard, de marque Bulldog ? « Je ne le sais point. Tout ce que je sais, c’est que je l’ai rendu et que je l’ai vidé avant de lui rendre. » On interroge à nouveau l’ingénieur Pierre. « Mais enfin ! L’arme que m’a rendu le veilleur de nuit, c’est l’arme que vous avez trouvée chez moi. C’est la même. Il n’y en a qu’une. C’est un 8 mm. Ce n’est pas un 6 mm. » Et donc, quelques semaines plus tard, à regret, le juge d’instruction Pierre [Gustave] Bidard de la Noé est bien obligé de relâcher l’ingénieur Louis Pierre. À regret. Vraiment à regret.
Et là, il se trouve un autre suspect. Le veilleur de nuit, justement. M. Bossard. Parce qu’à l’occasion de l’interrogatoire sur l’arme, il en a raconté une bien bonne. Il savait, figurez-vous, où était le cadavre de Louis Cadiou, bien avant qu’on ne le découvre, bien avant la somnambule. Il est tombé dessus par hasard, il a eu peur qu’on l’accuse, alors il a remis de la terre par-dessus et il est parti en courant. Avouez du coup qu’il y a de quoi le suspecter. Et donc le juge Bidard de Noé le convoque. « Monsieur Bossard, je vous inculpe pour complicité d’assassinat. Moi ? Oui, vous. Et comme d’autre part vous avez découvert le cadavre de M. Cadiou au début janvier et que vous vous êtes contenté de le recouvrir de terre, je vous inculpe aussi pour recel de cadavre. » Et là lui vient une idée. Et si c’était lui, Bossard, le veilleur de nuit qui était derrière les soi-disant divinations de la somnambule. Et donc il fait venir la voyante de Nancy jusqu’à Landerneau, un peu surpris de constater qu’elle ne ressemble pas à une sorcière, mais à une ménagère tout à fait ordinaire. « Dites-moi, madame Hoffman, vous savez que vous êtes à l’origine de la découverte du cadavre de monsieur Cadiou ? Vous saviez qu’il avait disparu ? Ah non, monsieur, non ! Vous n’aviez pas lu la nouvelle dans les journaux. Moi, vous savez, je ne regarde que les feuilletons. Le reste ne m’intéresse pas. Dans quelles circonstances avez-vous vu le corps de M. Cadiou enterré près de l’usine ? Vous savez, je suis somnambule depuis ma petite enfance. Je procède toujours de la même manière. Je me plonge dans une sorte de sommeil hypnotique. Et là, je pense que je suis resté une dizaine de minutes endormi. Et quand je me suis réveillé, mes yeux étaient pleins de larmes. J’avais vu la scène. Je ne peux rien vous dire d’autre. Bien. Le juge décide alors de faire venir la tante de Mme Cadiou, Mme Sainpy, puisque c’est elle qui a sollicité la voyante. Vous croyez à la voyance, madame ? Oui, monsieur, oui. Je crois aux esprits aussi fortement qu’un chrétien croit en Dieu. D’où tenez-vous cette certitude ? Mon mari est mort, monsieur le juge ? Eh bien, quand je fais tourner la table de notre salle à manger, il revient y loger et il parle avec moi. Il me raconte, si vous saviez, des choses extraordinaires. Comment avez-vous procédé concernant la disparition de M. Cadiou ? Je suis venu chez la somnambule avec des gants lui ayant appartenu. Mme Hoffman a mis les doigts dans les gants et là, elle est entrée en transe. Elle s’est renversée sur sa chaise. Elle avait des spasmes. Elle a dit, il est dans le bois, je le vois. Il est près du talus. Il est recouvert de peu de terre. Vous a-t-elle dit qu’il l’avait tué ? Oui, oui. Elle a dit un châtain, grand, barbu de 30-35 ans, avec un autre plus petit.
Tout ça est assez croquignolé, comme dirait l’autre. Et qu’est-ce qu’il en ressort, au final ? Ben, pas grand-chose. Rien ne prouve que cette voyante ait été informée par le veilleur de nuit Bossard sur l’endroit où était le corps. Et donc qu’est-ce qu’il reste contre le veilleur de nuit ? Rien. Et donc il est relâché à son tour. Et le juge en revient à sa première idée, l’ingénieur Louis Pierre. Il n’a pas de preuves contre lui, mais il est sûr que c’est lui.
Alors il commence par solliciter un expert, M. Kohn-Abrest, à qui il présente ce qui pourrait être l’arme du crime, c’est-à-dire la pioche retrouvée chez l’ingénieur. Pouvez-vous me dire, M. l’expert, s’il y a sur cette pioche des traces de sang ? L’expert observe la pioche sous toutes ses coutures. Il trouve de la rouille, oui, mais absolument pas de sang. Et pas non plus de sang sur le couteau retrouvé chez l’ingénieur. Et pas de sang encore sur les vêtements de l’ingénieur. Ce n’est donc pas avec la pioche qu’on va le coincer. Le juge fait ensuite travailler un autre expert, un armurier de Saint-Etienne. Il lui soumet la balle retrouvée dans la tête de Cadiou. « Eh bien écoutez, c’est une balle blindée de cartoucherie française. C’est un modèle très répandu. On le trouve chez tous les armuriers. »
Voilà qui n’arrange pas les affaires du juge. Il n’a toujours aucune preuve contre son suspect. Et puis là-dessus arrive la guerre, la guerre de 1914. Et l’ingénieur Louis Pierre s’empresse de s’engager dans l’armée. Il rejoint le 13e régiment d’artillerie. Et il reste mobilisé toute la guerre, jusqu’au 10 mars 1918. Pendant 4 ans donc, grâce à la guerre, il échappe au soupçon du juge Bidard de La Noé.
Mais quand la guerre s’achève, il imagine que le juge est passé à autre chose. Pas du tout. Le 23 septembre 1919, l’ingénieur Louis Pierre reçoit une convocation devant la cour d’assises de Quimper. Son procès est programmé pour le 26 octobre suivant.
Le 24 octobre, Louis Pierre se constitue prisonnier à la maison d’arrêt de Quimper. Et deux jours plus tard, le voilà devant la cour d’assises. Monsieur Pierre, quel était votre emploi du temps la journée du 30 décembre 1913 ? Au bout de six ans, monsieur le Président, je ne me souviens pas. Mais tout ce que je peux vous dire, c’est que si des témoins prétendent m’avoir vu avec monsieur Cadiou ce jour-là, Il y en a d’autres qui affirment qu’ils ont vu M. Cadiou à Morlaix ou à Saint-Pol-de-Léon. Le ton est donné dès l’ouverture. L’accusé Louis Pierre va jouer sur le doute. Commence alors le défilé des témoins. Monsieur, vous avez déclaré lors de l’instruction que vous avez vu M. Cadiou et M. Pierre rentrer ensemble dans le bois le 30 décembre. Oui, je confirme. Je les ai bien vus. Le problème, c’est qu’une heure après, un autre témoin vient dire, avec le même aplomb, « Ah, moi, j’affirme que j’ai vu M. Cadiou vivant le 31. Il était à la pâtisserie. Je suis formel. » Alors ce témoin vaut-il plus ou moins que le précédent ? C’est tout le problème. Qui croire ?
Arrive le moment cocasse où l’on fait venir à la barre la somnambule, la voyante qui a permis de trouver le cadavre, Mme Hoffman. « Quelle est votre profession, madame ? » « Je suis somnambule. » « De quoi vous occupez-vous principalement ? » « Je ne travaille que dans la recherche d’assassinats. » « Quelqu’un vous a-t-il fourni des renseignements sur le crime de la Grande Palud ? » « Oh non, personne ! » On entend ensuite Mme Sainpy, l’amie de Mme Cadiou, qui a consulté cette voyante. « Alors, madame, vous avez confiance dans les somnambules ? » « Oui, monsieur, oui, c’est mon droit. » « Ne pensez-vous pas avoir mis vous-même par d’involontaires indiscrétions Mme Hoffman, la somnambule, sur la voie de la vérité ? » « Ah non, monsieur le président, Mme Hoffman était endormie, elle est venue d’elle-même. » Tout ça ne fait pas avancer les débats dans Iota. Perte de temps. Tel que c’est parti, l’ingénieur sera acquitté.
À ce moment-là, en plein procès, paraît dans le journal Le Matin une interview d’un certain Gabriel Tonnard. Une interview qui dédouane totalement l’ingénieur Louis Pierre et qui ouvre une nouvelle piste qui n’était absolument pas apparue pendant l’enquête. Que fait le président de la cour d’assises ? Il décide de faire venir ce Gabriel Tonnard à la barre. Grâce à lui, on va peut-être enfin connaître la vérité.
« Monsieur Tonnard ! » « Oui, monsieur. » « Jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. » « Levez la main droite, s’il vous plaît, et dites « Je le jure ». » « Je le jure. » « Monsieur Tonnard, nous vous écoutons. » « Voilà. J’ai rencontré M. Cadiou sur la route qui va de Morlaix à Brest. » « La date, je ne m’en souviens plus. » « Il m’a pris dans sa voiture. » « Et puis, à un moment, six hommes sont arrivés. » Six. Oui, six. Ils ont tiré sur M. Cadiou. Ils l’ont tué. Et vous, vous n’avez rien fait ? Ils m’ont fait respirer du chloroforme, M. le Président. Et qu’avez-vous fait ensuite ? Pourquoi n’avez-vous pas porté plainte ? L’un des hommes m’a dit « Si tu parles, on te tue ». Et puis j’ai trouvé le prix de mon silence dans ma poche. Ils avaient mis 20 000 francs en Louis d’Or. Alors j’ai rien dit. PANTALONNADE Ce type raconte n’importe quoi, ça se voit sur sa tête. Le président est excédé. Je me demande, messieurs, si c’est la peine d’insister. L’avocat général, les autres magistrats et même les avocats, tout le monde est d’accord. Cet homme est un affabulateur. Bien, monsieur, vous pouvez disposer, nous n’avons pas d’autres questions.
Et le procès s’achève dans cette espèce de grand n’importe quoi. Il n’y a aucune preuve de la culpabilité de l’ingénieur Louis Pierre. Ça n’empêche pas l’avocat général de le charger autant qu’il peut. « Je garde l’impression personnelle que M. Pierre est coupable. Et je m’étonne qu’en présence de tant d’obscurité et de tant de contradictions de bons esprits ait conçu une opinion contraire. Je n’en persiste pas moins à demander le châtiment de celui que je considère comme l’assassin de son patron. » Vient ensuite la plaidoirie de l’avocat de l’accusé, maître Henri Robert. « Messieurs les jurés, l’affaire Louis Pierre sera terminée ce soir, n’est-ce pas ? Quand vous l’aurez acquitté, par manque de preuves. Mais pas l’affaire Cadiou. Celle-là continuera. La justice a dix ans pour rechercher le vrai coupable. » Le président s’adresse alors à l’accusé. « Monsieur Pierre ? Avez-vous quelque chose à déclarer à la cour avant qu’elle ne se retire pour délibérer ? Oui. Messieurs les jurés, je jure devant Dieu et sur la tête de mon enfant. Je suis innocent. Je suis innocent.
Les jurés se retirent pour délibérer, ça ne dure pas bien longtemps, un petit quart d’heure. Monsieur Pierre, veuillez-vous lever. La cour d’assises, après en avoir délibéré, décide de vous acquitter de la totalité des charges retenues contre vous. Vous êtes libre, monsieur. Garde, veuillez le libérer sur le champ de son entrave. L’audience est close. Et on n’a jamais su qui a tué Louis Cadiou.
Et pour le débrief de cette magnifique histoire de 1913, je suis avec la journaliste Lénaïc Gravis qui a écrit aux éditions de Borée deux livres, Les grandes affaires criminelles de Bretagne et Les grandes affaires criminelles de Finistère. Vous savez, vous, Lénaïc Gravis, qui a tué Louis Cadieux ? Non, non, non, je ne peux pas vous dire qui a tué Louis Cadiou. Mais ce que je trouve très intéressant, c’est qu’en effet, à la fin de cette plaidoirie, l’avocat de Pierre dit « L’affaire Pierre est terminée, mais l’affaire Cadiou ne l’est pas. » Mais il a raison. Il a raison, mais ce qui est extraordinaire, c’est qu’à mon avis, ça marquera profondément la justice du Finistère. C’est ma théorie, c’est ma théorie, mais quatre ans plus tard, il y aura l’affaire Seznec. Et Il s’agit d’un notable, pareil. Quemeneur est conseiller général. On ne retrouve pas son corps, mais on a un coupable cette fois. On a Guillaume Seznec. Et cette fois, il faudra que la justice passe. Alors, on pourrait peut-être la resituer, plus que je ne l’ai fait sans doute, dans son contexte historique. Parce que le crime se situe dans un contexte particulier et dans un lieu particulier. Il s’agit d’une usine de poudre Et on est à la veille de la Première Guerre mondiale. Est-ce que Louis Cadiou était un mauvais Français ? Alors, on sait que cette usine de la Palud, les capitaux sont détenus au départ par des Allemands. Et puis, un scandale éclate. On est en 1907, quelque chose comme ça. Les tensions entre l’Allemagne et la France s’enveniment. Et on dénonce cet état de fait et donc Cadiou s’en porte acquéreur. Mais ce qu’on ne dit pas, c’est qu’une partie des capitaux reste allemand quand même. D’où ce soupçon qu’il soit proche des allemands. Exactement, on a toujours eu ce soupçon qui reste proche des allemands et que en 1913, quand son ingénieur Pierre dénonce une malversation de la part de Cadiou, il écrit une lettre anonyme au ministère de la guerre en disant… On a soi-disant livré 5 wagons à la poudrerie d’Angoulême. En fait, il n’a été livré que 4 et vous en avez payé 5. Donc, Cadiou serait quand même… Un margoulin. Oui. Donc, quand Cadiou disparaît, la presse s’empare du scandale, révèle le scandale des poudres et dit quand même, même s’il est un notable, même si c’est un ancien avoué de Morlaix, on le soupçonne quand même d’accointance avec l’ennemi. Et en 1913, au moment où les tensions s’enveniment de plus en plus, ça devient inquiétant. Et pour autant, pas une seule fois, Bidard de la Noë, le juge d’instruction, n’enquête sur cet aspect des choses. Pas une seule fois. Il n’a qu’un coupable, qu’une piste en tête, c’est Louis Pierre. C’est l’ingénieur Louis Pierre. C’est une affaire, vous l’avez dit, la presse en parle. C’est un point que je n’ai pas soulevé, mais c’est une affaire… on ne se rend pas compte aujourd’hui, mais qui a passionné les foules, et pas uniquement en Bretagne. Ah non, le Petit Journal s’en saisit, le Matin s’en saisit. Non, puisqu’il y a donc un aspect allemand, il y a aussi cette histoire avec la somnambule de Nancy, et alors là, les journalistes s’en donnent à corps joie, parce qu’il faut le recours d’une somnambule de Nancy pour qu’on découvre le corps, alors que sont en présence Les gendarmes, la Sûreté Générale, la brigade mobile de Rennes, les forces de l’ordre qui se penchent sur cette affaire, c’est incroyable. Alors cette histoire de somnambule, c’est vrai qu’il y a une chose qui surprend d’un bout à l’autre. C’est que cette somnambule ait visionné cette scène de l’assassinat de Louis Cadiou, à Nancy, en Lorraine, très très loin de Landerneau. Encore aujourd’hui, mais encore plus à l’époque, où on ne faisait pas la route comme ça. Non, non, c’est très étrange. C’est une cousine de Mme Cadiou qui a une amie, qui a une relation, qui connaît cette Mme Hoffman. Alors, les versions divergent. Est-ce que c’est Mme Cadiou qui a demandé à ce qu’on aille la voir ? Est-ce que c’est cette cousine qui a décidé de son propre chef d’aller quémander les services de cette somnambule, toujours est-il, qu’elle arrive avec la solution de l’affaire, avec ce cadavre qu’on cherche depuis à peu près un mois. Elle décrit quand même extrêmement bien l’emplacement où se trouve le cadavre. Elle dit près du moulin de la Palud, mais pas dans l’eau, à côté. Elle y était, comme si on lui avait décrit où se trouvait le cadavre. Elle décrit aussi les assassins présumés. Un petit, un grand. C’est très étrange. Et elle arrive au procès, donc ça fait sensation. On va enfin voir cette somnambule. Et ce n’est pas une sorcière ? Non, c’est une dame normale qui fait profession de découvrir les criminels. Alors, je le dis comme ça en passant, on dirait que ça nous ramène au Moyen-Âge. Pas du tout, ça existe encore aujourd’hui. Il n’y a pas d’affaire criminelle où il y a des disparitions, où il n’y a pas des voyantes qui écrivent au procureur pour lui dire « je sais où est le cadavre ». Mais oui, je sais, je sais que ça existe. En tout cas, à l’époque, est-ce que ça colle le fait que le procureur de la République et le juge d’instruction Bidard de La Noé, quand même, prennent la peine d’interroger cette somnambule ? Ca colle avec la manière dont la Bretagne regardait ces choses-là à l’époque ? Il y a une grande différence entre les notables, les juges, qui sont éduqués d’ailleurs, et qui parlent français, contrairement à la population locale, comme on dit avec un peu de dédain, eux qui ne parlent ni ne lisent le français puisqu’ils parlent breton. Oui, ils sont habitués à ce genre de choses, sans aucun doute, sans aucun doute. Oui, c’est fréquentable pour un magistrat que d’interroger une somnambule. Oui, il n’a pas d’autre choix puisque la police a été incapable de trouver le corps, encore moins capable de trouver un assassin. Il n’a pas d’autre choix que de s’en remettre à ce qu’elle raconte. Alors évidemment, on est marqué par la médiocrité du premier médecin légiste. Là encore, il faut expliquer. À l’époque, c’est souvent le médecin du bourg, du village d’à côté, le médecin légiste. Il n’est pas plus qualifié qu’un autre pour poser un rapport de médecine légale. Oui, mais surtout, ce sont les conditions dans lesquelles est opérée cette autopsie. Pourquoi ne pas transporter le corps à l’hôpital ? On décide de faire l’autopsie immédiatement dans l’usine de la Palud, sur une table. On dit que c’est très mal éclairé. Et en effet, il n’a pas d’outil. Il procède à l’autopsie avec un sécateur. On imagine une boucherie sans nom. Alors, est-ce que c’était courant ? C’est la seule affaire où j’ai entendu ça, c’est certain. Oui. Alors, le fait d’autopsier sur place, on le retrouve dans beaucoup d’affaires du début du XXe siècle et de la fin du XIXe siècle. En revanche, d’ouvrir au sécateur sans outil qualifié, ça, moi aussi, je suis comme vous, je ne l’avais jamais entendu. En tout cas, on s’aperçoit qu’au fond, sans la science, la justice commet des erreurs. Surtout qu’il passe à côté de quelque chose de décisif, puisqu’il ne voit pas qu’une balle a été tirée, que c’est cette balle qui a en effet tué Cadiou et que sans doute on l’a égorgé pour maquiller cette balle ou pour maquiller cette façon de procéder. Une dernière chose, Lénaïc Gravis, les gens qui nous écoutent ont sans doute été surpris de me voir donner tant de détails. Alors ils se sont dit, Hondelatte, il invente. C’est 1913, c’est 1914, il invente. Je n’ai jamais aussi peu inventé de choses que dans cette histoire, parce qu’on a tout. Il faut l’expliquer, vous avez sans doute eu accès aux mêmes sources que moi, il y a un magazine à l’époque qui s’appelait Crimes et Châtiments, et qui a recensé la totalité de cette procédure que la Bibliothèque Nationale de France a eu l’intelligence de mettre à notre disposition, sur Internet. Oui, moi je me suis beaucoup inspirée des chroniques judiciaires de l’époque. Et comme c’est une affaire qui traverse plusieurs années, et puis parce qu’elle est liée au scandale des poudres, de nombreux, nombreux journalistes se sont intéressés à cette affaire. Donc en effet, ça fourmille d’articles et d’imprécisions aussi. Beaucoup d’articles se contredisent. Il est très difficile d’démêler le vrai du faux dans cette histoire aussi. Merci infiniment, Lénaïc Gravis. Je rappelle le titre de vos deux livres, Les Grandes Affaires Criminelles de Bretagne et Les Grandes Affaires Criminelles du Finistère, aux éditions de Borée.
