Titre : Les allemands chez nous
Auteur : Gustave Téry
Nombre de pages : 329 pages
Publication : 1918
Editeur : Hachette BnF
ISBN : 9782012939622

Source : BnF Gallica

Dans Les Allemands chez nous, Gustave Téry rassemble une série d’articles qu’il avait publiés avant août 1914 dans le journal L’Œuvre. Son objectif est de montrer que, bien avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne avait déjà entrepris une stratégie d’influence et d’infiltration économique en France.

Téry décrit comment, selon lui, des entreprises, capitaux et agents allemands s’étaient installés dans des secteurs clés de l’économie française : industrie, commerce, transports, banques. Il présente ces faits comme faisant partie d’un plan plus vaste visant à affaiblir la France de l’intérieur, à la rendre dépendante, voire vulnérable, en vue d’une future domination militaire.

Pour l’auteur, la guerre de 1914 n’a pas été une surprise : elle serait l’aboutissement logique d’une politique allemande préparée de longue date, combinant économie, espionnage et influence. Le livre veut donc démontrer que la puissance allemande n’a pas commencé par les armes, mais par une présence économique organisée, dont les Français n’auraient pas toujours mesuré le danger.

Plusieurs articles concernent l’usine de la Grande-Palud…

Les scandales se multiplient tellement que l’œuvre, qui prétendait les prévoir six mois d’avance, ne peut même plus en rendre compte au jour le jour. En vain, la semaine dernière, avons-nous publié un double numéro. Nous avons eu à peine la place d’y mentionner l’ « autre » affaire – celle de la Grand’Palud – et d’indiquer ce qu’il y a au fond de ce drame mystérieux : toute l’histoire d’un long et méthodique sabotage de nos poudres, l’intrusion des Allemands dans l’intimité de notre défense nationale, des compromissions parlementaires, des complicités administratives, des gabegies, la catastrophe de l’Iéna et celle de la liberté, le silence enfin d’un témoin gênant – allié de la veille devenu suspect – acheté au prix d’un meurtre. De la boue, encore, parmi ce sang.
Depuis que nous avons laissé entrevoir ces choses, le Matin a publié, sur l’affaire Cadiou, deux dépêches qui en disent beaucoup à ceux qui savent lire entre les lignes. Elles attestent, sous leurs réticences accusatrices, ou bien qu’il est sur la voie de la vérité, ou bien que, devant son énormité, il hésite à le dire.
Une première fois, sous ce titre « Une lueur dans les ténèbres », le Matin a relevé cette troublante coïncidence : c’est quelques jours après qu’il venait d’être définitivement et irrémédiablement exclu des marchés de la guerre que Cadiou a été assassiné.
D’autre part, l’envoyé spécial de notre confrère s’est exprimé en ces termes :
Les perquisitions tardives qui ont eu lieu, plus d’un mois après le crime, tant à Morlaix qu’à Landerneau, ont permis aux magistrats de surprendre certains des secrets de la Grand’Palud.
Mais le délai qui s’est écoulé entre le drame et l’intervention active de la justice a permis de faire disparaître un certain nombre de pièces, qui auraient présenté pour l’instruction un intérêt capital.
Les unes ont été détruites par le feu.
Les autres ont été mises, depuis les premières semaines de janvier, en lieu sûr.
En effet, quelqu’un qui a connu de très près et M. Cadiou et les affaires de la Grand’Palud ne nous a pas caché qu’une valise pleine de documents avait été détournée par ses soins.
– Les papiers qu’elle renferme, nous a dit cette personne, ne regardent en rien la justice. Je les ai donc déposés dans un endroit où personne ne pourra les retrouver, pas même la justice. Je les ai confiés à un ami très sûr…inutile de les chercher !…
Doit-on, dans ces conditions, espérer que la lumière se fera bientôt sur la mort tragique de M. Louis Cadiou ?
Soulevons encore un coin du voile.

« Des papiers qui ne regardent en rien la justice » … Vous concevez ce que cela veut dire. Ce sont les papiers qui n’ont point de rapports manifestes avec l’assassinat, ou du moins avec les circonstances matérielles. Mais pourquoi les subtiliser s’ils ne compromettent personne ? Pourquoi en brûler d’autres, si vraiment ils sont inutiles à l’enquête ?
Pour se risquer à faire disparaître de la sorte des documents – dont on ne peut plus ensuite démontrer l’insignifiance – il faut y avoir un puissant intérêt. Mais il faut aussi avoir des raisons sérieuses pour faire disparaître un homme. Pourquoi, après tout, ne seraient-ce pas les mêmes ?
Ceux-là qui ont subtilisé, caché ou détruit les papiers gênants, courent librement, suivent les démarches de la justice et, sous prétexte de les éclairer, les embrouillent à leur fantaisie.
Cependant un homme est en prison, comme assassin présumé. Il nie, mais il se défend que mollement. On sait qu’il sait beaucoup de choses, qui pourraient sans doute établir son innocence, ou du moins diriger les soupçons vers d’autres coupables, et il ne dit rien. Pourquoi ? Parce qu’il n’existe aucune preuve matérielle de sa culpabilité, que d’ailleurs il n’est pas le bras qui a frappé, mais qu’il a plus à redouter de la divulgation de son rôle réel que de cette accusation inoffensive d’assassinat.

Imaginez le roman que voici :
Il y a déjà quelques années, sur cette terre bretonne qui semble pourtant à l’abri des incursions d’Outre-Rhin, des Allemands sont venus s’installer. Ils ont monté une usine. Avec cette imperturbable audace qui les caractérise, ils se sont mis à fabriquer du coton-poudre pour nos canons, pour nos cuirassés. Sans une objection le ministère de la guerre les a agréés pour ses fournisseurs habituels.
Cependant le scandale de cette situation se révèle. Les Allemands comprennent qu’il leur faut prendre une façade française. Précisément ils ont sous la main un petit avoué de Morlaix qui a quelques économies. Avec le concours de trois ou quatre parents complaisants, il reprendra la suite de leurs affaires. Bien habile celui qui démêlera si la nouvelle raison sociale n’est qu’un masque derrière lequel se dissimule l’ancienne société.
La manufacture Cadiou – qui en douterait ? – est bien française ! il y a là quelques parlementaires influents pour s’en porter garants auprès du ministère de la guerre. Et les commandes affluent ; M. Cadiou s’enrichit.
Ce sont des jours heureux. Cependant quelques nuages les traversent. De temps à autre on constate dans les livraisons de la Grand’Palud d’étranges anomalies. Six wagons de coton poudre ont été portés en compte et payés. Pourtant on n’en a jamais reçu que trois. La marchandise est de qualité si détestable qu’on n’a le choix qu’entre deux hypothèses : la malfaçon criminelle ou le sabotage conscient. Certaines protestations timides s’élèvent. Mais les interventions parlementaires récidivent à propos. On s’assure même, dans l’administration militaire, certaines complaisances utiles.
L’Iéna saute. La Liberté saute. La Grand’Palud prospère toujours.
Mais voici qu’on entreprend, sur la fabrication de nos poudres, une enquête qui semble être sérieuse. Au ministère de la guerre, le général Gaudin a pris en main la direction du service.
Deux contrôleurs de l’armée viennent à la Grand’Palud. Ils rédigent un rapport qui se trouve aux archives de la rue Saint-Dominique et où il y a des choses effarantes. La situation de M. Cadiou est quelque peu compromise.
Mais M. Cadiou a des amis. Ils font démarches sur démarches. Ils sont députés. On les écoute.

Imaginez encore ceci, qui est l’épilogue du roman.
Ceux qui, dans la coulisse, sont les maitres de M. Cadiou commencent à s’inquiéter de toutes ces histoires. Ils sentent que la maison brûle. En hommes pratiques, ils déménagent. Entendez par là qu’ils installent ailleurs une autre entreprise dont la réputation sera vierge. Ils débauchent à cet effet les meilleurs collaborateurs de M. Cadiou. Il ne leur reste plus qu’à faire passer la Grand’Palud à la manufacture nouvelle les commandes de la guerre.
C’est l’époque où la direction des poudres est assaillie de lettres anonymes où on lui expose tout au long les « procédés » de M. Cadiou. Par une coïncidence heureuse, l’ingénieur Pierre vient lui-même au ministère – poussé, comme il le déclare au général Gaudin, par son « patriotisme » – et il fait sur le compte de son patron Cadiou des révélations telles que l’usine de la Grand’Palud se trouve aussitôt écartée – et pour toujours – de toutes les commandes de la guerre.
Il était temps : c’était à la fin de novembre 1913 et le 12 décembre allait être passé un marché considérable…
Voici donc M. Cadiou trahi par les siens, honni par le ministère de la guerre, qui est son seul client.
Il est ruiné. Il n’a plus rien à espérer. Mais il peut chercher à se venger.
Il sait d’où sont partis les coups qui le frappent. Il connaît d’autant mieux ses ennemis d’aujourd’hui qu’ils furent, pendant longtemps, ses affidés. Il détient tous leurs secrets. Il n’a rien à perdre en les dévoilant. Mais quelle sûre, quelle retentissante vengeance !
Quelques semaines, à peine, s’écoulent et M. Cadiou est assassiné.
Où ? Quand ? Comment ? Mystère ? Cela n’empêche pas une somnambule de Nancy d’indiquer avec précision où son cadavre a été déposé.
En même temps que M. Cadiou se volatilisent tous les papiers qu’il avait en sa possession.
Pouvez-vous, maintenant, échafauder une hypothèse ? Sachez que là-bas, dans le pays, on prononce tout haut des noms.
Comment donc se fait-il que la justice … ?
Attendez. Supposez encore que des mésintelligences domestiques ou familiales corsent le roman et que ceux-là qui, par amour pour le mort, devraient être les plus passionnés à faire éclater la vérité, n’apportent à sa recherche que tiédeur et lassitude indifférente…
– L’affaire Cadiou ne « sortira » pas ! déclarait l’autre jour un personnage informé. Ce nouveau scandale éclabousserait trop de monde. On ne peut pas livrer à la publicité l’histoire des poudres…
C’était au ministère de la guerre qu’on disait cela.
2 avril 1914.

Découverte

« On a découvert, dit le Matin du 15 mai, un registre de comptabilité qui établit que la poudrerie de la Grand’Palud fut bien une entreprise allemande jusqu’à la fin de l’année dernière. »
Relisez dont l’œuvre du 2 avril. Notre collaborateur François Lebon imaginait « le roman que voici » :
Il y a déjà quelques années, sur une terre bretonne…
Les « romans » de l’œuvre ressemblent toujours à la réalité…
21 mai 1914.

L’affaire Cadiou ou la vérité fait peur - p. 125 à 127

Dégageant la « moralité de l’affaire Cadiou », M. Georges Montorgueil écrit :
« L’ombre la plus mystérieuse n’avait cessé d’envelopper ce crime, et des dessous nous étaient apparus qui avaient failli transformer un secret privé en secret d’État et orienter le drame du côté où précisément il n’a pas convenu aux magistrats d’aller – et qui était sans doute le bon côté. »
Tout le monde a l’impression que les mêmes influences, qui se sont exercées naguère pour atténuer ou dissimuler les responsabilités de l’ingénieur dans la fabrication défectueuse des poudres de guerre, empêchent aujourd’hui les magistrats de rechercher la vérité dans le sens indiqué par l’œuvre il y a deux mois, – nous pourrions même dire il y a cinq ans car, dans notre numéro du 23 décembre 1909, sous ce titre Les Allemands sont les principaux fournisseurs de nos poudreries, nous avions déjà raconté toute l’histoire de l’usine de la Grand’Palud, et nous l’avons complétée le 2 novembre 1911.
J’ajoute que, dès le 4 novembre 1909, l’œuvre posait cette question qui fut répétée plusieurs fois par la suite :
Faudra-t-il attendre une déclaration de guerre pour découvrir au public que nos poudres de guerre sont faites avec du coton de provenance allemande et que le coton nécessaire à la fabrication de la poudre B, est fourni par deux usines allemandes établies en France ?
Nous attendons le démenti du ministère de la Guerre, et s’il devait nous convaincre d’erreur, nous aurions le grand plaisir à l’enregistrer ; mais l’ « œuvre » est malheureusement trop sûre de ce qu’elle avance.
Le ministère en était aussi sûr que nous, mais il était aussi embarrassé pour confirmer notre information que pour la démentir, car nous avons appris depuis lors que dès l’origine, c’est-à-dire dès la création de l’usine de la Grand’Palud, le ministère n’avait rien ignoré des extraordinaires trafics franco-allemands auxquels donnait lieu la fabrication de nos poudres.
Ici deux questions précises, qui pourront mettre M. Bidard de la Noë sur la bonne voie, s’il veut bien enfin s’y engager.
1° Sait-il que deux ministres prêtèrent leurs concours aux lanceurs de l’affaire, lorsqu’une société anonyme se constitua, avec des capitaux allemands, pour fournir des déchets de cotons allemands à nos poudreries nationales ?
2° M. Bidard de la Noë a-t-il eu connaissance d’une lettre du député Cloarec à M. Legrand, prédécesseur de Cadiou – lettre datée de 1906, – dans laquelle il était question d’un « bénéfice actuel et certain pour le ministère pendant cinq ans ? »
Ce sont les propres termes dont s’est servi M. Cloarec. Quel était ce « bénéfice certain pour le ministère », – et non pour l’État ? Faut-il voir dans cette expression une allusion précise à des arrangements louches, et faut-il supposer que ces arrangements expliquent trop le mutisme obstiné du ministère devant les révélations de l’œuvre sur l’usine de la Grand’Palud, son personnel, ses commanditaires – et ses protecteurs ?
28 mai 1914

Les dessous de l’affaire Cadiou ou le juge d’instruction qui ne veut rien savoir - p. 128 à 136

Quimper, le 3 juin
Le 4 novembre 1909, nous avions donc encore la naïveté de poser cette question : « Faudra-t-il attendre une déclaration de guerre pour découvrir que nos poudres sont faites avec du coton de provenance allemande fourni par deux usines allemandes établies en France ? Nous attendons le démenti du ministère… »
Naturellement, le démenti ne vint pas, et, le 23 décembre, sous ce titre : Les Allemands sont les principaux fournisseurs de nos poudres, l’œuvre racontait l’histoire de l’usine de la Grand’Palud, dont le premier directeur fut un officier allemand.
Le ministère ne bougea pas davantage. Que les Allemands gardent leur « poudre sèche » et nous fournissent de la poudre avariée, cela n’a rien que de normal et de conforme au désordre établi.
Ce que nous ne savions pas encore, ce qu’une rapide enquête dans le Finistère m’a permis d’apprendre cette semaine, c’est que non seulement nos ministres n’ignoraient rien de cette entreprise allemande, amis qu’ils la favorisaient.
Je sens fort bien que je vais écrire ici des choses graves, et il n’est que trop naturel d’hésiter à les croire. Je n’y croyais pas moi-même avant d’avoir lu les documents que nous publions ; mais il faut se rendre à l’évidence, si effrayante qu’elle soit.
C’est paraît-il, la maison Peter Temming, de Buhl, qui, encouragée et subventionnée par le gouvernement allemand vint s’installer à Landerneau dans un immeuble appartenant à M. Legrand, pour fournir du coton à nos poudreries nationales. Je dis paraît-il, car je n’ai pas poussé de ce côté mes recherches, et, sur ce point, je me borne à reproduire une information du journal La Liberté parue il y a trois ans au lendemain de la catastrophe du cuirassé Liberté. Le directeur de la Grand’Palud, disait notre confrère, avait été « conseillé et guidé dans cette affaire par deux députés, notamment par M. Cloarec, qui fit le voyage de Colmar pour M. Legrand, lorsque celui-ci alla signer l’acte sous-seing privé qui le liait à Peter Temming. »
Ainsi mis en cause, M. Cloarec ne fit pas difficulté de reconnaître qu’en effet il avait accompagné M. Legrand à Colmar, mais, disait-il, « à titre d’avocat. »
Bien entendu ! Nous avons connu un autre député qui fut de même l’avocat-conseil de Rochette.

Grâce aux bons offices de M. Cloarec, député de Morlaix, un officier de Stuttgard, M. Greiss, put donc venir s’installer à Landerneau, sous le couvert de M. Legrand, pour écouler dans nos poudreries les déchets de coton dont ne voulaient pas les poudreries allemandes.
M. Legrand n’était d’ailleurs pas seulement protégé par M. Cloarec ; il l’était aussi par un autre député du Finistère. Le ministère Combes ne pouvait rien refuser à ces deux représentants du peuple, comme le prouve cette lettre :

Paris, le 23 septembre 1903
Le président du Conseil
Ministère de l’Intérieur et des cultes
A M. le Préfet du Finistère.
Conformément au désir exprimé dans votre rapport du 5 septembre dernier, j’ai appelé la bienveillante attention de M. le ministre de la Guerre sur la demande de M. Legrand, industriel à Landerneau, relative à la création d’une usine destinée à fournir aux poudreries nationales les déchets de coton qui leur sont nécessaires, et j’ai avisé de mon intervention auprès du général André l’honorable M. le Bail, député, qui s’intéresse tout particulièrement à M. Legrand.
Je ne me manquerai pas de vous faire connaître la réponse de mon collègue, dès qu’elle me sera parvenue.

Vous pensez si, dans ces conditions, les Allemands installés à Landerneau se gaussaient des révélations de l’œuvre !
Et l’œuvre qui croyait apprendre quelque chose au ministère de la guerre sur la fabrication de sa poudre !
Comme on devait rire, sur Saint-Dominique, de nos candides découvertes !

Cependant, M. Cloarec ne faisait pas seulement des voyages en Allemagne pour le couple de M. Legrand ; au ministère de la guerre, il se chargeait de lui procurer des commandes.
Nous ne serons complètement renseignés sur ces « tractations » que le jour où M. Bidard de la Noë voudra bien retrouver la fameuse valise de Cadiou, qui disparut au lendemain où à la veille du crime, – cette mystérieuse valise dont parlait le juge d’instruction un télégramme non moins mystérieux du même Cloarec. Elle contenait selon toute apparence de nombreux documents comme cette lettre du député de Morlaix à son client et ami Legrand :

13 septembre 1906.
Mon cher monsieur,
Je ne m’attendais certes pas à ce que la demande fût déposée aussi rapidement ; je pensais que vous eussiez attendu le mois d’octobre afin que ma démarche pût se faire utilement près du ministre.
Je serai bien à Paris le 21, mais je n’y passerai que quelques heures, car je suis obligé de me trouver le 22 à Montpellier où je crains d’être pris une dizaine de jours.
Je ferais tout mon possible pour me rendre au ministère le 21, mais y trouverai-je Etienne ?
Vous m’aviez promis tous les renseignements nécessaires qui ne sont pas dans votre lettre :
1° Copie de la lettre de Berteaux ;
2° Copie de la lettre ordonnant les épreuves ;
3° Pris des achats actuels aux différentes maisons de fournisseurs ;
4° Moyenne des achats des cinq dernières années ;
5° Bénéfice actuel et certain pour le ministère pendant cinq ans ;
6° Comparaison
J’ai besoin de ces renseignements pour rédiger une note.
J’ai les éléments pour la note politique et régionale.
Donnez-moi donc, je vous prie tous les éléments sans tarder afin que je puisse rédiger ma note avant mon départ.
Bien à vous,
CLOAREC.

Pourtant, si rapide que fût le passage à Paris de M. Cloarec, il trouva le moyen de faire au ministère une démarche « utile ». S’il n’y rencontra pas cet excellent Etienne, qui était sans doute en vacances, il put s’aboucher avec le directeur des poudres, M. Bérard, qui le reçut « d’une façon charmante ». Puisqu’il ne s’agissait que de nos poudres de guerre, on n’avait rien à lui refuser.
M. Cloarec demandait pourtant assez gros, puisqu’il prétendait supprimer pour M. Legrand les formalités gênantes de l’adjudication ; et si charmant que fût son accueil, M. Bérard crut devoir faire de timides réserves à cet égard. « Oh ! sans doute, ce n’est pas impossible ! J’ai peur cependant que ce ne soit un peu long… »
Mais laissons notre député-conseil expliquer lui-même à son client le résultat de sa démarche. Il lui écrit de la taverne Gruber :

21 septembre 1906
Cher Monsieur,
Vu M. Bérard qui a été charmant et m’a promis d’étudier l’affaire avec le plus grand soin dès que le dossier arrivera. Je lui ai demandé à aller le voir à mon retour de Montpellier ; c’est entendu ; mais il m’a jeté une douche en me disant que ce serait très long à cause des formalités administratives.
Il croit qu’il faut procéder à une adjudication : il m’a dit que si M. Coste avait la fourniture, c’est que plusieurs adjudications sont restées sans résultats.
Si vous avez donc des tuyaux sur le principe de l’autorisation sans adjudication, donnez-les moi.
Vous pouvez m’écrire Hôtel Métropole à Montpellier où je passerai sûrement la semaine.
Bien à vous.
CLOAREC.

M. Cloarec poussait encore plus loin l’obligeance. En sortant de sa prison, l’ingénieur Pierre vient de confier à la Dépêche de Brest :
Ce qui est terrible, c’est l’insuffisance du contrôle dans les poudreries. On peut ainsi fournir à l’État pour ses poudres des éléments de fabrication détestables sans que ceux qui ont pour mission d’exercer la surveillance s’aperçoivent de quoi que ce soit.
Pourquoi « ceux qui ont pour mission d’exercer la surveillance » ne s’aperçoivent-ils de rien ? M. Bidard de la Noë l’ignore peut-être ; mais nous commençons à le savoir.
Pourtant, quelle que fût l’insuffisance du contrôle, les déchets de coton fournis par l’usine de la Grand’Palud étaient si pitoyables qu’il arrivait à M. Louppe lui-même de refuser la fourniture. Que faisait alors M. Cloarec ? La poudrerie du Moulin-Blanc ne voulant pas de ces « linters » pourris, il se retournait vers une autre poudrerie nationale ; et comme il avait accompagné M. Legrand à Colmar, le diligent « avocat-député » convoyait la marchandise rebutée jusqu’à la poudrerie d’Angoulême où, grâce à son éloquence et à son prestige, il réussissait à la faire accepter. Nous ne savons pas encore combien la maison Temming et M. Legrand payaient les services de M. Cloarec, mais nous sommes déjà bien sûrs qu’il gagnait bien son argent !

Quel rapport y a-t-il entre cette affaire franco-allemande et l’affaire Cadiou ? Faut-il chercher de ce côté le mot de l’énigme ? Nous ne pouvons le dire, et ce n’est d’ailleurs pas à nous de la dire. Mais il éclate aux yeux que, pour replacer l’affaire criminelle dans son atmosphère, il est indispensable de connaitre et d’interroger les hommes d’affaires ou les hommes politiques intéressés à la prospérité ou à la ruine de l’entreprise que dirigeait nommément Cadiou. Il serait assurément moins difficile ensuite de savoir qui pouvait avoir intérêt à le supprimer.
Peut-être la politique n’a-t-elle rien à voir avec ce crime là ; mais le contraire est possible aussi, et, à cette heure, les résultats de l’instruction sont si confus, si contradictoires, que toutes les hypothèses sont également admissibles…
– Alors, demanderont les naïfs, pourquoi M. Bidard de la Noë n’a-t-il pas orienté ses investigations dans ce sens, et pourquoi laisse-t-il à l’œuvre le soin de découvrir les dessous politiques et financiers de l’affaire Cadiou ?
Il faut, pour poser cette question, n’avoir pas ouvert la République des Camarades et ne pas soupçonner ce que peuvent être, sous ce régime, les rapports de la politique avec la justice.
Sans doute, par l’instruction du juge Boucard et le réquisitoire du procureur Lescouvé, nous venons de nous apercevoir qu’il y a encore des magistrats à Paris. Mais, s’il en est, quelques-uns qui tiennent bon, malgré toutes les pressions exercées sur leur conscience, nous avons pu voir aussi, par l’affaire Rochette, comment un Caillaux « fait marcher » un procureur général et un président de cour d’appel. S’il en va de la sorte à Paris, comment les pauvres magistrats de province seraient-ils plus capables de résistance ? La vérité, c’est qu’ils vivent dans la terreur des politiciens dont dépend toute leur carrière.
Tout a été dit là-dessus, et je n’ai pas l’intention de le répéter. Quand nous avons raconté ce que nous avions vu dans la Sarthe en suivant la campagne électorale de Caillaux, on nous a répondu : « Vraiment, ça vous scandalise ? Mais c’est la même chose partout ! » Mon expérience personnelle ne me permet pas d’affirmer que la vase de toutes les mares stagnantes est aussi putride, mais je puis à tout le moins me porter garant qu’en matière de corruption mes compatriotes bas-Bretons n’ont, hélas ! rien à envier aux gars de la Sarthe. Dans ce département du Finistère, tout ce qui touche à la politique ou en peut subir l’influence est faussé, violé, pourri. Et pour fixer les idées, voici encore un petit document qui me dispensera de toute épithète. C’est tout bonnement une lettre du préfet qui donne l’ordre à un juge de paix de prononcer une condamnation. L’affaire en elle-même importe peu. Il s’agit d’une « nommée Marie G… » à qui la préfecture réclame une somme de 874 fr. 50. Que la réclamation soit fondée ou non, peu nous chaut ; ce qui est intéressant, c’est la manière directe et expéditive dont le satrape du Finistère poursuit le recouvrement d’une créance. Voici la lettre, voici l’injonction qu’il adresse au juge :

27 mai 1913.
Le Préfet du Finistère
A M. le Juge de paix de Chateaulin.
Je vous serais obligé de vouloir bien inviter Mlle G… domiciliée à Saint-Coulitz, à comparaitre devant vous afin de lui faire prendre l’engagement sur timbre à payer au département la somme de 874 fr. 50.
Dans le cas où elle s’y refuserait, je vous serais obligé de vouloir bien rendre un jugement dans ce sens, et pour ce m’indiquer, s’il y a lieu, toutes les formalités à remplir. Vous voudrez bien d’ailleurs à ce sujet vous concerter avec M. le sous-préfet de Chateaulin.

Comme c’est simple et ingénu !
On nous assure que M. Cloarec parle du même ton au juge Bidard. Mais pour en obtenir ce qu’il désire, a-t-il seulement besoin de parler ?

J’écrivais avant-hier : « Nous ne saurons peut-être jamais quel est l’assassin de Cadiou ; mais nous saurons au moins pourquoi nous ne le saurons jamais. »
L’ai-je suffisamment expliqué ?
4 juin 1917.

Le feu aux poudres - p. 137

Avec du mauvais coton, on ne fait que de mauvaise poudre.
C’est ce que vient d’établir avec autorité l’éminent chimiste Daniel Berthelot.
Mais, faisant allusion aux effrayantes révélations de l’œuvre, il ajoute :
Les Anglais prennent pour le choix de leurs cotons toutes les précautions que j’ai indiquées ; ils n’ont pas d’accidents.
Aussi lorsque j’entends dire que, peut-être, des poudres ont été faites avec des cotons provenant de déchets industriels sales et graisseux ou avec des cotons hydrophiles ayant servi à des pansements et imprégnés en conséquence, des médicaments et des produits chimiques les plus divers, je me demande si cela peut-être bien vrai, et j’ose espérer que c’est là une amusante fantaisie. S’il en était autrement, auteurs et complices seraient d’impardonnables criminels.
Hélas ! Après tout ce que nous avons publié, il est difficile de conserver la moindre illusion.
« Amusantes fantaisie ? » Nous le voudrions, et nous serions les premiers à nous hâter d’en rire, – s’il n’y avait en Bretagne, depuis les catastrophes de l’Iéna et de la Liberté, mille familles qui pleurent…

Les Allemands sont les principaux fournisseurs de nos poudreries - p. 145 à 147

Comme il était facile de le prévoir aucun démenti n’est venu. L’œuvre est aussi bien renseignée sur l’administration de la Guerre que sur celle de la Marine. Nous allons le prouver de nouveau, en précisant notre information. Nous conservons l’espoir qu’on ne nous obligera pas à désigner les intéressés par leurs noms. Pourtant nous n’hésiterons pas à le faire, si le général Brun ne se hâtait pas de mettre un terme à une situation si paradoxale et si inquiétante.
Voici donc les révélations nouvelles sur la fabrication de nos poudres de guerre, que nous devons à un ami de l’œuvre, très exactement informé.

Tout le monde sait que la poudre « B » a pour base de la nitro-cellulose, composé obtenu en faisant réagir de l’acide nitrique sur la cellulose, laquelle est produite par le coton.
L’explosion de l’Iéna fut attribuée à l’inflammation spontanée de cette poudre. Mais les causes qui ont déterminé cette inflammation sont restées ignorées. En tout cas, il est difficile d’admettre que le coton fut la cause initiale de cette catastrophe.
Dans l’affolement qui suivit, au ministère de la Guerre, on fit ce raisonnement simpliste : « Notre poudre s’est enflammée. La poudre allemande n’a pas encore produit d’accident. Donc, la poudre allemande est meilleure que la poudre française et il faut renoncer au type de coton que nous avions choisi pour adopter le type du coton allemand ».
Il n’y eut pas d’études préliminaires et comparatives entre les deux produits. Le type français fut condamné et remplacé par le type allemand.
Mais, comme par hasard, deux usines allemandes étaient déjà installées en France pour la fabrication de ce nouveau type.
L’une de ces usines était dans l’Est près de la frontière, bien placée sur un canal conduisant au Rhin. L’autre est à l’extrémité ouest, tout près d’une poudrerie et aussi d’un port de mer, qui excite les convoitises allemandes.
Ces deux usines sont la propriété de deux allemands, autrefois associés pour le commerce du coton, et venus en France pour fournir leurs produits à l’État, en dissimulant leur nationalité sous des noms français.
L’usine de l’Est appartient à une Société anonyme fondée sous le régime de la loi française. L’acte de société déclare que les fondateurs sont trois allemands, les capitaux sont tous allemands, à l’exception d’une faible partie d’actions d’apport attribuées à des Français qui prêtent leur nom. Le président du conseil est français, l’administrateur délégué est français. Cela suffit pour le ministre de la Guerre qui ne croit pas devoir s’enquérir de la majorité du conseil, formée par trois frères d’origine allemande.
L’usine de l’Ouest fut créée par l’autre associé allemand. Celui-ci choisit comme prête-nom un négociant qui faisait le commerce de métaux et qui ne connaissait du coton que le nom. Ce propriétaire fictif ne fut pas longtemps dans les grâces du ministère. Il fut exclu des adjudications pour tentative de fraude.
Le remplaçant fut vite trouvé, et, cette fois, ce fut un marchand de vins qui entra en fonctions.
Entre temps, les charges se précisent contre cette usine. On apprend que le directeur, c’est-à-dire la seule personnalité capable et responsable est un Allemand, officier de réserve allemande. Les noms des propriétaires fictifs changent, le directeur ne change pas. Après deux adjudications annulées par le ministre, le marchand allemand fait comme son associé et trouve tout de suite une nouvelle incarnation de sa personnalité dans une société anonyme avec sept membres de la même famille comme souscripteurs. Ils font entre eux une répartition fictive des actions et, cette fois, ils comptent enlever sans efforts les fournitures du gouvernement français. Malheureusement pour eux, une enquête est faite par un inspecteur général de l’armée. La présence du directeur allemand justifie tous les soupçons. D’où refus, par le ministre, des fournitures de cette usine.
Il faut, de toute nécessité, simuler le départ du directeur allemand pour désarmer le ministre. Notre officier de réserve allemand va justement faire dans son pays une période d’instruction militaire. On annonce que le directeur est parti et remplacé par un jeune ingénieur, tout frais émoulu de l’école. Mais notre officier allemand a réintégré son domicile ; il ne va plus à l’usine comme directeur mais il la dirige quand même. D’ailleurs, que ferait-il dans un pays où il n’aurait rien à faire, puisqu’il n’a pas d’autres moyens d’existence que son travail ? Quelle sera la décision du ministère, quand il apprendra cette nouvelle transformation ? Nous le saurons bientôt.
Quoi qu’il en soit, le plan conçu par ces deux Allemands, propriétaire des usines, est simple et clair : il faut fournir aux poudreries françaises les plus grandes quantités possibles de coton allemand. Il faut empêcher les usines françaises de se développer et même de vivre. Le prix de vente importe peu. N’y a-t-il pas les primes du gouvernement allemand pour travailler, s’il le faut, à qui perd gagne ?
Les adjudications ne se font donc pas dans des conditions égales, et il n’est pas douteux que les usines françaises devront disparaître, si cet état de choses continue.
Que l’on compare depuis un an et plus les adjudications qui ont eu lieu pour les cotons, et on sera frappé jusqu’à l’évidence de l’exactitude de ce qui précède : quelques bribes de ces adjudications vont à l’industrie française qui se meurt d’inanition.
Voilà donc où nous en sommes. En temps de paix, on enrichit les Allemands et on ruine les usines françaises. Mais vienne la guerre : les deux usines allemandes, pour une raison ou pour une autre, cesseront soudain leur fabrication. Et du coup, nos poudreries ne pourront plus fournir de poudre. N’y a-t-il pas là, pour notre défense nationale, le plus redoutable péril ?
23 décembre 1909