Titre : L’introuvable assassin : l’affaire Cadiou
Auteurs : Arthur Bernède (Directeur de publication) / Maurice Toussaint (Illustrations)
Nombre de pages : 32 pages
Publication : 1931
Editeur : Tallandier

Il existe deux publications pour ce récit :
n°20 dans la collection « Crimes et châtiments »
n°25 dans la collection « Crimes »

Source : BnF Gallica

Rédigé près de vingt ans après les faits, ce récit s’appuie sur la presse de l’époque pour reconstituer l’affaire. L’auteur retrace d’abord le contexte de la disparition de Louis Cadiou, puis les circonstances étonnantes de la découverte de son corps, localisé grâce aux indications d’une voyante. Mais c’est surtout la révélation longtemps passée sous silence qui marque le début de l’ouvrage : la première autopsie fut réalisée dans des conditions inimaginables. Le docteur Rousseau, ayant oublié ses instruments à Brest, utilisa… un sécateur trouvé sur place.

La suite de l’enquête se révèle à l’image de ce départ chaotique. Témoignages nombreux mais contradictoires, témoins qui se rétractent ou confondent les dates, déclarations impossibles à vérifier : rien ne semble tenir. Très vite, la police est critiquée pour son manque de méthode, ses retards et ses fouilles mal conduites.

Même les expertises matérielles, pourtant confiées aux meilleurs spécialistes du moment, n’apportent aucune certitude. La balle retrouvée dans le corps de Cadiou correspond à une munition banale, répandue partout en France, et ne permet en rien d’incriminer l’ingénieur Pierre, principal suspect de l’instruction.

Autour de ce dossier déjà fragile gravitent en outre des enjeux extérieurs qui brouillent encore les pistes : rumeurs d’influence allemande, intérêts économiques liés aux contrats militaires, et une presse — notamment Le Matin — qui dévoile des éléments ignorés de l’instruction et contribue à redessiner l’opinion publique.

Au-delà du mystère judiciaire, le récit met en lumière l’impact humain d’une telle affaire : le calvaire d’un homme longtemps accusé à tort, la souffrance de sa famille, et les questions persistantes sur les responsabilités et les erreurs de la justice.

Une enquête bancale, des expertises impuissantes, un contexte politique explosif et un crime jamais élucidé : c’est toute la singularité de cette affaire qui continue, des décennies plus tard, à fasciner et à troubler.

Table des matières

I. LA DISPARITION DE L'INDUSTRIEL - LES ANGOISSES D'UNE FEMME - LA SOMNAMBULE DE NANCY - DÉCOUVERTE DU CADAVRE - L'INGÉNIEUR INCRIMINÉ -UN JUGE D'INSTRUCTION OBSTINÉ

Dans le courant du mois de janvier 1913, la police était avertie que M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix, administrateur de l’usine de cellulose de la Grand’PaIud, près de Landerneau, avait disparu dans des conditions plutôt mystérieuses.
M. Cadiou qui habitait Paris, se rendait fréquemment à Landerneau (Matin du 5 février 1913). Il se trouvait dans cette localité les derniers jours de décembre et il avait été vu pour la dernière fois par la femme de ménage, Mme Léost, dans la matinée du 30. Vêtu d’un élégant costume de sport, il s‘apprêtait à sortir.
– Je partirai peut-être ce soir, dit-il à sa domestique, mais rien n’est moins certain. Achetez donc du lait comme d’habitude. S’il ne me sert pas demain pour mon petit déjeuner, je le boirai ce soir avant de prendre le train.
Le lendemain, Mme Léost, n’ayant pas revu son patron, s’en vint, suivant son habitude, le réveiller. Elle frappa à la porte, à plu- sieurs reprises, et comme on ne lui répondait pas, elle appuya sur le loquet ; la porte s’ouvrit. La chambre était vide et la femme de ménage constata que le lit n’avait pas été défait.
Elle ne s’en alarma nullement, car elle savait que M. Cadiou s’absentait fréquemment sans la prévenir et elle pensa qu’il avait été rappelé à Paris ou ailleurs, et qu’il n’avait pas eu le temps de l’en prévenir.
Or, l’administrateur de l’usine de la Grand’PaIud, ayant annoncé à sa femme qu’il rentrerait à Paris le 31 décembre, Mme Cadiou s’était rendue au-devant de lui à la gare Montparnasse. Mais, à son vif désappointement, son mari n’était pas dans le train de Bretagne…
Bientôt son étonnement allait se changer en une vive angoisse. En effet, non seulement, en rentrant chez elle, elle ne trouvait ni lettre, ni dépêche pour lui expliquer ce retard et la rassurer, mais au bout de quarante-huit heures, elle était encore sans nouvelles de son mari.
Folle d’inquiétude, elle se rendait chez M. Le Cloarec, député de Morlaix et lui faisait part de ses inquiétudes d’autant plus grandes, que le disparu avait de nombreux ennemis et qu‘elle craignait que ceux-ci ne l’eussent attiré dans quelque guet-apens, afin de se débarrasser de lui.
Immédiatement, M. Le Cloarec se rendait rue des Saussaies et demandait, au directeur de la Sûreté générale de faire rechercher M. Cadiou.
Ce haut fonctionnaire envoyait immédiatement à Landerneau deux inspecteurs qui commençaient leur enquête.
Tout d’abord, elle ne donnait aucun résultat.
« Interrogé par eux, M. Pierre, directeur technique de la Grand’Palud (Matin du 5 février), déclarait qu’il avait vu M. Cadiou pour la dernière fois à l’usine le 29 décembre. »
Un autre témoin, Mme Quéméneur, affirmait, au contraire, que c’était le 30 que M. Cadiou s‘était rendu à l’usine.
Au milieu de ces premières contradictions, les deux limiers démêlaient cependant une vérité, c’est que personne n’avait vu M. Cadiou regagner la ville de Landerneau.
Pendant qu’ils se livraient à des investigations, sur l’ordre et sous le contrôle des commissaires spéciaux de Brest, la gendarmerie se mettait en mouvement. Des battues étaient organisées aux alentours, dans les bois, à travers les campagnes ; les haies touffues étaient soigneusement visitées, des sondages étaient même pratiqués dans la rivière dite l’Elorn ; mais toutes ces recherches demeuraient sans résultat ; et le Parquet de Brest, de plus en plus convaincu qu’il ne s’agissait pas d’un crime mais plutôt d’une fugue, se disposait à classer l’affaire, lorsqu‘un événement aussi romanesque qu’inattendu, s’en vint considérablement modifier l’opinion de la justice.
Mme Cadiou qui, la veille encore, avait annoncé qu‘elle offrait une prime de deux mille francs à la personne qui découvrirait le corps de son mari, et qui, ainsi qu’on le voit, n’avait pas cessé d’être persuadée que celui-ci avait été assassiné, recevait d’une de ses cousines, qui habitait Paris, l’avis qu’une de ses amies, en relations avec une somnambule de Nancy, Mme Hoffmann, était allée consulter la voyante et que celle-ci lui avait fait la déclaration suivante :
– M. Cadiou a été tué près de son usine.
II y a deux assassins, l’un grand, barbu et châtain ; l’autre plus petit. Ce dernier faisait le guet, tandis que son compagnon, après avoir fait tomber M. Cadiou avec une corde, l’assommait.
« Le premier coup a été porté sur la tête à gauche. Cherchez aux environs, à droite du moulin, pas dans l’eau, mais dans les bois. Le corps est enterré sous très peu de terre. Fort justement, Mme Cadiou se dit que si elle transmettait cette information au Procureur de la République, ce magistrat, peu soucieux de donner suite à ces histoires de somnambule, n’y accorderait aucune attention.
Mais comme elle était décidée à ne rien négliger pour obtenir la vérité, elle communiquait immédiatement à son beau- frère, M. Jean-Marie Cadiou, tanneur à Brest, les renseignements qui lui avait été transmis par sa parente, et elle le priait instamment de bien vouloir en vérifier l’exactitude.
M. Jean-Marie Cadiou se mettait aussitôt en campagne. « Un bâton à la main, il fouillait tous les buissons voisins du moulin, et notamment les bois de M. Vacheront, maire. Vers dix heures, il arrivait dans un étroit sentier, encaissé entre deux talus, et aboutissant à un ruisseau.
Écartant avec son bâton les branches de houx et de genêts, il arrivait au pied d’un orme, où la terre lui parut avoir été remuée depuis peu.
« Le cœur battant, il gratta le sol avec l’extrémité ferrée de son bâton, découvrit un morceau d’étoffe et, pour aller plus vite, il employa, cette fois, les ongles. Le malheureux reconnut bientôt le veston que portait son frère.
« Affolé, il courut au moulin, ramena le contremaître de l’usine, et c’est ce dernier qui, à l’aide des mains, mit à jour le corps de son patron.
« Le cadavre de M. Cadiou, recouvert de cinq à six centimètres de terre à peine, était couché sur le ventre. Le sang avait coulé d’une blessure qu’il portait à la gorge.
« Une heure plus tard, lorsqu’on glissa sous le corps une toile, on s’aperçut que le directeur de la Grand’Palud avait le cou presque tranché. »
M. Jean-Marie Cadiou courut comme un fou donner l’alarme. On téléphona immédiatement au Parquet de Brest, qui arriva vers midi sur les lieux. Il était composé de MM. Guillemard [Guilmard], procureur de la République, Bidard de La Noë, juge d’instruction, de M. le docteur Rousseau, médecin-légiste, et les commissaires spéciaux de Brest les accompagnaient.
Notre confrère Monméja nous raconte, dans Le Temps :
– On commença à déterrer le corps. Un public nombreux était accouru, parmi lesquels l’ingénieur Pierre, de l’usine de la Grand’PaIud, qui manifestait une agilité fébrile. On eût dit qu’il ne voulait pas rester une seconde immobile, il fouillait la terre avec un outil, avec ses mains, écartant les ouvriers plus désignés que lui pour faire cette besogne manuelle.
« Enfin, le cadavre apparut, abominablement enchâssé dans un moule de vase. Il était tête nue, et la pèlerine à capuchon était roulée à ses pieds.
« – Où est la casquette ? » demanda un des magistrats.
« – Elle doit être dans la pèlerine. » répondit l’ingénieur.
« Un autre témoin a déclaré avoir entendu : « – Elle est dans la pèlerine. »
« Quoi qu‘il en soit, la casquette fut bien retrouvée dans la pèlerine. »
« Les premières constatations terminées, le cadavre de l’infortuné administrateur était transporté à l’usine de la Grand’PaIud, sur une civière improvisée, faite de branches d’arbres.
« Le docteur Rousseau procédait aussitôt à l’autopsie, et cela, dans les conditions les plus défavorables. En effet, on avait installé le médecin dans une pièce, prenant par une fenêtre un jour insuffisant ; ensuite, il opérait sur les rebords d’une cuve, et non sur une table de dissection. Enfin, dans la précipitation du départ, il avait oublié sa trousse, et se servait d’un sécateur.
« Le corps de M. Louis Cadiou portait une blessure de seize centimètres, barbant la gorge, à gauche ; les chairs étaient déchiquetées, la carotide avait été tranchée ; mais, de toute évidence, la blessure n’était pas nette. Le médecin conclut que M. Cadiou avait été égorgé avec un couteau. « L’estomac était à peu près vide ; on y recueillit seulement un peu de bouillie blanchâtre, qui paraissait celle de tapioca. Cela indiquait que la victime avait été tuée après son petit déjeuner du matin et avant son déjeuner du midi.
« Enfin, dans les poches du costume cycliste que portait M. Louis Cadiou, on trouva des cure-dents et deux mouchoirs. » L‘ingénieur, M. Louis Pierre, qui, ainsi qu’on l’a vu plus haut, avait participé avec tant de zèle à la mise à jour du corps, assistait à l’autopsie.
« – Je n’aurais jamais cru, disait-il, qu’il était si près. Cela aurait pu m’arriver à moi-même ! »
Sans doute les soupçons de la justice s’étaient-ils dirigés tout de suite sur le jeune ingénieur, car, immédiatement, le procureur et le juge d’instruction le faisaient venir en leur présence et, après l’avoir longuement interrogé, ordonnaient son arrestation.
Gardant un sang-froid impressionnant, M. Pierre s’écriait avec énergie :
– Je proteste contre la mesure dont je suis l’objet. Car J’affirme, je jure que je suis innocent !
Avant de rapporter les charges qui pesaient alors sur l’inculpé, il convient de présenter ce dernier à nos lecteurs.
L‘ingénieur Louis Pierre était alors âgé de trente et un ans. Originaire de Conches (Eure), il appartenait à une excellente famille de ce pays.
« Sorti de l’École centrale avec le titre d’ingénieur, il était depuis quatre ans le second de M. Cadiou et habitait au Moulin de la Palud, situé à deux cents mètres environ de l’usine de blanchiment. Bien découplé, puissamment fort, le visage intelligent, barré d’une épaisse moustache châtaine, un binocle atténuant sa myopie, il passait dans le pays pour un garçon travailleur, à qui sa bonne tenue avait su concilier toutes les sympathies.
« Studieux, il consacrait ses veillées à l’examen de dernières découvertes scientifiques. Calme et réservé, on le considérait volontiers comme un doux et un timide ; sportif, il aimait à conduire lui-même l’automobile qu’il avait achetée récemment. Pourtant, les ouvriers de l’usine le représentaient comme un chef dur, difficile, cruel même ; tandis qu’en ville les méchantes langues lui reprochaient sourdement d’entretenir un flirt non dissimulé avec une jeune fille du pays. »
Depuis quelque temps, Louis Pierre était accusé par certains d’être l’auteur de la disparition de l’ancien avoué. A plusieurs reprises même, tant ce bruit avait pris de consistance, il avait été interpellé par plusieurs de ses amis :
– Bonjour, monsieur l’assassin !
A ces mots, dont l’ironie n’était pas sans dissimuler une accusation plus ou moins directe, le jeune ingénieur, sans sortir un instant de son calme, avait répondu par le plus dédaigneux des sourires. Et même après son arrestation, il ne s’était pas départi de son attitude.
Écroué à la prison de Landerneau, en attendant son transfert à celle de Brest, il avait dormi paisiblement, et le matin, mangeait de bon appétit la soupe qu’on lui présentait comme petit déjeuner. II se montrait très déférent et même très aimable envers ses gardiens. Et lorsqu’on vint le chercher pour le conduire en voiture à son domicile, afin d’assister aux perquisitions que la justice avait décidé d’y opérer, comme un gendarme voulait rabattre la capote de la voiture, afin de lui éviter les regards hostiles des curieux massés à la porte de la prison, il déclarait :
– A quoi bon ! Je n’ai pas à me cacher, puisque je suis innocent !
Examinons maintenant les charges que les enquêteurs avaient relevées contre Louis Pierre, charges qu‘ils avaient jugées suffisantes pour motiver son arrestation.
Tout d’abord, on avait trouvé à son domicile, dans un petit hangar, une pioche tachée de sang et aux fers de laquelle adhéraient encore quelques poils.
M. Pierre, interrogé à ce sujet, répondait que cet outil lui avait servi pour tuer un lapin.
« On avait encore saisi sur lui, rapportait l’envoyé spécial du Temps, « une carabine et un couteau à petite lame recourbée, mais nullement tachée de sang. Enfin, le commissaire spécial Paulin ramassait au fond d’une corbeille à papier, roulée en boule, une lettre du ministère de la Guerre, en réponse à des dénonciations que l’ingénieur avait faites contre son patron ». Mais cela n’eut pas suffi pour incriminer l’ancien élève de l’École centrale. Ce qui semblait plus grave à la justice, c’est qu’il n’était point d’accord avec certains témoins sur la date du jour où M. Cadiou avait été vu pour la dernière fois à son usine.
– C‘est le 29, affirmaient le comptable Alain Guilloux et la servante de l’ingénieur, Mlle Julia Juzeau.
– C’est le 30, déclaraient les témoins parmi lesquels, Mme Quéméneur, Levacher, Bouldin [Boulben ou Broudin], etc… etc…
Quant à l’accusé, il fixait au 29 la date de sa dernière rencontre avec son patron.
D’autres témoins déclaraient qu’ils avaient vu, le 30, M. Cadiou sortir vers onze heures du matin de son usine et « franchir le passage sous le chemin de fer, avec l’ingénieur Pierre ».
Enfin, un jeune pâtre prétendait avoir vu les deux hommes s’engager dans le chemin qui monte à travers le bois de Karoff [Caroff]. A midi moins vingt, l’ingénieur était bien revenu à l’usine, mais seul.
Quant à son patron, on ne l’avait pas revu à Landerneau.

Comme le juge d’instruction faisait observer à l’inculpé la gravité de ces premières dépositions, Louis Pierre répliquait :
– Après tout, j’aurais parfaitement pu voir M. Cadiou le 30, en admettant que mes souvenirs m’aient trahi ; mais cela ne prouverait pas que je l’ai assassiné.
Le juge ripostait à cela :
– N’aviez-vous pas intérêt à supprimer M. Cadiou, pour essayer de vous emparer de l’usine ?
– Je n’ai jamais eu cette intention ! répliquait l’ingénieur.
– Vous aviez avec votre patron de fréquentes discussions ?
– C’est exact.
– A quel sujet ?
– J’étais intéressé aux bénéfices de l’usine, et mon patron altérait les comptes pour réduire mon pourcentage. D’ailleurs, d’un commun accord, nous avions résolu de nous séparer. Je devais quitter l’usine de la Grand’PaIud le 1er mars prochain.
– Que comptiez-vous faire ensuite ?
– J’avais trouvé une situation dans une usine similaire, dans une usine que l’on est en train de construire près de Daoulas.
« Voyez donc, monsieur le juge, que je n‘avais aucune raison de tuer M. Cadiou.
– N’empêche que vous aviez voué à votre patron une véritable haine. Ne vous êtes- vous pas laissé aller à dire, devant des témoins dignes de foi, que si M. Cadiou vous renvoyait, vous n’hésiteriez pas à le jeter à l’eau ?
– Je ne me souviens pas avoir tenu ces propos ; mais il est possible, après tout, que je les ai proférés.
« Quand on est en colère, on ne sait pas ce que l’on dit, et j‘avais de fréquents sujets d’irritation contre mon patron.
Le juge poursuivait :
– Parmi les papiers découverts à votre domicile, on a trouvé un brouillon de lettre, adressé à une importante personnalité, et où vous lui signalez certains agissements dont se serait rendu coupable votre directeur.
« On a saisi également chez vous une réponse à cette lettre qui prouve que la lettre adressée par vous était bien arrivée à sa destination.
– Je reconnais parfaitement l’authenticité de cette correspondance. Je considère, en effet, qu’il était de mon devoir de prévenir le gouvernement du tort qui lui était causé. Le juge poursuivait :
– Le dimanche 4 janvier, c’est-à-dire quelques jours après la disparition de M. Cadiou, vous vous êtes rendu rue de Brest, à Landerneau, à son domicile personnel, et vous vous êtes fait ouvrir les portes, sous prétexte d’effectuer une réparation au téléphone.
« N’était-ce pas un prétexte pour vous emparer de certains documents dont vous aviez besoin ?
– Je n’ai rien pris, je n’ai rien emporté !
– Pourtant, on n’a rien trouvé chez M. Cadiou. D’importants dossiers devaient s‘y trouver ; que sont-ils devenus ?
– Je l’ignore !
Comme conclusion à cet interrogatoire, Louis Pierre, toujours avec la même maîtrise de lui-même, s‘écriait :
– Je ne nie pas que certaines apparences soient contre moi. Je reconnais volontiers que je me trouve dans une situation très difficile ; mais je suis tranquille, j’ai ma conscience pour moi, je suis certain que, d’ici peu, vous vous apercevrez que vous faites fausse route, et que mon innocence sera reconnue.
Les perquisitions n’ayant donné aucun résultat, Louis Pierre était transféré à la prison de Brest, où l’instruction allait se poursuivre.
Mais plusieurs voix allaient s‘élever en faveur de l’inculpé. Tout d’abord, celles des siens.
Un rédacteur du Matin, étant allé visiter ses parents qui demeuraient dans la commune de Gouville, située à quelques kilomètres d’Evreux, demandait à Mme Pierre si son fils ne l’avait pas tenue au courant des événements qui s’étaient déroulés à l’usine de la Grand’Palud.
– Oui, répondait-elle, mon fils nous a écrit le 2 ou le 3 janvier dernier… Je ne me souviens plus exactement de la date.
« Dans cette lettre, il nous faisait savoir que la police le suspectait et le regardait d’un mauvais œil ; il ajoutait qu’un journal de Brest insinuait même que c’était lui l’auteur de l’assassinat, que cela ne le tracassait nullement, car il savait que Cadiou était parti de son propre chef et n’avait pas été assassiné.
M. Pierre faisait à son tour un grand éloge de son fils.
– Au mois d’octobre dernier, racontait-il, sa mère et moi, nous nous sommes rendus près de lui à Landerneau, où nous avons passé près d’un mois et demi ; et nous avons constaté en quelle estime était tenu notre fils, qui est un garçon intelligent, travailleur et honnête entre tous.
Notre confrère ajoutait :
– Nous avons quitté M. et Mme Pierre comme nous les avions trouvés, ils étaient très rassurés, ne laissant pas percer la moindre émotion et ne semblant nullement inquiets sur le sort de cet enfant dont ils se montrent encore plus fiers aujourd’hui.
Mlle Julia Juzeau, la jeune servante de l’inculpé, déclarait de son côté :
– Je ne me souviens pas que M. Louis ait assommé un lapin avec une pioche, mais ce que je me rappelle fort bien, c’est qu’avec cet outil il a enterré dans un coin du jardin, aux alentours de la Noël, un chat noir et blanc qui était mort dans la maison.
« D’ailleurs, mon maître est incapable d’avoir tué ; il est bon, il est très doux… il a l’horreur du sang. J’étais au moulin, le 29 décembre, jour où M. Cadiou est venu… j’en suis certaine…
M. Pierre m’a dit qu’il avait accompagné son patron jusqu’à la route en causant.
« Le soir, après le dîner, il a lu, puis il s’est couché. Je vous assure qu‘il n’avait pas alors des allures d’un homme qui vient de commettre un crime !
Rentré dans son cabinet, le juge d’instruction s’occupait d’examiner les documents qui avaient été saisis au domicile de l’ingénieur, notamment le brouillon de la lettre adressée au ministère de la Guerre et la réponse officielle qui lui avait été faite.
Le brouillon de la lettre (Matin du 7 février 1914) prévenait le ministre de la Guerre que l’usine de la Grand’PaIud qui devait livrer en 1910 cinq wagons de coton à la poudrerie d’Angoulême, n’en avait livré que quatre, d’où pour M. Cadiou un appréciable bénéfice.
De plus, l’ingénieur assurait que M. Cadiou ne livrait que d’abjects déchets de coton nitré à l’administration des poudres, tandis qu’il réservait pour d’autres clients la marchandise exempte de tares.
La réponse du ministère accusait réception à M. Louis Pierre de sa dénonciation et l’en remerciait.
Mais cette correspondance ne suffisait pas à établir le mobile du crime.
Pourquoi, en effet, Louis Pierre aurait-il eu intérêt à faire disparaître un homme au moment même où il venait d’attirer l’attention des autorités sur ses prétendus coupables agissements ?
Il fallait donc chercher autre chose. Le juge d’instruction se tint le raisonnement suivant :
– L’ingénieur Louis Pierre n’avait qu’un but : prendre la place de son patron. La preuve c’est que, depuis la disparition de ce dernier, il se considérait comme le maître de l’usine, « s’installait définitivement, faisait rempierrer l’allée conduisant à sa demeure et jouait enfin au directeur ».
Raisonnement d’autant plus fragile qu’après la mort de son mari, Mme Cadiou, en raison de récentes dispositions testamentaires que l’ingénieur Pierre ne devait pas ignorer, était devenue la seule propriétaire de la Grand’PaIud.
Tout cela, en somme, ne pouvait apparaître aux gens de bon sens et non atteints de déformation professionnelle que comme des présomptions vraiment insuffisantes pour arrêter un homme que son passé ne désignait en rien comme capable d’un crime aussi abominable.
Dans tout le pays un revirement très net se produisait en faveur de Louis Pierre, d’autant plus que tout le monde était d’accord pour estimer que la première enquête avait été fort mal faite, « personne ne voulant endosser les responsabilités de diriger les recherches ».
« La gendarmerie, la police mobile, la Sûreté générale, la police spéciale et le commissaire de police de Landerneau, constatait l’envoyé spécial du Matin, ont travaillé officieusement, sans se concerter, sans se communiquer leurs impressions ou leurs résultats, si bien que le zèle de chacun a amené la plus inextricable des confusions. »
Et notre confrère ajoutait fort judicieusement :
– L’intervention du Parquet conduisant officiellement l’enquête ne date que de quelques jours et ce retard a lourdement pesé sur la marche de l’information, au milieu de ce chaos de contradictions qui va en se multipliant.
« Si Pierre a tué son directeur, à quel endroit et à quelle heure le crime a-t-il été commis ?
« Sur le premier point, l’enquête n’a pas encore fait sa lumière ; sur le second point, l’autopsie permet de répondre : M. Cadiou a été assassiné avant l’heure du déjeuner.
« Le contremaître Bignard, que j’ai vu ce matin, m’a déclaré d’une façon très formelle que Louis Pierre et M. Cadiou avaient quitté l’usine le 30 décembre.
Il est très précis quant à cette date, entre onze heures et onze heures et quart ; il se dirigeait en conversant dans la direction du moulin, et, juché sur une échelle, il put les suivre du regard, jusqu’au point de la route où Pierre prétend avoir quitté M. Cadiou, le lundi 29, à la même heure.
« Pierre, déclare toujours M. Bignard, revint à l’usine très calme, à midi moins dix, pour y chercher son capuchon qu’il avait oublié. Il allait ensuite déjeuner pour revenir à une heure trente, puis il partit et on ne le revit plus jusqu’à cinq heures et demi du soir.

Et l’envoyé spécial du Matin de conclure :
« Si donc Louis Pierre a tué M. Cadiou il n’a pu le faire qu’entre onze heures et quart et onze heures trois quarts.
« Une demi-heure lui aurait donc suffi pour égorger son directeur, dissimuler son cadavre et se nettoyer !
« Ce laps de temps semble un peu court, même pour un assassin qui aurait tout prévu, et c’est pourquoi M. Bignard se refuse à admettre la culpabilité de son ancien patron. »
Il est regrettable pour M. Louis Pierre que notre confrère n’eût pas été chargé de faire l’instruction de l’affaire Cadiou ; car il est infiniment probable, et même certain, que l’infortuné ingénieur eût été, tout au moins, laissé en liberté provisoire.
Mais, malheureusement pour lui, le magistrat enquêteur dont la bonne foi demeure au-dessus de tout soupçon, était à la fois trop tenace et trop convaincu de l’infaillibilité de son flair pour prendre une pareille décision. Il tenait sa proie, il ne la lâcherait pas.

II. L'INGÉNIEUR PIERRE SE DÉFEND - LES LETTRES MYSTÉRIEUSES - L'INTERVENTION D'UN DÉPUTÉ - LA SECONDE AUTOPSIE - COUP DE THÉÂTRE - LES DEUX REVOLVERS - LE TÉMOIGNAGE "D'ALFRED DE MUSSET ".

M. Bidard de la Noë allait donc continuer son information avec l’idée bien arrêtée qu’il avait devant lui un coupable. Cependant le calme et la modération que le jeune ingénieur apportait à se défendre auraient dû lui donner à réfléchir.
– Je ne puis que vous répéter, lui disait Louis Pierre, que vous faites fausse route en continuant à m’accuser ainsi.
« Les différends qui se sont élevés entre mon patron et moi, je ne saurais trop vous le dire, n’étaient pas assez graves pour m’entraîner à le tuer.
– Enfin, oui ou non, s’obstinait M. Bidard de la Noë, est-ce le 29 ou le 30 que M. Cadiou est allé au moulin ?
– Je suis sûr qu’il s’y est rendu le 29 ; mais je ne me souviens pas du tout qu’il soit revenu à l’usine le 30.
– Un témoin des plus honorables, Mme Quéméneur, objectait le juge, affirme que M. Cadiou est bien revenu le 30.
– C’est qu’alors, répliquait M. Pierre, il n’est pas entré dans mon bureau. Je ne l’ai donc pas vu, et Mme Quéméneur doit confondre avec sa visite de la veille.
– D’accord, reconnaissait le magistrat ; mais vous oubliez que le 30 décembre, à deux heures de l’après-midi, vous avez écrit à M. Cadiou. Si vous l’aviez vu ce matin-là, c’est donc que vous vouliez vous créer une sorte d’alibi.
Nullement embarrassé par ces subtilités, Louis Pierre répliquait :
– Je vous le dis encore une fois, on admet- tant que mes souvenirs soient inexacts et que j’aie vu M. Cadiou le 30, en quoi cela prouve-t-il que je sois son assassin.
Il est évident, que la défense de l’ingénieur était beaucoup plus logique que la thèse de l’accusation. Mais, comme toujours en pareil cas, il fallait un coupable, et cela n’était pas précisément pour faire pencher la balance de la justice en faveur de l’inculpé.
Le lendemain, c’est-à-dire le samedi 8 février, le juge d’instruction entendait Mme Cadiou. Avant qu’elle pénétrât dans son bureau, la pauvre femme allait éprouver la plus douloureuse des émotions.
En effet, au moment où elle arrivait au Palais de Justice, au bras de son avoué, Mme Cadiou se trouvait tout à coup face à face avec l’ingénieur Louis Pierre, que les gendarmes reconduisaient dans sa prison. Elle devint atrocement pâle et faillit perdre connaissance.
Mais, se ressaisissant avec beaucoup d’énergie, elle entra dans le cabinet du magistrat, prête à répondre à toutes les questions que celui-ci allait lui poser.
– Madame, lui expliquait M. Bidard de la Noë, pouvez-vous m‘expliquer quelles sont les raisons qui vous ont donné à penser que votre mari avait été victime d’un attentat ?
– M. Cadiou, expliquait-elle, m’avait écrit le samedi 27 décembre, qu’il viendrait passer à Paris les fêtes de janvier. Je l’attendais donc le 30 ou le 31. Il n’arriva pas.
« Inquiète, je lui télégraphiai à la Palud, le 31, à dix heures du matin. Aucune réponse ne me parvint.
« Dans l’après-midi, j’envoyais un autre télégramme, à M. Pierre, cette fois, pour lui demander si mon mari avait quitté Landerneau. Le lendemain, je n’étais pas encore fixée.
« Dès lors, j’eus le pressentiment qu’un crime avait été commis. Aussi, dès le samedi 3 janvier, je fis part de mes appréhensions à ma famille et au service de la Sûreté.
D. – Croyez-vous, madame, à la culpabilité de l’ingénieur Louis Pierre ?
R. – Je ne saurais vous le dire, monsieur. Mon mari ne me tenait pas au courant de ses affaires ; pourtant il lui arriva de me confier les ennuis qu’il éprouvait par le fait de son directeur technique ; il ne s’accordait pas avec lui et je crois savoir que M. Pierre menaça plusieurs fois mon mari.
« Au surplus, je sais que mon mari vivait à Landerneau dans une atmosphère d’hostilité. Il avait des jaloux, des ennemis, qui le combattaient sournoisement, mais implacablement.
Et Mme Cadiou ajoutait :
– Je dois vous dire, monsieur le juge, que j’ai reçu le 31 décembre, chez moi, en mon domicile de la rue du Cherche-Midi, une lettre que M. Pierre adressait à mon mari et dans laquelle il lui réclamait une somme de cinq cents francs qu’il lui devait.
« J’ajouterai que dans les premiers jours de janvier, c’est-à-dire après la disparition de mon mari, M. Pierre m’a téléphoné plusieurs fois à Paris, pour demander des ordres au sujet des affaires en cours.
« Je ne puis rien vous dire de plus, monsieur le juge, car je n’en sais pas davantage. Ainsi qu’on le voit, la déposition de Mme Cadiou, dont M. de la Noë attendait tant pour corser son dossier, ne lui avait apporté aucun élément favorable à sa thèse.
Cependant, il n’en convoquait pas moins M. Pierre à son bureau et il lui demandait :
– Comment se fait-il que Mme Cadiou vous ayant télégraphié le 31 décembre pour avoir des nouvelles de son mari, le 1er janvier vous ne lui ayez pas encore répondu ?
– Monsieur le juge, répliquait placidement l’inculpé, donnez-vous la peine de vous informer auprès de M. le receveur des postes de Landerneau, et il vous expliquera que, par suite d’une interruption des lignes, le télégramme que Mme Cadiou m’avait envoyé le 31 ne m’est parvenu que dans la soirée du 1er janvier.
La fragilité de l’accusation non seulement apparaissait à tous les gens qui n’avaient aucune hostilité contre l’ingénieur, mais même à ceux qui, dès le début, l’avaient accusé avec le plus d’âpreté.
Le frère de M. Cadiou, de Brest, lui-même, qui avait tout d’abord chargé Louis Pierre avec tant d’acharnement, faisait maintenant ces réserves :
– Si Pierre a tué, il a dû certainement agir dans un mouvement de colère.
« Je sais que mon frère, en l’engageant à la Grand’PaIud, lui avait imposé un contrat valable pour quatre années, qui comportait, entre autres clauses, l’obligation de ne pas s’engager dans une usine similaire pendant une période de quinze années.
« Il advint que les deux hommes ne s’entendirent plus et avaient convenu de se séparer, Pierre devait partir le 1er mars. Mon frère, sans nul doute, voulut maintenir dans la convention de résiliation la clause interdisant à l’ingénieur de s’employer pendant quinze ans dans une autre usine de blanchiment.
« Il pensait, en effet, que son ingénieur avait acquis à la Grand’PaIud des connaissances techniques appartenant à notre maison.
« Pierre s’irrita probablement de cette défense, et peut-être frappa-t-il en un mouvement irréfléchi ?
Le frère de la victime ajoutait cette hypothèse, d’ailleurs des plus vraisemblables : Je ne m’explique pas toutefois qu’aucune tache de sang n’ait éclaboussé les vêtements de mon frère, et j’en arrive à croire que le malheureux fut bâillonné, ligoté, et égorgé au-dessus d’un récipient facile à vider ensuite.
Cette observation, si hasardeuse fût-elle, n’en avait pas moins attiré l’attention du juge sur le fait que non seulement les vêtements de la victime ne portaient aucune tache de sang, et que la quantité de sang qui s’était répandue sur le sol (sous la tête à demi tranchée du cadavre), était si minime qu’il était difficile d’admettre que le sectionnement de l’artère carotide eût provoqué un épanchement si peu abondant.
Or, M. Bidard de la Noë, qui n’ignorait pas les conditions invraisemblables dans lesquelles l’autopsie avait été faite, se demandait si, pour égarer les soupçons de la justice, l’assassin de Cadiou ne lui avait pas coupé la gorge après l’avoir tué d’une autre façon.
Le juge faisait part de ses soupçons à M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République et tous deux se mettaient d’accord pour réclamer une contre-autopsie. Le médecin- légiste lui-même, le docteur Rousseau, déclarait à la presse :
– Les conclusions de mon autopsie établissent que M. Cadiou a été étranglé. Les plaies du cou ont été faites post mortem. Le maquillage du cadavre doit avoir eu pour but de faire disparaître la trace des empreintes digitales et de simuler un attentat dans le bois.
« Donc, il est inutile d’exhumer le corps, puisque nous connaissons la cause de la mort.
Mais le Parquet n’en ordonnait pas moins une contre-autopsie.
En attendant les résultats de cette importante opération judiciaire, les limiers de la Sûreté générale continuaient leur enquête. Ils parvenaient à établir qu’à la gare de Landerneau, dans les derniers jours de décembre, il avait été délivré deux billets à M. Cadiou, l’un pour Brest, l’autre pour Morlaix ; un employé croyait même pouvoir fixer à la date du 30 la remise du billet pour Morlaix.
Une déclaration des plus intéressantes allait d’ailleurs parvenir au juge d’instruction.
M. Nicolas, courtier maritime et juge au tribunal de Commerce de Brest, se présentait au cabinet de M. Bidard de la Noë et lui affirmait :
– Je suis sûr d’avoir vu, le 31 décembre, M. Cadiou. En effet, je suis allé à Morlaix le 25 et le 31 décembre, et je l’ai rencontré vers quatre heures sur le quai de la gare.
D’autres témoignages allaient confirmer celui de M. Nicolas.
Voici ce que racontait M. Le Picard, propriétaire du café de la Terrasse, situé dans la même ville :
– M. Cadiou était chez moi le 1er janvier. Je peux fixer très nettement la date où il vint ici pour la dernière fois, parce que, ce matin-là, je reçus la visite de mes deux amis, M. et Mme Poreau, qui venaient m’apporter leurs souhaits de nouvel an, et, détail qui m’est resté en mémoire, je les ai reçus dans ma salle à manger.
M. Baron, vétérinaire et sa femme, venaient déclarer que le 31 décembre ils avaient rencontré M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix, et, ils ne pouvaient pas se tromper, car tous deux l’avaient connu lorsqu‘il était avoué dans cette ville.
Mme Baron ajoutait même ce détail des plus significatifs :
– M. Cadiou était vêtu d’un costume cycliste.
Le juge d’instruction apprenait encore qu’au lendemain de la disparition de l’industriel, des lettres signées de son nom, et mises à la poste dans différentes stations de gares du Nord, étaient parvenues au procureur de la République.
Détail très troublant, après la découverte du cadavre, ces lettres étaient remplies de racontars bizarres, qui montraient que le but de leur auteur était d’égarer la justice. Tout cela ne contribuait pas à faciliter la tâche des enquêteurs et ne faisait, au contraire, qu’épaissir davantage le mystère.
D’autres témoignages non moins étranges et déroutants succédaient aux premiers, notamment celui de Mme Tonniau, institutrice à Lanhouarneau, qui prétendait avoir vu le 3 janvier M. Cadiou en train de déjeuner dans un hôtel de Saint-Pol-de-Léon. Des personnes non moins dignes de confiance, affirmaient avoir rencontré M. Cadiou à Morlaix, après le 1er janvier…
Entre temps, le juge d’instruction s’occupait de reconstituer les faits et gestes de l’ingénieur Pierre, le 31 décembre.
Après une laborieuse enquête, il arrivait à établir que, le 31, Louis Pierre avait réparé pendant un certain temps son auto, dont l’eau du radiateur avait joué pendant la nuit ; qu’à dix heures, il s’était rendu à l’usine de la Grand’PaIud où il y était resté jusqu’à midi moins le quart, et que, de là, il était rentré déjeuner chez lui, était sorti ensuite ; mais que, jusqu’au moment où il était revenu de l’usine, c’est-à-dire vers quatre heures, on ne savait pas exactement à quoi il avait employé son temps.
Le lendemain, 1er janvier, il s’était levé de très bonne heure, avait de nouveau travaillé à son auto, dans son jardin, jusqu’à l’heure du déjeuner.

Dans l’après-midi, il avait été se promener et vers sept heures du soir, il était allé dîner chez la mère de Julia Juzeau et il parait même que le repas avait été fort gai.
En réalité, l’enquête n’avait pas avancé d’un pas et les deux avocats de l’accusé, Me Feuillard et Paul Reynaud, déposaient entre les mains du procureur de la République une demande en liberté provisoire. Après avoir examiné le mobile qui aurait poussé l’ingénieur à supprimer son patron, c’est-à-dire espoir pour lui de s’emparer de la direction de l’usine, les deux défenseurs répliquaient « Erreur grossière, car il est établi :
« 1° Que, dès le mois de juillet, Mme Pierre, cherchait pour son fils une place d’ingénieur civil dans une usine de Nantes ;
« 2° Qu’à la suite de son exclusion prononcée par les services de poudre et salpêtre des marchés de l’armée, M. Cadiou s’était vu contraint de résilier des marchés importants et avait dû se résoudre à fermer son usine, ce qui n’était pas précisément encourageant pour Louis Pierre, s’il avait été toutefois candidat à la succession de son patron ;
« 3° Que Louis Pierre adressait le 30 une lettre à M. Cadiou à Paris, lettre qui parvint dans l’après-midi du 31, et dans laquelle il lui disait, qu’il n‘avait pas encore cru devoir prévenir le personnel de son licenciement prochain ;
« 4° Que Louis Pierre fût engagé par contrat à l’usine de Daoulas par M. Legrand et qu’il ne résilia cet engagement qu’à la suite de rumeurs qui parvinrent jusqu’à lui. » Bien que le jour même M. Bidard de la Noë eût déclaré à la Presse que l’accusation ne reposait que sur des présomptions fragiles et qu’il attendait la contre-autopsie pour envisager d’autres hypothèses, il repoussait la requête que Mes Feuillart [Feillard] et Paul Reynaud [Henri Robert] lui avaient adressée, en vue de la mise en liberté provisoire de leur client.
– Je ne puis, disait-il dans son ordonnance, libérer l’inculpé :
« 1° Parce que je n’ai pas entendu tous les témoins convoqués par la défense ;
« 2° Que je n’ai pas interrogé Louis Pierre sur le fond de l’affaire ;
« 3° Parce que je désire, auparavant, connaître les résultats de la contre-autopsie. Le juge d’instruction poursuivait son enquête, interrogeant de nouveaux témoins, M. Lemeller [Lemeillet], mercier à Brest, qui confirmait le témoignage de M. Nicolas, M. Cabon, télégraphiste à Morlaix, qui déclarait avoir rencontré, le 1er janvier, place Thiers, M. Cadiou ; un ami du disparu, M. Feuntun, qui déposait :
– Le 20 janvier, j‘ai cru, moi aussi, rencontrer, mon pauvre camarade Cadiou. Ce jour-là, un cycliste passait à Morlaix sur le quai de Léon. Il ressemblait à Cadiou, et je faillis l’appeler, je n’en ai été retenu que par la certitude que j’avais de la mort de mon pauvre ami.
M. Le Guillener [Le Guiner], juge de paix à Quimper, répétait au juge d’instruction ce qu’il avait déjà raconté au frère de l’industriel, ainsi qu’à plusieurs de ses amis :
– J’ai rencontré mon ami Cadiou quelques jours avant sa disparition, il paraissait triste, abattu, et ne m’a pas caché qu’il avait de gros ennuis.
« Ceux-ci lui étaient suscités, m’a-t-il dit, par des ennemis irréductibles, qui convoitaient sa situation et menaient contre lui une campagne d’injures et de diffamations. Le mystère grandissait donc toujours et le procureur de la République pouvait s’écrier justement :
– Cette affaire est un véritable casse-tête ! Non seulement l’opinion publique presque tout entière mais encore plusieurs journaux de la région, notamment l’Ouest-Éclair et le Nouvelliste de Bretagne, avaient élevé de véhémentes protestations contre la décision du juge d’instruction qui persistait à garder Louis Pierre en prison, malgré le peu de solidité de l’accusation dont il était l’objet.
Mais le bruit ne tardait pas à circuler que c’était à la suite d’une intervention de M. Cloarec, député du Finistère et ami de la famille Cadiou, auprès du Parquet de Brest, que le jeune ingénieur avait été maintenu en prison.
Un de nos confrères s’en allait trouver M. Cloarec qui lui faisait les déclarations suivantes :
– Si j’ai cru, dès le début, que M. Cadiou avait été assassiné, c’est que je savais qu’il avait des ennemis acharnés.
« Au double titre d’ami et de député, j’eus l’occasion de m’occuper des plaintes injustifiées dont le directeur de la Grand’PaIud était l’objet.
« L’usine de Landerneau laissait, en moyenne, quatre-vingt mille francs de bénéfices à M. Cadiou. C’est dire que l’entreprise était florissante.
« Ce succès devait faire naître des jalousies. Il ne s’écoulait pas de mois sans qu’une plainte ne fût adressée au ministère de la Guerre contre M. Cadiou, fournisseur de l’Armée.
« On affirma d’abord que la société qu’il dirigeait n’était qu‘une société allemande, et on alla jusqu’à prétendre que les actes de constitution passés devant notaire avaient été truqués.
« M. Cadiou, qui avait une fortune de un million deux cent mille francs, pouvait bien, il me semble, mettre deux cent cinquante mille francs dans une affaire.
« L’enquête démontra que, parmi les actionnaires de l’usine de la Grand’PaIud, il n’y avait aucun Allemand.
« Par la suite, d’autres plaintes en fraudes et malfaçon affluaient au ministère de la Guerre. M. Cadiou fut exclu des marchés de l’armée sans qu’aucun motif ne lui eût été fourni. C’est alors que j’intervins et demandais la nomination d’une commission d’enquête.
« Qui, avec acharnement, accusait et dénonçait ainsi M. Cadiou au ministère de la Guerre. Ce n’est pas à moi de le dire. Y a-t- il plusieurs accusateurs ? N’y en a-t-il, au contraire, qu’un seul, agissant pour le compte des autres ?
« Si le général Gaudin peut ouvrir son dossier au magistrat de Brest, celui-ci trouvera les lettres accusant le directeur de la Grand’Palud.
« Si elles sont signées, il connaîtra le nom des personnes devant être interrogées. Si ces lettres sont anonymes, des comparaisons d’écriture s’imposent.
« Pour moi, cela ne fait aucun doute, M. Cadiou a été tué parce qu’il était directeur de l’usine de la Grand’PaIud et il a été frappé au cours d’une discussion d’ordre professionnel.
« Je ne prétends pas que M. Pierre soit l’assassin de M. Cadiou et, quoi qu’on en ait dit, je ne suis pas intervenu pour qu’on le maintienne en prison.
« L’arrestation de M. Pierre, que je n’ai jamais vu d’ailleurs, ne m’a pas surpris. En effet, divers détails m’intriguent.
« Le 29 décembre, M. Cadiou devait remettre un chèque de deux mille francs à M. Pierre. Ce jour-là, M. Cadiou était à Landerneau, il ne pouvait regagner Paris que par un train partant à neuf heures du soir et arrivant à Paris le lendemain matin vers sept heures.
« Or, à la date du 30 décembre, M. Pierre écrivait à Paris à M. Cadiou en lui manifestant sa surprise de n’avoir pas encore reçu le chèque de deux mille francs.
« D’autre part, le Parquet de Brest a saisi, on le sait, une lettre arrivée à Landerneau peu après la disparition de M. Cadiou et adressée à M. Pierre.
« Cette lettre émanait du ministère de la Guerre et remerciait l’ingénieur des renseignements qu’il avait fournis.
« Dans le bureau de travail de M. Pierre, la justice a également saisi des brouillons de lettres accusant le directeur de la Grand’PaIud.
« M. Pierre est-il l’auteur des lettres figurant dans le dossier du général Gaudin ? Je n’en sais rien, mais le juge d’instruction doit certainement être fixé à ce sujet. » Ainsi qu‘on le voit, M. Cloarec se tenait dans une prudente réserve et pour quiconque sait lire entre les lignes, il est hors de doute que les insinuations contenues dans cette interview, dont l’authenticité n’a jamais été discutée, est qu’elle ne pouvait manquer, quelle que fût l’impartialité de l’honorable magistrat chargé de l’enquête, d’exercer sur son esprit une considérable influence.
Mais voilà qu’un véritable coup de théâtre se produisait. Le 10 février à la suite de l’autopsie opérée par le docteur Paul, le grand médecin légiste, venu tout exprès de Paris pour accomplir cette importante formalité judiciaire, on apprenait que Louis Cadiou n’avait été ni égorgé, ni étranglé, mais tué d’un coup de revolver.
A la suite d’un examen accompli dans des conditions extrêmement pénibles et délicates sur un cadavre vieux de quarante jours, le docteur Paul, au bout de trois heures de recherches, avait découvert que « M. Cadiou avait été atteint d’un coup de feu dans la région de la nuque, du côté droit. La balle avait suivi un trajet oblique de gauche à droite, et d’arrière en avant, en tranchant sur son passage l’artère carotide ».
« La balle avait été retrouvée dans l’épaisseur du tissu, à sept centimètres de l’oreille droite, à une profondeur de cinq centimètres. C’était un projectile de revolver bulldog, du calibre de six millimètres.
« Quant à la plaie béante de la gorge, on ne saurait, avant l’analyse microscopique du sang, préciser si elle avait été faite post ou ante mortem (avant ou après la mort).
« L’assassin avait dû tirer sur M. Cadiou par derrière et à bout portant. L’examen de la pèlerine en caoutchouc que portait la victime ne laissait aucun doute à ce sujet. » Cette découverte aussi sensationnelle qu’inattendue permettait au Parquet d’établir que M. Cadiou vraisemblablement, logiquement, avait dû être attaqué et assassiné aux alentours de la Grand’PaIud, toujours déserts, et cela détruisait par conséquent les affirmations des témoins qui prétendaient l’avoir vu à Morlaix ou à Saint-Pol-de-Léon, et l’avoir rencontré dans le pays après le 31 décembre. Ce qui renforçait encore la thèse de la justice c’était, ainsi que nous l’avons vu plus haut, que la victime avait un sosie qui se trouvait précisément dans la région à l’époque du crime.
Maintenant il s’agissait de reprendre l’enquête, à pied d’œuvre ; mais, tout à coup, le procureur de la République se rappelait qu’au moment où il avait perquisitionné chez l’ingénieur Pierre, il avait aperçu sur une table un revolver auquel il manquait une cartouche.
Interrogé à ce sujet, l’ingénieur Pierre avait déclaré « qu‘il prenait ainsi ses précautions en ne chargeant pas complètement son arme ».
Immédiatement, le Parquet décidait d
e se livrer dans l’appartement de Louis Pierre à une nouvelle perquisition au cours de laquelle on retrouvait dans la chambre de l’ingénieur un revolver. Mais ce n’était pas un bulldog et le calibre n’était pas de six millimètres. On apprenait alors que Pierre l’avait acheté en juin dernier sur le pressant conseil de ses amis qui redoutaient toujours qu’il fût attaqué par quelque rôdeur ou par quelque ouvrier renvoyé par lui et animé d’un esprit de vengeance.
Tout à coup, un policier, l’inspecteur Le Mez [Lemez], s’écriait :
– N’existait-il pas à l’usine un autre revolver ?
On s‘informait et on apprenait que M. Bossard, veilleur de nuit, était en possession d’un revolver.
Interrogé, il déclarait qu’ayant cessé son service à la date du 28 décembre, il avait restitué le 1er janvier suivant, cette arme à l’ingénieur Pierre.
– Ce revolver, ajoutait-il, était garni de cinq cartouches. Avant de le rendre à M. l’ingénieur, je l’ai déchargé dans un tas de charbon.
– Le fait est exact, reconnaissait le contre- maître Bignard. Le 17 janvier, Bossard, quelques ouvriers et moi, nous avons déchargé le revolver désormais inutile. Pour cela, nous avons tiré cinq ou six coups, je ne puis le préciser.
« Ensuite Bossard rédigea une note qu’il me confia pour bien faire constater qu’il s‘était dessaisi de l’arme dont il indiquait le numéro de fabrication.
« J‘ai malheureusement déchiré ce papier.
– Quelle était la provenance et quel était le calibre de cette arme ? interrogeait le Procureur.
– L’ingénieur Pierre, répondait le contre-maître Bignard, l’avait acheté chez M. Marie et c’était bien un bulldog du calibre de six millimètres.
M. Bossard complétait sa déclaration de la façon suivante :
– Lorsque je pris mon service en juin dernier, M. Pierre me remit un revolver avec vingt-cinq cartouches. Malade le 27 décembre, j’ai dû m’absenter ; à mon retour, le 7 janvier, je constatai que l’arme était toujours sous le matelas de mon lit où j’avais l’habitude de le placer. Le 17, avec un camarade, je la vidai.
« Le soir même, M. Pierre me réclama le revolver et m’ordonna de lui remettre également les cartouches qui restaient à la disposition, ainsi que les douilles vides. Je m’exécutai avec empressement, heureux de me défaire d’une arme qui me faisait peur. J’avais, en effet, la crainte que M. Pierre s’en servit contre moi.
Au cours de la perquisition, les policiers s’emparaient de quelques papiers déchirés qui se trouvaient dans une corbeille, et d’un volume de vers de Musset placé bien en évidence sur le guéridon, un large signet marquant une page.
Ce livre donnait l’impression d’avoir été posé là très intentionnellement. Un inspecteur l’ouvrit à la page que l’on semblait avoir voulu indiquer et il tomba sur la période fameuse du suicide de Rolla.
Il n‘en fallait pas davantage aux inspecteurs pour se demander si l’assassin n’avait pas pratiqué lui-même toute cette petite mise en scène pour faire croire que M. Cadiou songeait à se suicider. II ne semblait pas que ce fût lui et, en tous cas, cela ne prouvait pas que Louis Pierre était l’assassin.
Cependant, un fait troublant était là, auquel les enquêteurs semblaient attacher une très grande importance.
Si on avait découvert dans l’appartement particulier de Pierre un revolver qui (Matin,
19 février) « ne pouvait manifestement être l’arme du crime, puisqu’il était du calibre de six millimètres, alors que la balle à chemise de cuivre trouvée dans le cou de M. Cadiou était du calibre de six millimètres », malgré les recherches les plus minutieuses et les plus acharnées, il avait été impossible de retrouver le bulldog de six millimètres acheté par Pierre à l’armurier Marie.
« Or, détail des plus intéressants, l’ouvrier de l’usine, le sieur Yvonnec, avait trouvé une balle de plomb correspondant au calibre du revolver mis à la disposition du veilleur de nuit, déchargé le 17, restitué vide à Pierre.
« Mais une autre constatation des plus déroutantes s’ajoutait aux autres. Sur le mur d’un hangar, contre lequel l’ingénieur s’amusait parfois à tirer à la cible, trois trous avaient été repérés. On retrouvait, encastrée dans l’un, une balle de plomb du calibre de six millimètres.
« Présentée à la servante de l’inculpé, celle-ci la reconnaissait comme une des balles du bulldog dont elle avait souvent vu son patron se servir pour tirer à la cible.
Pendant que s’accomplissaient toutes ces formalités, la police perquisitionnait de nouveau à l’appartement de M. Cadiou, puis au domicile de M. Legrand, ancien maire de Landerneau, fondateur de l’usine de la Grand‘PaIud.
On y saisissait une correspondance importante, ayant trait à des négociations anciennes et récentes, relatives à l’usine de blanchiment. Comme on racontait qu’après la disparition de M. Cadiou, M. Legrand avait repris certains papiers qui auraient pu être fort utiles à la justice, l’honorable industriel protestait en ces termes :
– On est venu me demander des renseignements sur la Grand’Palud, et comme il était naturel, je les ai fournis. J’ai mis mes papiers à la disposition de la justice.
« M. Cadiou m’avait chargé, en juillet dernier, de trouver un acquéreur pour la Grand’PaIud. Un industriel de Paris se présenta, mais fut effrayé par le prix que demandait M. Cadiou.
Interrogé par l’envoyé spécial du Matin, M. Legrand déclarait :
– Le groupe qui construit en ce moment, à Daoulas, n’aurait jamais voulu acheter la Grand’Palud, car il aurait fallu renouveler complètement le matériel. C’eût été une opération trop onéreuse.
« Quant à Pierre, ignorant du contrat qui le liait à son patron et que nous avons connu par le Matin, nous l’avions engagé trois mois avant que disparut M. Cadiou. Le contrat définitif fut signé entre nous le 12 janvier. Mais le 14, Pierre nous écrivait pour résilier. Il désirait, nous disait-il, que fut éclairci auparavant le mystère causé par la disparition de son patron. J’ai cru jusqu’ici à l’innocence absolue de Pierre. Dois-je en douter aujourd’hui ?

Il résultait de ces importantes déclarations :
1° Que M. Cadiou était désireux, déjà depuis un certain temps, de se débarrasser de son usine ;
2° Que Pierre, contrairement aux accords passés avec M. Cadiou, avait signé un contrat avec une usine que le directeur-propriétaire de la Palud pouvait jusqu’à un certain point considérer comme une menace de concurrence.
Tout cela n’était point pour clarifier cette ténébreuse affaire qui, suivant l’expression du procureur de la République, devenait de plus en plus un casse-tête… chinois.

Illustration représentant la somnambule tirée du récit L'introuvable assassin (Affaire Cadiou), éditions Tallandier
Il est dans le bois... je le vois... voilà le moulin... voilà la rivière...

III. LE REVOLVER... ARME ENTRE LES MAINS DE L'ACCUSATION - LE VEILLEUR DE NUIT - LE MOBILE DU CRIME - UN FLOT DE LETTRES - LE JUGE ET LA VOYANTE - LE CASSE-TÊTE CHINOIS.

Dès qu’il connut l’incident du revolver, Louis Pierre demanda à être immédiatement entendu à ce sujet par le juge d’instruction :
– Monsieur le juge, faisait-il toujours avec beaucoup de calme, mais avec une gravité ton et d’attitude qui prouvaient qu’il commençait à prendre très au sérieux l’accusation dont il était l’objet… le revolver de huit millimètres que l’on a trouvé chez moi est bien celui qui m’a été restitué par le veilleur de nuit Bossard.
« Je l’avais acheté à l’armurier Lelièvre, de Brest, sur l’ordre même de M. Cadiou, qui avait été justement ému par une tentative de cambriolage dirigée en juin 1913 contre le coffre-fort de son usine.
« Cette arme qui devait d’abord être confiée au contremaître Bignard, a été facturée à son nom pour la somme de dix-huit francs, et c’est au cours du mois de juillet suivant que Bossard en prit possession.
« Mis au courant de la déposition du veilleur de nuit, il déclara :
– Je suis tout à fait d’accord avec lui sur tous les points, et c’est bien dans la journée du 17 janvier dernier qu’il m’a remis
Ce premier point élucidé, M. Bidard de la Noë posait à l’inculpé la question suivante :
– En dehors de ce revolver acheté à Brest, n’en possédiez-vous pas un autre ?
– Parfaitement, répliquait Pierre, sans laisser apparaître la moindre émotion. Je l’avais acheté à M. Marie, armurier à Landerneau, dans le courant de 1910.
D. – Combien l’avez-vous payé ?
R. – Vingt-sept ou vingt-huit francs.
D. – Pourriez-vous me préciser la date de cette acquisition ?
R. – Non, je ne m’en souviens pas ! Tout ce que je puis vous dire, c’est que j’ai acheté ce revolver un peu avant de céder à un de céder à un paysagiste de Landerneau une tonnelle peinte en blanc qui se trouvait dans mon jardin.
« Je me souviens parfaitement qu’en tirant pour la première fois avec cette arme, je me suis caché le visage derrière l’un des montants de cette tonnelle, car n’ayant jamais manié de revolver de ma vie, j’avais peur que celui-ci n’éclatât entre mes mains.
Le juge mettait alors sous les yeux de l’inculpé un bulldog de six millimètres.
– C’est bien une arme semblable à celle-là que vous aviez en votre possession ? demandait-il.
– Parfaitement ! répliquait l’ingénieur sans la moindre hésitation.
D. – Qu’avez-vous fait de cette arme ?
R. – J’ai cédé ce revolver à un voyageur de commerce vers février ou mars 1913, c’est-à-dire avant la tentative de cambriolage du coffre-fort. Si je m’en suis défait, c’est que le cran d’arrêt n’était pas sûr.
« Je n’ai jamais eu deux revolvers à la fois, et c’est cette dernière certitude qui me fait dire aujourd’hui que j‘ai vendu le petit revolver avant la tentative de cambriolage de l’usine.
D. – Pour quelle somme l’avez-vous vendu ?
R. – J’ai dû le vendre quinze francs avec les balles qui me restaient ; car nous avons discuté sur ce prix de quinze francs.
D. – Quel est le nom de ce voyageur ?
R. – Je ne le sais pas ; car je n‘ai pas eu autrement conversation avec lui. Il m’a paru un peu plus petit et plus jeune que moi, il pouvait avoir vingt-huit ans environ ; il était vêtu d’un pardessus de couleur sombre et avec une canne à la main. Je ne me rappelle pas comment il était coiffé.
D. – Avait-il des échantillons sur lui ?
R. – Je ne me souviens pas avoir vu aucun autre objet ou échantillon en sa possession…
D. – Quelqu’un était-il avec vous, lorsque vous avez reçu cette visite ?
R. – Non, j’étais seul dans le jardin.
Cette fois, l’accusation marquait un point, car jusqu’à plus ample informé, il était évident qu’elle était en droit de trouver insuffisante les explications de l’inculpé.
Elle n’allait pas tarder à en marquer un autre.
En effet, les policiers enquêteurs apprenaient de la bouche même de Mlle Julia Juzeau qui, pourtant n’avait cessé d’affirmer sa foi en l’innocence de son patron :
– J’ai vu le bulldog en mai ou juin 1913 dans un tiroir où l’on rangeait les timbres et où il avait l’habitude de le serrer.
« Quant à la date à laquelle il l‘a acheté, je puis vous dire que c’est quelques mois avant de prendre livraison de son automobile.
« La voiture est arrivée vers septembre ; c’est donc quelques mois avant son arrivée et en vue, d’ailleurs, de promenades futures, que mon maître s’est muni d’un revolver.
« Je me souviens fort bien, en outre, qu’il le démonta, pièce par pièce ; plus tard, il tira sur ma demande sur le mur de son hangar.
De son côté, l’armurier de Landerneau, M. Marie, affirmait :
– Pierre est bien venu prendre cette arme qu’il a payé trente-huit francs à la fin de mai 1913. J’étais en deuil à cette époque ; il me parla de l’automobile qu’il attendait et, dans la conversation, il me donna des détails circonstanciés sur la tentative de cambriolage commise à la Grand’PaIud.
Le même jour, M. Bidard de la Noë, en présence de Me Feuillard, avocat de l’inculpé, confrontait ce dernier avec le veilleur de nuit, M. Bossard.
Le magistrat demandait à M. Bossard :
– Est-il vrai que Pierre, un jour où il vous expliquait la façon d’armer le revolver qu’il vous avait confié, vous ait dit qu’il en avait un autre ?
– Oui, monsieur le juge, répliquait le témoin.
– Non, Bossard, rectifiait Louis Pierre sans la moindre nervosité. Je vous ai dit : « J’ai eu un revolver, mais maintenant j’ai une carabine, c’est-à-dire celle que l’on a trouvée chez moi lors d’une perquisition.
– Certes, je ne suis pas infaillible, mais j’ai la conviction que vous m’avez dit :
« J‘ai un revolver.
– Vous vous trompez, maintenait énergiquement l’ingénieur.
Le juge d’instruction congédiait M. Bossard ; il présentait à l’inculpé la balle à chemise de cuivre que le docteur Paul avait extraite du cadavre de M. Cadiou.
Pierre la saisit entre ses doigts, la regarda longuement, puis sans la moindre trace d’émotion, il fit :
– C’est curieux, je n’avais jamais vu de bague aussi petite !
Tandis que ses gardiens l’emmenaient dans sa prison, M. Bidard de la Noë se prenait à murmurer :
– Décidément, je crois qu‘il n’avouera jamais !
Demeuré seul en face du dossier déjà volumineux qu‘il avait rassemblé sur son bureau, le magistrat se demandait, non plus si l’ingénieur Pierre était coupable, mais pourquoi il avait commis son crime.
Était-ce parce que, obligé par un contrat en bonne et due forme de ne pas s’engager pendant quinze ans dans une autre usine de blanchiment que celle de la Grand’PaIud, et se voyant à la veille d’être renvoyé par un patron avec lequel il ne s’entendait point, il avait voulu se libérer malgré tout, afin de pouvoir se refaire une situation à l’usine de Daoulas ?
Quand on étudiait de près le mobile, il semblait extrêmement fragile, et nous dirons même invraisemblable.
En admettant que M. Cadiou fût disparu, Louis Pierre n’aurait-il pas été tenu par sa signature envers ses héritiers au même titre qu’envers lui ?
Alors, pourquoi tuer ? Pourquoi commettre un acte aussi abominable ? Pourquoi risquer si gros pour obtenir si peu ou même rien 7 ? Cette hypothèse ne résistait pas à l’analyse.
Alors, M. Bidard de la Noë se demandait :
– Pierre n’aurait-il pas opéré pour le compte de gens désireux de profiter de la mort de Cadiou pour mettre la main à bon compte sur son usine ?
On ignorait pas, qu’autour de la Grand’PaIud, bien des ambitions gravitaient… Ainsi que nous le disait à cette époque notre confrère du Matin, « la Grand’PaIud occupait une situation particulière. Elle fabriquait du coton selon une méthode employée par une nation étrangère, et ces procédés, supérieurs aux procédés français, de l’avis des spécialistes, avaient été dévoilés à M. Cadiou dans des circonstances spéciales par un ingénieur appelé dans ce but à Landerneau.
« Pierre apprit de lui le secret et le remplaça. On batailla, on intrigua, de très loin même, contre la Palud que l’on pouvait représenter comme une usine dépendant de l’étranger, avec une facilité d’autant plus grande qu’elle dut à un moment sa prospérité à des capitaux allemands.
« En effet, disait-on, les droits qui frappent le coton à son entrée en France sont si élevés que les industriels allemands ont tout intérêt à venir fabriquer de ce côté-ci de la frontière.
« Des fautes furent commises aussi, et M. Cadiou se trouva en 1913 écarté de certains marchés ; il dut, de ce fait, résilier dans des conditions très onéreuses de très grosses commandes.
« Pourtant, l’ancien avoué, plutôt que de céder son usine à un prix qu’il estimait inférieur à la valeur de l’entreprise, transforma sa combinaison. II ne traita pas avec un acheteur possible qui lui avait été présenté. D’actionnaires, les capitalistes allemands, les frères Temming, devinrent obligataires, et M. Cadiou lui-même, d’administrateur devint directeur propriétaire de l’usine.
« Sans commandes immédiates, il se préparait à fermer ses portes pour la durée de l’hiver, mais il devait rouvrir la Grand’PaIud vers juillet prochain.
« Sa décision de continuer avec des appuis nouveaux était si bien prise qu’il songeait à dériver le canal d’amenée des eaux et qu’il se disposait à acheter le moulin. Il avait une foi robuste en l’avenir, car il se savait secondé par des amitiés qui pouvaient aisément contrebalancer à Paris les influences dont pouvaient disposer d’éventuels concurrents.
« C’est ainsi que le 30 décembre, M. Cadiou s’apprêtait à quitter Landerneau pour n’y plus revenir peut-être avant le mois de juillet.
« Si donc quelqu’un devait se débarrasser de lui, il devait agir vite et ne pas le laisser partir. C’est ce jour-là que M. Cadiou revêtu de son capuchon, ganté, guêtré – tel qu’il fut retrouvé plus tard dans le bois – se dirigea vers le moulin en compagnie de l’ingénieur Pierre. »
Une chose était certaine, c’est que le crime avait dû être préparé de longue main, et que le meurtrier avait pris d’avance toutes les précautions nécessaires pour dérouter la justice.
Cette plaie de la gorge n’avait-elle pas été faite après coup, soit dans l’intention de faire croire que Cadiou avait reçu un coup de couteau ou de rasoir, ou bien encore, hypothèse émise par certains des enquêteurs, afin de permettre à aller rechercher pour la faire ensuite disparaître la balle qui avait mis fin aux jours du malheureux industriel ?
Ajoutons qu’un certain nombre de lettres anonymes, toutes parties de la région du Nord, étaient parvenues au Parquet entre la disparition de M. Cadiou et la découverte de son cadavre.
Quant à l’examen de toute la correspondance saisie soit au domicile de M. Cadiou à Landerneau, soit dans la maison de son ingénieur, contrairement à l’attente du juge d’instruction, n’avait fait qu’embrouiller encore le mystère.
Parmi de nombreux papiers insignifiants qui n’avaient trait en rien à l’affaire, on trouvait des lettres de Mme Cadiou à son mari, lettres très affectueuses, et dans lesquelles elle faisait l’éloge de Pierre.
D’autres lettres de M. Cadiou adressées à son ingénieur étaient écrites en des termes très cordiaux ne pouvaient pas laisser supposer qu’il existait entre eux une inimitié aussi farouche.
On avait mis aussi la main sur des lettres de personnalités politiques, presque toutes relatives au groupe Daoulas qui concurrençait la Grand’PaIud.
Le bruit courait même, qu’il n’en existait qu’une signée Cloarec et dans laquelle le député engageait son ami Cadiou à renoncer au projet de vengeance qu’il nourrissait contre Louis Pierre.
M. Cloarec allait imposer à cette assertion un démenti le plus formel.
– On a trouvé des lettres de moi à l’usine, disait-il (Matin du 21 février), cela est tout naturel, j’étais l’ami de Cadiou et nous avions une correspondance assez suivie. Mais que, dans ces lettres, j‘aie conseillé à Cadiou de ne pas se venger, de cela je ne me rappelle pas ou du moins je fais à ce sujet toutes réserves. Cadiou avait le tempérament le moins vindicatif qu’il fut.
« II se peut toutefois qu’il ait eu, dans un moment de tracasserie un mouvement de colère et qu‘il m’en ait fait part ; mais pour me souvenir du fait, il faudrait que je me rappelle la teneur complète des lettres dont il est question.
« Dans tous les cas, si je ne puis affirmer une chose, c’est que je n’ai jamais pu déconseiller à Cadiou de se venger de Pierre, que je ne connaissais pas. Cadiou, du reste, s’il n’avait pas confiance entière, reconnaissait à son ingénieur de grandes qualités. »
Au milieu de cet imbroglio dans lequel, et cela est d’ailleurs fort compréhensible, l’enquête s’enlisait, chaque jour davantage, M. Bidard de la Noë, crut un moment tenir le fil conducteur qui devait le conduire jusqu’à la découverte intégrale de toute la vérité.
L’honorable magistrat, en effet, avait été vivement frappé par ce fait véritablement étrange qu’une somnambule de Nancy, plus clairvoyante ou mieux renseignée que les gendarmes de la contrée et de la police mobile, réussit du premier coup à découvrir l’endroit où le cadavre de M. Cadiou avait été enterré.
Or, M. Bidard de la Noë, était loin de croire aux pouvoirs surnaturels des somnambules, et il était en droit de se demander si la voyante de Nancy n’avait pas été renseignée d’une façon plus réaliste que ce don de double vue dont elle se targuait.
Le magistrat désireux de tirer au clair cette portion d’énigme, avait convoqué à son cabinet Mme Camille et Mme Hoffmann, la somnambule extra-lucide de Lorraine, Mme Sainby [Sainpy] de Pont-à-Mousson, qui avait recueilli directement les révélations de Mme Camille et Mme Guillemin, tante de Mme Cadiou, qui avait communiqué à sa nièce les révélations de la devineresse qui avaient abouti à la découverte du corps de l’ancien avoué de Morlaix.
Mme Hoffmann, pénétrait la première auprès de M. Bidard de la Noë. Elle n’avait nullement l’aspect d’une sorcière ; on eût dit, au contraire, d’une brave femme paisible, plus soucieuse des soins de son ménage que de révéler le passé et l’avenir.
– Je suis somnambule depuis mon enfance, déclarait-elle. Tout ce que je puis vous dire, monsieur le juge, c’est qu’en effet, j’ai bien reçu le 31 janvier la visite de Mme Sainby [Sainpy]. Comme toujours en pareil cas, ma marraine m’hypnotisa et je restai dix minutes environ endormie. Quand je me réveillai, mes yeux étaient pleins de larmes.
D. – Qu’avez-vous vu en dormant ?
R. – Monsieur le juge, je ne me rappelle rien. Quand je me réveille de ce sommeil hypnotique, j’ai l’impression que ma vie s’est arrêtée pendant tout ce temps-là.
D. – Saviez-vous que M. Cadiou avait disparu ?
R. – Non, monsieur !
D. – Personne ne vous en avait parlé ?
R. – Personne !
D. – N’aviez-vous pas lu cette nouvelle dans les journaux ?
R. – Je ne lis que les feuilletons, le reste est pour moi sans intérêt.

A la somnambule succédait sa cliente, Mme Sainby [Sainpy]. Tout de suite, elle faisait au magistrat une déclaration de principe.
– J’ai soixante ans, disait-elle, je ne suis donc plus un enfant. J’ai toute ma tête et toute mon intelligence.
« Monsieur le juge, je tiens à vous dire, que je crois aux esprits aussi fortement qu’un chrétien croit en Dieu et je vais vous dire pourquoi : c’est parce que feu mon mari, quand je fais tourner la table de notre salle à manger, revient s’y loger et parler avec moi, et je vous prie de croire qu’il me raconte des choses extraordinaires et toujours vraies.
« Ayant appris qu’un habitant de la Meuse qui avait disparu sans laisser de trace, avait été retrouvé grâce aux indications que Mme Camille avait données aux siens, je me rendis chez elle et je lui présentai des gants qui avaient appartenu à M. Cadiou, en évitant avec soin de ne pas toucher l’intérieur pour ne pas faire disparaître le fluide à mon contact.
« Mme Camille mit ses doigts dans les gants et, entrant aussitôt en transes, elle s‘est renversée sur sa chaise : des spasmes ont secoué sa poitrine, puis s’exprimant par phrases saccadées, elle m’a dit :
« – Il est dans le bois, oui, il est dans le bois… je le vois… voilà le moulin… voilà la rivière… voilà la route… voilà le talus et des bouquets d’arbres… Il n’est pas dans le fond où est l’eau, mais dans le talus. Sur le rebord du talus recouvert par très peu de terre… »
« – Par qui le crime a-t-il été commis ? » ai- je demandé.
« – Par un grand châtain, barbu, de trente à trente-cinq ans, qui était avec un autre plus petit… Celui-ci n’a rien fait que le guet, et d’arranger le corps ensuite… Il faisait nuit, il a été atteint au côté droit avec un gros outil, lourd comme un marteau. »
« Et voilà ce que m’a révélé la somnambule de Nancy… Cela m’a coûté trois francs…
D. – Madame, connaissiez-vous la Grand’PaIud ?
R. – Non, monsieur, car je ne suis jamais allée en Bretagne ; j‘étais donc totalement ignorante de la topographie des lieux. Ça m’a l’air d’un très beau pays, la Bretagne… Le juge laissa l’excellente femme lui décrire non sans loquacité, ses impressions de voyage, d’autant plus qu‘il ne l’écoutait guère.
En effet, il se disait :
– N’était-ce pas sur le bord d’un talus, près d’une rivière et d’un bouquet d’arbres, sous très peu de terre que le corps de Cadiou avait été retrouvé ?
Et cet homme de trente à trente-cinq ans, grand, châtain, ne correspondait-il pas avec le signalement de Pierre ? Décidément, cette voyante, est douée d’une façon extraordinaire.
Aussi, de plus en plus perplexe, le juge faisait-il revenir Mme Hoffmann pour l’interroger de nouveau en présence de Mme Sainby [Sainpy].
Cette confrontation ne donnait aucun résultat. Sur un point, les deux témoins se contredisaient. Mme Sainby [Sainpy] prétendait, en effet, qu’elle avait tout de suite répété à la voyante les propos qu’elle lui avait tenus pendant son sommeil.
Mais Mme Camille protestait :
– Non, madame, vous ne m’avez rien répété du tout parce que, si vous m’aviez fait part de ce que je venais de vous révéler, je conserverais le souvenir que c’est par vous que je l’appris. Or, je sais mieux que personne qu’il n’en est rien. A mon réveil, vous m’avez donné trois francs et vous êtes partie.
Mais Mme Sainby [Sainpy] insistait :
– Je vous ai mis au courant de vos révélations.
– En aucune façon.
Jugeant inutile de laisser s’envenimer le débat, M. Bidard de la Noë y mettait fin en congédiant Mme Camille et Mme Sainby [Sainpy]. Il entendait ensuite Mme Guillemain qui, d’ailleurs, ne lui apprenait rien de nouveau. Le magistrat qui comptait beaucoup sur la déposition de ces trois personnes, dut reconnaître, à son vif désappointement, qu’après les avoir entendues, son enquête n’avait pas fait un pas.
Cependant, au lieu de se rendre compte qu’il se lançait vraisemblablement sur une mauvaise piste, il décida de continuer à orienter ses recherches dans la direction qu’il avait choisie et à s’efforcer de se procurer les preuves décisives qui lui manquaient encore contre celui que dès le premier jour il n’avait pas cessé de considérer comme l’assassin de l’industriel de la Grand’PaIud.
Mais déjà cette affaire si fertile en toute sorte, allait encore être marquée d’un nouveau coup de théâtre. Le 22 février, on apprenait qu’une lettre anonyme, mise à la poste, entre Quimper et Redon, dans une station de chemin de fer, parvenait au docteur Paul.
Ce correspondant anonyme signalait à l’éminent praticien que « M. Cadiou avait été atteint d’un violent coup porté à la nuque, que son corps avait été transporté dans la forêt, étendu sur un matelas, et qu’enfin, si on voulait découvrir la vérité sur la mort de M. Cadiou, il était nécessaire d’arracher une bande de peau autour de la gorge du cadavre. »
Le docteur Paul, interrogé par un de nos confrères, lui déclarait :
– Lorsque je suis arrivé en Bretagne pour y accomplir la mission dont j‘étais chargé, mon confrère brestois, le docteur Rousseau, auteur de la première autopsie, me remit une lettre qui était arrivée à mon nom à Morlaix.
Avant de la décacheter, je fis la remarque que la lettre portait le cachet de Quimper, indiquant qu’elle avait été jetée à la boîte dans cette ville la veille ou l’avant-veille.
« La lettre n’était pas signée. Je jetai rapidement les yeux sur les premières lignes. Je vis quelle contenait une série d’allégations des plus désobligeantes à l’égard du docteur Rousseau. Je m’empressais de la donner à mon confrère brestois à qui je dis :
« – Ah ! mon cher confrère, voici une lettre qui me semble vous concerner, et je ne puis mieux faire que de vous la remettre ! »
« Le docteur Rousseau la parcourut rapidement, et la remit aussitôt à l’avocat général qui devait assister à la contre-autopsie. La missive donnait-elle des détails précis sur la façon dont M. Cadiou avait été assassiné ? Je ne saurais le dire.
« En tout cas, je ne pense pas que son contenu puisse être très sensationnel, car le docteur Rousseau à la suite des résultats de l’opération à laquelle je procédais, n’aurait pas manqué d’en faire part au magistrat présent, et qu’il n’en a rien fait.
C‘était cette lettre que M. Bidard de la Noë venait de sortir de son dossier.
Aux yeux du magistrat enquêteur qui, jusqu’alors, n’avait prêté aucune attention tant elle lui paraissait une diatribe uniquement inspirée par le désir de nuire au docteur Rousseau, cette missive n’en avait pas moins l’avantage de préciser un certain détail conforme à la première version adoptée par la police, à savoir que Cadiou avait dû être attiré là, dans un guet-apens, assassiné à l’intérieur de son habitation et enterré nuitamment dans le bois où l’on avait découvert son cadavre.
– Une telle opération, en effet, raisonnait fort judicieusement notre confrère du Matin, eut été bien téméraire en plein jour, si l’on songe que l’usine de la Grand’PaIud est située à deux kilomètres de Landerneau, qu’elle n’est séparée du moulin que par deux cents mètres, et que le terrain est traversé par une voie ferrée.
« Près du talus, après le pont, le chemin de fer se sépare, à droite il va rejoindre, devant le débit tenu par Mme Quéméneur, la grand’route de Landerneau ; à gauche, il monte vers le bois et le moulin. Celui-ci, très découvert, dans l’admirable et sauvage vallée de l’Elorn, est commandé par une large avenue de hautes futaies, percé de trois chemins creux ; ces chemins conduisent tous au ravin au bas duquel l’assassin creusa la fosse lugubre, à trois cents mètres environ du moulin et sur le même plan que celui-ci et à cent mètres de la route.
« Si donc Pierre, le 30 décembre, entre onze heures et midi a tué M. Cadiou, il a fallu qu’il le tue chez lui, et Mme Juzeau l’aurait entendu, ou qu’il l’entraîne dans les bois sous un prétexte quelconque. Puis, qu’il abandonnât momentanément le cadavre dans un taillis et retournât ensuite à l’usine à midi moins dix ! »
Tout cela était bien incohérent, bien invraisemblable, le casse-tête chinois, se compliquait encore… d’autant plus que les mobiles qui auraient pu conduire l’ingénieur Pierre à assassiner son patron n’étaient pas plus établis qu’au premier jour. Le coup de théâtre de la lettre n’avait été que fumée. Cependant, dans son numéro du 21 février, le journal Ouest-Eclair publiait, à Rennes, la dépêche suivante :
« Jeudi dernier 18 février, arrivait à Dinan, venant de Guingamp, un voyageur de commerce M. Léopold Thévenot qui descendait à l’hôtel du Bon Coin, près de la gare de Dinan, hôtel tenu par M. Grielle. Il s‘inscrivit comme étant originaire de Possoltre (Ariège), âgé de vingt-sept ans.
« M. Thévenot déclara être représentant de la maison Renaud, de la Fère. Cette maison avait envoyé chez M. Bouvier, entrepositaire à Dinan, une caisse d’huile en transit. Le voyageur vendit une partie de cette huile à M. Grielle, le propriétaire de l’hôtel.
« A la table d’hôte, aujourd’hui samedi, pendant le déjeuner, M. Thévenot raconta qu’après la lecture de l’Ouest-Éclair, il se reconnaissait pour le voyageur auquel Louis Pierre, l’ingénieur de la Grand’PaIud, accusé du meurtre de M. Cadiou, aurait montré son revolver.
« M. Thévenot déclare formellement avoir tiré avec Louis Pierre des balles de revolver dans le jardin de l’ingénieur, avec lequel il se serait trouvé à une date qu’il place entre le 1er et le 5 janvier dernier. II a affirmé le fait en présence de MM. Turpinal et Brandily, voyageurs de commerce, et il a ajouté :
« – Je n’ai pas acheté à Pierre son revolver, il ne me l’a pas d’ailleurs proposé ! »
« M. Thévenot est parti ce soir pour Saint-Malo. II a écrit au juge d’instruction de Brest demandant à être interrogé par une commission rogatoire. Mais M. Thévenot, dès le lendemain, allait démentir l’entrefilet de l’Ouest-Éclair.
Voici, en effet, ce qu’il déclarait à Saint-Malo au correspondant particulier du Matin venu l’interviewer à son hôtel.
– L’année dernière, à une date que je place approximativement entre le 20 juin et le 6 juillet, je me trouvais de passage à Landerneau et je déjeunais à l’hôtel Roch, où l’ingénieur de la Grand’PaIud prenait lui-même ses repas. C’est ainsi que, ce jour-là, je fis sa connaissance.
« Après déjeuner, M. Pierre invita la propriétaire de l’hôtel, Mme Roch et la nièce de celle-ci, Mme Juzeau, à venir cueillir des fleurs dans sa propriété. Il m’offrit de les accompagner, j’acceptai. Et c’est ainsi que nous allâmes passer l’après-midi dans le jardin de Pierre.
« Mais à aucun moment de cet après-midi, je vous l’affirme formellement, il ne fut question de revolver, à aucun moment, M. Pierre ne me parla d’une arme semblable. A aucun moment, je n’eus l’occasion de tirer des balles, ainsi qu’on semblerait le raconter aujourd’hui à Dinan.
« J’ai quitté ensuite Landerneau et n’y revins que vers le 18 juillet dernier. J’allai déjeuner de nouveau à l’hôtel Le Roch. Au moment où, après le repas, je sortais de la salle à manger, j’aperçus M. Pierre en compagnie d’autres personnes ; je le saluai… II me rendit mon salut et nous n’échangeâmes aucun propos.
« Depuis, je ne l’ai pas revu.
« Telle fut dans les deux seules circonstances dans lesquelles je me trouvais avec l’ingénieur de la Grand’PaIud.
Ces déclarations si nettes, si catégoriques, détruisaient l’espoir qu’avait eu un moment M. Bidard de la Noë de prendre l’accusé en flagrant délit de mensonge. En effet, si l’ingénieur Pierre avait prétendu que M. Thévenot était bien l’employé de commerce à qui il avait vendu son revolver, il était facile au magistrat de le confondre et ce mensonge de l’inculpé eut formé contre lui une charge encore plus grave que toutes les autres ; mais encore un coup, l’espoir du juge s’évanouissait.
Mais M. Bidard de la Noë n’était pas au bout de ses déconvenues. De nouveaux témoignages allaient surgir, démolissant entièrement toute l’enquête judiciaire.

IV. « PIERRE EST INNOCENT » - DEMANDE DE MISE EN LIBERTÉ PROVISOIRE - REFUS DU JUGE - TÉMOIGNAGES FAVORABLES A L'ACCUSÉ - RÉTRACTATIONS - UN REPORTER QUI A DU FLAIR - L'ARMURIER DE GUINGAMP - LE VEILLEUR DE NUIT PARLE... PARLE... - LES REVELATIONS D'UN FACTEUR - UN JUGE UN PEU TROP SCEPTIQUE.

On se rappelle que l’instruction se faisait fort d’avoir établi que M. Cadiou avait disparu le 30 décembre, après être sorti de l’usine avec l’ingénieur. Mais cette date était en réalité la seule présomption sérieuse de culpabilité qui pesait sur l’ingénieur. Aussi, la justice ne voulait-elle pas en démordre. Cependant, les témoins qui affirmaient avoir vu M. Cadiou le 31 décembre, persistaient dans leurs affirmations. M. Nicolas, entre autre, déclarait formellement que c’était bien le 31 dé- cembre et non le 27 qu’il avait salué Cadiou à Morlaix :
– Si cette rencontre, déclarait-il (Matin du mercredi 4 mars) avait eu lieu le 27, il m’aurait été impossible de saluer M. Cadiou car, ce jour-là, j‘avais mon violoncelle sous mon bras droit et plusieurs autres paquets dont des patins sous le bras gauche.
« Je me souviens parfaitement d’avoir soulevé mon chapeau et dit : « Bonjour, monsieur Cadiou ! », sans m’arrêter, car on m’attendait chez le notaire. M. Le Meillé [Lemeillet], mon associé, s’était entretenu avec M. Cadiou, mais je ne puis pas l’affirmer.
« – Pourquoi, lui demandait un de nos confrères de la presse parisienne, avez-vous déclaré au juge d’instruction que vous ne pouviez pas préciser la date ? » L’honorable juge au tribunal de commerce répliquait :
– Parce que j’étais intimidé.
« M. Bidard de la Noë m’ayant dit qu’il était impossible que cette rencontre eût pu avoir lieu le 31 décembre, j’ai à un moment douté de ma mémoire, et je n’ai rien précisé.
M. Adolphe Nicolas, industriel, frère du précédent témoin, n’était pas moins formel :
– Je me souviens, disait-il, que le 31 décembre, vers six heures du soir, j’avais rendez-vous avec mon frère dans l’étude de Me Erussart [Erussard], notaire à Morlaix, pour signer un acte notarié, lequel, ainsi qu’on peut le constater, porte bien cette date du 31 décembre. Mon frère arriva avec quelques minutes de retard et il nous dit tout de suite :
« – Tiens, je viens de voir M. Cadiou à la gare.
De son côté, M. Le Meillé [Lemeillet], racontait :
– Je suis allé à Morlaix le 27, puis le 31 décembre dernier… Je me souviens très bien avoir rencontré à mon arrivée en cette gare, M. Cadiou de qui je m’approchai, et avec qui je m’entretins quelques minutes de différentes choses… M. Cadiou était en costume cycliste.
« Mon associé, M. Nicolas, qui m’accompagnait salua de son côté M. Cadiou puis, s’éloigna, car il était pressé, ayant rendez-vous chez son notaire, Me Erussart [Erussard].
Comme on demandait au témoin s’il pouvait affirmer que c’était bien le 31 décembre qu’il avait rencontré M. Cadiou, M. Le Meillé [Lemeillet] déclarait loyalement :
– Seul, mon associé, peut fixer la date de cette rencontre, car il a un point de repère, celui du rendez-vous qu’il avait chez son notaire.
« Comment, voulez-vous, que moi, je puisse, à plus de deux mois de distance me souvenir si ce rendez-vous était fixé pour le 27 ou pour le 31 ?
« M. Nicolas, ainsi que la date apposée sur l’acte notarié, signé par lui, et par son frère, peuvent apporter à ce sujet une précision indiscutable…
Or, ainsi que nous venons de le voir, c’était bien le 31 décembre que les frères Nicolas s’étaient présentés chez leur notaire. Mais comme il avait été impossible à l’enquête d’établir si M. Cadiou s’était trouvé à Morlaix à la date du 27 décembre, on voit que la charge la plus lourde qui pesait sur l’inculpé était mieux que sujette à caution, c’est-à-dire s’écroulait lamentablement.
Aussi, de tous côtés, entendait-on murmurer :
– Pierre est innocent !
Me Feuillard, l’avocat de l’ingénieur, profitait de ces événements et de ces circonstances pour déposer une nouvelle requête réclamant la mise en liberté de l’inculpé.
Voici cette requête. Nous la publions intégralement, car elle est véritablement la première lueur qui ait brillé dans les ténèbres parmi lesquels se débattaient l’accusation et la défense.
« A l’heure actuelle, il n‘est plus permis d’en douter, M. Louis Cadiou était en vie le 1er janvier. La déclaration si précise de M. Nicolas, juge au Tribunal de Commerce, corroborée par les déclarations du facteur Cabon et de l’adjudant des pompiers Caramour, de Morlaix, permet de l’affirmer.
« La déclaration de Cabon devant le juge de Morlaix est formelle, il connaissait M. Cadiou depuis de nombreuses années, et le 1er janvier, vers neuf heures du matin, il l’a rencontré quai du Viaduc à Morlaix. Il affirme avoir dit à M. Cadiou :
« – Bonjour, monsieur Cadiou. »
« Ce dernier lui répondit :
« – Bonjour, Cabon. »
« L’adjudant Caramour, à la même heure, a rencontré M. Cadiou en costume de cycliste, costume également indiqué par le facteur Cabon.
« Que reste-t-il dans ces conditions des faibles présomptions d’accusation relevées contre Pierre ? Qu’importe que Cadiou soit venu pour la dernière fois à la Grand’Palud, le 29 ou le 30 décembre, et qu’il ait été vu ou non en compagnie de Pierre l’un de ces jours, puisque, aujourd’hui, nous avons la certitude qu’il était en vie le 1er janvier, et qu’il n’a pu être assassiné à la Grand’Palud.
« II ne subsiste plus rien, d’autre part, de la mauvaise humeur qu’aurait manifestée M. Louis Cadiou contre son ingénieur lors de sa dernière visite à la Grand’PaIud, puisque les témoins qui ont rapporté cette impression sont formellement contredits par le contremaître Bignard qui prétend que cette mauvaise humeur se serait manifestée au cours de l’été 1913.
« Doit-on attacher une importance quelconque aux explications données par l’ingénieur Pierre sur la vente de son revolver de six millimètres ? Quel intérêt avait donc l’ingénieur qui n’a jamais contesté avoir effectué l’achat d’un revolver de six millimètres chez l’armurier Marie, à donner un prix inexact et une date inexacte de cet achat ?
« Pourquoi ne pas admettre que ses souvenirs étaient imprécis sur ce point ? La vente de son revolver à un de ces voyageurs qui parcourent constamment la campagne n’a rien d’invraisemblable. Pierre était mécontent de son revolver, il le démontait, suivant la déclaration de Mme Julia Juzeau, il est donc très naturel qu’il s’en soit débarrassé. Et parce qu’on n‘a point encore retrouvé le voyageur qui est mort ou n’a point lu les journaux, il n‘en résulte pas que Pierre soit de mauvaise foi.
« On ne peut, d’autre part, attacher d’importance à l’appréciation des gestes de mon client au moment de la découverte du cadavre. Aucune de ces déclarations ne peut permettre d’établir une conviction de culpabilité.
« Que reste-t-il donc en l’état ? Des soupçons et rien que des soupçons, sans qu’on ait pu découvrir le mobile qui ait pu amener Pierre à commettre son horrible forfait. L’usine était arrêtée et la disparition de Cadiou ne permet pas de laisser entrevoir pour l’ingénieur un avantage quelconque.
« D’autre part, les révélations de la somnambule, la découverte du cadavre, la lettre écrite au docteur Paul, puis l’arrestation de l’ingénieur, tout cela ne semble-t-il pas mystérieux et ne permet-il pas de supposer que la justice s’égare en accusant Pierre et que les coupables sont à l’heure actuelle en liberté.
L’argumentation de Me Feillard, dès lors, pouvait apparaître à la fois comme extrêmement logique et profondément humaine et surtout prudente. Et cependant, cette demande de mise en liberté était rejetée par le juge d’instruction qui s’appuyait sur les trois motifs suivants :
1° Pierre n’a pas encore été entendu au fond ;
2° Tous les témoins n’ont pas été interrogés ;
3° Les conclusions écrites du docteur Paul ne sont pas encore parvenues au Parquet. Immédiatement, Me Feillard faisait opposition à cette ordonnance devant la chambre des mises en accusation de la Cour d’Appel de Rennes, et avec une inlassable obstination, M. Bidard de la Noë poursuivait son enquête.
Mais son zèle n‘allait pas être récompensé. Voici, en effet, ce que M. Le Gall, chef de bureau de l’hospice de Morlaix venait lui déclarer :
– A la fin de décembre dernier, mon fils qui est élève (Matin du 10 mars) à l’École du service de santé de la Marine, à Bordeaux, vint passer les fêtes de Noël et du Jour de l’an à Morlaix.
« Mon fils est fiancé à Mlle Graff, de Saint- Pol-de- Léon. Le 28 décembre, accompagné de ma femme, de mon fils et de mes autres enfants, nous allâmes passer l’après-midi chez M. Graff. Trois jours plus tard, le 1er janvier, je retournai faire visite à M. Graff, accompagné cette fois-ci que de mon fils.
« Ce soir-là, à sept heures, mon fils et moi, nous venions à la gare de Saint-Pol où nous devions reprendre le train de sept heures treize pour Morlaix. M. Graff et sa fille avaient tenu à nous reconduire jusqu‘à la station.
« Au moment où j’arrivais sur le quai, je vis M. Cadiou adossé au mur de la gare, en bordure du quai, à cinq ou six mètres de la salle d’attente. Il avait devant lui sa bicyclette, sur laquelle il appuyait ses mains.
« M. Cadiou était vêtu d’un complet cycliste et coiffé d’une casquette grise, il n’avait pas de caoutchouc jeté sur les épaules. Peut-être ce vêtement était-il roulé sur sa machine… En tout cas, je ne le remarquai pas…
« Au moment où je passais devant M. Cadiou, que je connais depuis vingt ans, il m’aperçut et me dit le premier :
« – Bonjour, Le Gall. »
« Je répondis en le saluant :
« – Bonjour, monsieur Cadiou. »
« Mais comme j’étais en compagnie de M. et Mlle Graff, je ne voulus pas les quitter par politesse, et je ne m’arrêtai pas pour converser avec M. Cadiou.
« Un moment après, mon fils me demanda :
« – Quel est donc ce monsieur que tu viens de saluer ? »
« Je répondis :
« – C’est M. Cadiou, l’ancien avoué de Morlaix… »
« Le train de Morlaix allait partir. J’y montai avec mon fils, après avoir pris congé de M. et de Mlle Graff… En arrivant à Morlaix, nous trouvâmes ma femme et ma fille qui étaient venues au-devant de nous à la gare…
« Quelques jours plus tard, poursuivit M. Le Gall, j’apprenais la disparition de M. Cadiou, puis, plus tard encore, la découverte de son cadavre, les résultats de l’autopsie, l’arrestation de Pierre.
« Je dois dire que j‘ignorais jusqu‘au nom de celui-ci. C’est à ce moment que je me rappelai la rencontre de l’industriel à Saint- Pol-de-Léon…
« Tout d’abord, l’idée que cette rencontre avait eu lieu le 1er janvier ne me vint pas à l’esprit… Cependant, à la réflexion, un premier souvenir se fixa en moi, qui ne tarda pas à m’obséder.
« Quand j’avais rencontré Cadiou à la gare de Saint-Pol, il avait sa machine devant lui ; or personne ne parlait de la disparition de sa bicyclette. Pendant plusieurs jours, en vain, je fouillai ma mémoire afin de me préciser la date exacte de notre rencontre. J’en parlai à ma femme… La vérité se fit peu à peu…
« Lors de ma première visita à M. Graff, à Saint-Pol-de-Léon, le 28 décembre, j‘étais avec toute ma famille, et M. Graff, occupé par son commerce, n’avait pu venir nous accompagner à la gare… C’est Mlle Graff qui nous reconduisit. Par contre, le 1er janvier, ma famille était restée à Morlaix.
« J’étais seul avec mon fils, et le soir de ce jour-là, ce furent M. Graff et sa fille, je vous l’ai dit par ailleurs, qui nous reconduisirent à la gare. C’est même, je vous l’ai dit également, la présence de M. Graff qui m’empêcha de m’entretenir avec M. Cadiou autrement que pour répondre rapidement au bonjour qu’il m’avait donné.
« Cet ensemble de circonstances constituait déjà de quoi étayer une certitude.
« Dès lors, je fus tenaillé par cette idée que je connaissais des faits de nature à orienter les recherches de la justice et susceptibles d’apporter un peu de lumière dans la mystérieuse affaire.
« Mais tant d’autres témoins, qui étaient venus affirmer, eux aussi, avoir rencontré par ailleurs M. Cadiou, avaient été tournés en ridicule, avaient vu traiter leurs déclarations d’absurdes, que j’hésitais encore, que j’attendais toujours pour faire connaître ce que je savais.
« Pourtant, mon obsession augmentait. Je décidai de recueillir encore de nouvelles précisions avant d’apporter un témoignage qui ne pût être mis en doute.
J’écrivis à Bordeaux, à mon fils, et lui demandai s’il se souvenait de notre rencontre avec M. Cadiou. Il arriva à Morlaix en permission, à l’occasion des jours gras, et me donna verbalement sa réponse.
« Pour lui non plus, et pour les mêmes raisons que moi, il ne pouvait se tromper sur la date.
« II me répondit simplement :
« – Papa, il n’y a pas de doute possible… C’est le 1er janvier que nous avons rencontré M. Cadiou. Nous n’étions que nous quatre, M. et Mlle Graff, toi et moi, alors que le 28 décembre, au contraire, maman et ma sœur étaient avec nous… »
« Ma femme, d’autre part, qui était au courant de la situation et de mes angoisses, me fit remarquer à son tour que le jour où elle vint à Saint-Pol-de-Léon, au moment où nous prenions le train de sept heures treize, la gare était encombrée de voyageurs, pour la plupart des soldats venus en permission à l’occasion des jours de fêtes. Le 1er janvier, au contraire, il n’y avait sur le quai que trois ou quatre personnes, dont M. Cadiou…
« Au surplus, de son côté, M. Graff, qui avait appris comme tout le monde les circonstances exposées par certains témoins de la disparition de M. Cadiou, à une date primitivement fixée au 30 décembre, s’était souvenu lui aussi de la rencontre de Saint-Pol-de-Léon.
« Lui aussi, sans m’avoir fait part de ses propres obsessions, avait rassemblé ses souvenirs. Il était derrière moi, à la gare de Saint-Pol, au moment où M. Cadiou et moi avions échangé un bonjour… Il s’était rappelé qu’il n’était venu m’accompagner à la gare que le soir du 1er janvier. Par conséquent, M. Cadiou n’avait pu être assassiné le 30 décembre, dans le petit bois où l’on disait l’avoir vu s’éloigner avec l’ingénieur Pierre…
« Bref, vendredi dernier, M. Graff, qui était en voyage à Morlaix, vint me rendre visite. II me parla de ce dont lui aussi il s’était souvenu. Et il ajouta :
« – Je ne pouvais garder ce souvenir qui m’obsédait… J‘en ai parlé aujourd’hui à mon avocat… Il m’a donné le conseil d’aviser le procureur de la République. »
M. Graff, convoqué par le juge d’instruction, confirmait entièrement la déposition de M. Le Gall.
En outre, de nombreuses rétractations des témoins allaient se produire. D‘abord, celle de M. Bonnefoy, fermier à la Grand’PaIud qui, l’un des premiers, avait affirmé aux enquêteurs qu’il avait vu, le 30 décembre, entre onze heures et midi, M. Cadiou et l’ingénieur Pierre se diriger vers le petit bois où l’on devait retrouver le cadavre de l’ingénieur.
– Je me suis trompé, affirmait-il au correspondant d’Ouest-Eclair… Le 30 décembre, je me trouvais à Landerneau où j’étais allé conduire des chevaux pour la remonte italienne ; par conséquent, je n’ai pas pu voir M. Pierre et M. Cadiou à la Grand’Palud ainsi que je l’ai dit. J’ai eu, plusieurs fois depuis, l’intention d’aller déclarer mon erreur au Parquet ; mais, seule, la crainte d’être inquiété m’a retenu.
La femme de M. Bonnefoy ajoutait :
– J’étais au courant de l’erreur qu’avait commise mon mari, et je l’ai engagé plusieurs fois à aller le déclarer à la justice.
Un autre témoin, le pâtre Boulbin [Boulben], au service de Mme Quémeneur, débitante, et qui ainsi que sa patronne, avait déclaré, disait-on, qu’il avait vu Cadiou et Pierre le 30 décembre, « marchant côte à côte, vers onze heures du matin, dans la direction du bois fatal », déclarait également à notre con- frère :
– Je vous jure, monsieur, que le matin du 30 décembre 1913, je n’ai pas vu ensemble M. Pierre et M. Cadiou. Je vous affirme d’ailleurs que je n’ai jamais dit, comme vous m’assurez qu’on l’a fait dire, que je les avais vus ce jour-là ensemble… Il est bien exact que j’ai passé toute ma matinée du 30 décembre dans le pré qui fait l’angle du chemin conduisant de la maison de ma patronne au pont et de celui qui mène de l’usine à l’habitation de M. Pierre.
« J‘étais là un peu après huit heures du matin, et j’y suis resté, jusque vers onze heures, instant où l’on m’appela pour aller déjeuner. De cela, je suis certain.
« J‘ai bien vu M. Cadiou entre huit et neuf heures du matin ; il était seul et venait de la route de Landerneau. Il passa sous le pont pour se rendre à l’usine. Je suis sûr que je ne l’ai pas revu. Je suis sûr que, jusqu’à l’heure du déjeuner, je n’ai pas vu M. Pierre descendre de chez lui pour aller à la Grand’PaIud. D’où j’étais placé, je voyais parfaitement les gens qui passaient sur les deux chemins, et je vous jure, que je n’ai pas vu ni M. Pierre, ni M. Cadiou, que je ne l’ai jamais dit, que je ne pouvais pas le dire, puisque je ne les avais pas vus.
La patronne du jeune berger déclarait également ceci :
– J’ai vu M. Cadiou le 30 décembre, vers neuf heures du matin, venant de la route de Landerneau ; il a passé devant chez moi pour se rendre à l’usine, je ne l’ai pas revu depuis et je ne l’ai pas aperçu avec M. Pierre… Tout ce qu’on a raconté de contraire à cela est absolument inexact ; je vous assure que je suis toute prête à en témoigner tant qu’on le voudra.
« Il est infiniment regrettable qu’au sujet de cette affaire on ait prêté à mon pâtre et à moi-même des paroles que nous n’avons jamais prononcées et que nous ne saurions avoir dites puisqu’elles seraient contraires à la vérité.
Mais le juge d’instruction ne semblait nullement disposé à accorder la moindre attention à ces déclarations qui contredisaient d’une façon si frappante la thèse qu’il avait adoptée, pas plus d’ailleurs qu’à certains faits qui allaient à l’encontre des arguments invoqués par l’accusation.
Ainsi, l’un des grands griefs que la justice faisait à Louis Pierre, c’était la réponse qu’il avait faite à l’un des hommes qui avait découvert le corps de l’industriel et réclamait la casquette de la victime.
– Elle est dans le capuchon, aurait répondu sans hésitation le pseudo-assassin.
Or, au cours d’une contre-enquête menée avec beaucoup de sincérité et de flair par l’envoyé spécial du Matin, une autre personne qui avait assisté à cette scène macabre, lui déclarait à cette date du 11 mars :
– Pierre répondit simplement, alors qu‘on se demandait où était cette casquette :
« – Mais, elle est peut-être dans le capuchon. »
Et notre confrère soulignait fort justement :
– N’était-ce pas après tout une réponse logique et, sur le moment, nul ne songea à s’en étonner, lorsqu’en effet on retrouva la casquette dans ce capuchon ?
Un autre fait, non moins important, n’allait pas davantage inquiéter M. Bidard de la Noë. Pourtant, il nous apparaît aujourd’hui d’une gravité extrême.
Lorsqu’on retira le corps de M. Cadiou du trou dans lequel il avait été enfoui, depuis plus d’un mois, on constata (Matin du 11 mars) qu’il était très peu décomposé, qu’il n’exhalait aucune odeur. Le veilleur de nuit, qui déshabilla le cadavre, le commissaire de police de Landerneau, d’autres personnes présentes, constatèrent que les chaussettes depuis la cheville jusqu’aux mollets et le dos du gilet étaient étonnamment secs, bien que, depuis plusieurs jours, le temps eût été excessivement pluvieux, et que le cadavre ait été enseveli presque à fleur de terre.
Ils en tirèrent d’abord la conclusion que l’inhumation était récente et bien postérieure au 30 décembre.
M. Yves Prigeac, porteur aux Pompes Funèbres de Landerneau, qui avait mis M. Cadiou en bière le lendemain fut stupéfait, à son tour, quand on lui dit que le défunt était resté près de quarante jours en terre, à l’endroit où il avait été retrouvé.
– Depuis tant d’années que j’exerce, confiait-il à notre confrère, j’ai mis bien des corps en bière, j’ai procédé à des exhumations, j’ai vu des centaines de cadavres, jamais je n’ai rencontré, après des inhumations même récentes, un corps aussi peu décomposé que celui de M. Cadiou.
Et l’envoyé spécial du Matin, de conclure :
– Cette opinion prévaut de plus en plus à Landerneau comme à Morlaix que M. Cadiou a été assassiné à une date plus rapprochée que celle où son cadavre fut retrouvé dans le petit bois que de celle de sa disparition.
II ne restait donc plus guère à l’accusation que l’argument du revolver, et encore celui-ci allait-il recevoir un coup redoutable. Comme il arrive parfois en pareil cas, les langues, d’abord prudentes et silencieuses, commençaient à se délier, et voici ce que racontait M. Simon, armurier à Guingamp :
– Dans le courant du mois de janvier 1912, un mercredi, jour de marché, je reçus la visite d’un voyageur en huiles minérales, M. Meslay, représentant la maison Taupin, Broux et Meslay, de Pré-en-Pail, dont il me dit être l’associé…
« Il me fit ses offres de service, et comme je lui faisais remarquer que je ne pouvais m’occuper de lui à cause du marché, il me répondit que, venant de Brest et de Landerneau, il ignorait qu’il y eût marché ce jour-là. Tout en causant avec ce voyageur, je nettoyais un revolver du calibre de six millimètres, dit Velodog, à barillet long, pour balle blindée.
« A ce moment, M. Meslay, sortant de la poche de son pardessus un revolver, me dit qu‘il venait de l’acheter la veille à Landerneau à un inconnu pour quelques francs.
« Ce revolver me parut en tous points semblable à celui que je nettoyais, et comme je demandais au voyageur de me le montrer pour l’examiner, il le remit dans sa poche en me disant qu’il était chargé.
« Nous traitâmes ensuite une commande d’huile, et sortîmes pour prendre l’apéritif. Deux autres personnes, dont un de mes ouvriers, se joignirent à nous et tout en parlant de choses et d’autres, M. Meslay me fit savoir de nouveau qu’il était la veille à Landerneau où il avait raté une affaire. Depuis, je n’ai plus revu M. Meslay.
Découvert à Alençon par l’habile enquêteur du Matin, M. Meslay lui disait :
– Je me souviens, en effet, avoir vu M. Simon. Mais en ce qui concerne cette histoire de revolver, M. Simon fait certainement une erreur de nom.
« Peut-être un autre voyageur s’appelant comme moi voyage-t-il habituellement en Bretagne, et, dans ce cas, c‘est à lui que se rapporte le fait dont parle l’armurier de Guingamp. Mais encore une fois, il ne s’agit pas de moi.
« Je suis prêt, pour prouver ma bonne foi, à accepter une confrontation avec M. Simon, devant le juge d’instruction de Brest.
Mais M. Simon, qui maintenait énergiquement ses déclarations, affirmait de son côté qu’il était prêt, lui aussi, à être confronté avec M. Meslay.
Il est hors de doute que l’armurier et le voyageur de commerce étaient sincères. Et il était des plus probables que le premier avait confondu le second avec un autre voyageur, qui, craignant d’être poursuivi pour port d’arme prohibée, avait jusqu’alors gardé le silence.
Mais un autre incident – chaque jour n’apportait-il pas le sien – allait se produire, provoquant les commentaires les plus divers et compliquant encore une situation déjà si embrouillée.
L’ancien veilleur de nuit, Jacques Bossard, qui avait quitté la Grand’PaIud, était venu à Brest où il travaillait en cale sèche à la réparation d’un paquebot, allait trouver son contremaître et lui disait :
– Réglez-moi mon compte… J’en ai assez de tous les potins faits autour de moi et des visites des indiscrets. II y a trop de police autour de moi ; je m’en vais. Et il était parti sans laisser son adresse. Le fait avait été rapporté au juge d’instruction qui, surpris de l’attitude étrange de Bossard, avait envoyé à ses trousses plusieurs inspecteurs de la police spéciale. Mais ceux-ci ne l’avaient point retrouvé.
Cependant, au cours de leurs recherches, ils apprenaient que l’ancien veilleur de nuit avait tenu à ses camarades de chantier des propos plutôt singuliers :
– Il y a bon temps, prétendait-il, que je savais où était caché le cadavre de M. Cadiou. Un après-midi que j’étais allé battre la forêt avec l’inspecteur Le Mez [Lemez], lui partait d’un côté, moi de l’autre.
« Je fus bientôt attiré par une odeur très caractéristique qui semblait provenir du petit sentier s’en allant en cul-de-sac vers le ruisseau, – cul-de-sac au fond duquel on devait en effet retrouver le cadavre, – mais je n’en ai rien dit à la police ; c’était à elle de trouver…
Bossard racontait encore :
– Je n’aurais qu’un mot à dire pour faire mettre immédiatement l’ingénieur Pierre en liberté, et dire la vérité que je connais. Mais il m’a trop fait de misères quand il me commandait… tant pis pour lui !
« Il est innocent, je le sais, je pourrais en donner la preuve… Mais comme je ne puis oublier la façon dont il m’a mené, qu’il se débrouille tout seul.
« Oui, j’en sais bien long.
« Outre ce que je sais de la mort de M. Cadiou, il y a bien des choses encore que j’ai découvertes quand j’étais veilleur de nuit, et que pouvant circuler en liberté dans les bureaux, je m’amusais pour passer le temps à lire certaines correspondances déposées alors dans un tiroir de bureau de
M. Pierre…
« Cette correspondance qui émanait d’une certaine dame, ne pouvait laisser aucun doute sur les relations que cette dame avait entretenues autrefois, passagèrement, avec M. Pierre et qu’elle entretenait maintenant avec un autre personnage de la région.
« Ah ! il y avait des chichis dans ces lettres et des supplications et des reproches… Pour sûr, voilà qui aurait pu intéresser la justice… mais Pierre avait dû penser, lui aussi, que ces choses-là, ça ne regardait pas les juges. Et quand ils sont venus et qu’ils ont perquisitionné, tout ça avait disparu…
« Oui, vous voyez bien que j’en sais long, sans parler du reste… Mais tant pis pour Pierre… Qu’il se tire d’affaire tout seul !… Les compagnons de Bossard qui avaient reçu ces étranges confidences, ne dissimulèrent point aux policiers qu’ils ne s’étaient nullement gênés pour qualifier ainsi qu’elle le méritait l’attitude du veilleur de nuit.
Une violente querelle ayant éclatée à ce sujet, et Bossard s’étant vu menacé par ses camarades « d’être jeté par-dessus bord » avait pris le parti de disparaître et, pour l’instant du moins, il demeurait introuvable.
Le 17 mars, le juge d’instruction allait recevoir un document nouveau dont il convient de faire état au cours de ce récit dont nous avons résolu de ne rien laisser dans l’ombre.
Un facteur-receveur de Blincourt, près de Clermont (Oise), M. Boulier, très estimé dans ce pays, avait écrit avec insistance à M. Bidard de la Noë pour lui faire savoir qu’il avait d’importantes révélations à faire au sujet de l’affaire Cadiou.
Le magistrat avait aussitôt adressé une commission rogatoire à M. Joly, juge d’instruction à Clermont, et celui-ci a recueilli de ce dernier la déposition suivante, qu’il s’était empressé de faire parvenir à son collègue de Brest :
– J’ai fait mon service militaire dans l’Infanterie coloniale ; j’ai séjourné en Indochine plusieurs mois ; dans cette colonie, les indigènes utilisent pour leur voyage par eau des pirogues qu’ils nomment, « cadoul ». Ceci pour expliquer que c’est l’analogie existant entre ce mot et le nom de l’industriel qui éveilla mon attention au moment où, le 4 janvier, j’entendis prononcer le nom du propriétaire de la Grand’PaIud. Ce jour-là, je me trouvais dans le hall de la gare Saint-Lazare, lorsque je vis un homme que je connais bien, s’avancer au-devant d’un monsieur paraissant âgé d’une quarantaine d’années, maigre. Il l’aborda par ces mots : « Bonjour, mon cher Cadiou. » Je n’entendis point la suite de la conversation.
« Plus tard, j’appris par les journaux la disparition de M. Cadiou et les circonstances du drame dont il fut victime.
« Je me souvins alors de ma rencontre du 4 janvier. L’homme qui avait abordé M. Cadiou est un sujet allemand ; il se nomme Hagen Chase, je ne le connais pas autrement. Je sais qu’il est en relations avec M. P…, fils d’un notaire parisien.
« Quelques jours après mon voyage à Paris, je me rappelais que deux ans et demi auparavant, en 1911, un télégramme fut déposé à mon guichet à Blincourt. Il était adressé à M. Cadiou, le Touquet-Paris- Plage, et était signé Hagen Chase.
« L’expéditeur annonçait au destinataire qu‘il allait lui rendre visite. Enfin, récemment, j’ai appris d’un ami, dont il ne m’est pas possible de donner le nom – je lui ai promis le secret le plus absolu et je tiendrai parole – que MM. Hagen Chase et P… ont fait en automobile, au début de janvier, une excursion en Bretagne. La voiture dans laquelle ils voyageaient avait été louée à Paris.
Mis au courant des déclarations de M. Boulier, M. P… protestait en ces termes :

– Tout ce que raconte M. Boulier, je le démens. Croyez bien que je n’en attendais pas moins de lui. Depuis plusieurs années, le facteur-receveur de Blincourt est mon adversaire politique ; il cherche par tous les moyens d’abord à faire parler de lui, et ensuite à mêler mon nom à ses extravagances.
« En déclarant avoir aperçu le 4 janvier dernier M. Hagen Chase dans le hall de la gare Saint-Lazare, M. Boulier se trompe, car M. Hagen Chase, qui est ingénieur à Philadelphie, n’a pas quitté l’Amérique depuis la fin de 1910, soit depuis près de quatre ans.
« Mon fils était un ami intime de M. Hagen Chase. A sa sortie de l’École des arts et manufactures, le jeune Américain avait résolu de faire le tour du monde. Mon fils Marcel décida de l’accompagner. En 1910, les deux jeunes gens vinrent villégiaturer à Blincourt, puis ils partirent pour leur randonnée.
« En juin 1911, mon fils quitta M. Hagen Chase au Japon, l’Américain regagna directement l’Amérique, où il s’installa comme ingénieur. Mon fils rentra à Paris le 12 juillet et, quelques mois plus tard, partit pour le régiment.
« Nous sommes restés en relations très amicales avec la famille de M. Hagen Chase. Il y a quelques jours, la mère de l’ingénieur américain nous donnait de longues nouvelles de son fils qui, je le répète, n’est pas venu en France depuis 1910.
« M. Boulier est donc victime d’une grosse erreur, en affirmant avoir vu M. Hagen Chase le 4 janvier à Paris.
« Quant à l’affaire de l’histoire de l’automobile louée par mon fils ainsi que par Hagen Chase, elle est inventée de toutes pièces.
« M. Boulier, avec quelques explications exactes, a forgé un véritable roman. Mon fils avait un ami américain ; cet ami vint, un mois à peine, villégiaturer à Blincourt en 1910. Mon fils a visité à cette époque la Belgique, toute la côte normande, notamment Touquet-Plage, voilà les seuls détails sur lesquels M. Boulier a échafaudé ces fameuses révélations.
Mis au courant de la réplique de M. P… (Matin du 17 mars), M. Boulier à son tour protestait en ces termes :
– M. P… dit que je suis fou, c’est une opinion. Je persiste à affirmer avoir vu le 4 janvier M. Hagen Chase accoster une personne dans le hall de la gare Saint-Lazare, en disant :
« – Tiens, ce cher Cadiou ! »
« Ce Cadiou était-il M. Cadiou, le directeur de la Grand’PaIud ? Je ne saurais le dire. Mais ce dont je suis sûr, c’est qu’avant qu’on parlât de la disparition de M. Cadiou, je connaissais un monsieur qui venait assez souvent au bureau de poste de Blincourt, soit pour téléphoner, télégraphier, ou émettre des mandats. Je sus ainsi le nom, la profession et l’adresse de ce personnage, et j’appris qu’il était en relations avec un M. Cadiou, directeur d’une usine située non loin de Brest, appelée la Grand’PaIud.
« Je devais apprendre, toujours au cours de l’exercice de mes fonctions, que ce monsieur était très lié avec M. Cadiou.
« Je ne peux pas me tromper, je ne fais aucune confusion… J’ai consulté mes archives postales, des registres, les originaux de télégramme, l’homme brun qui, le 4 janvier, à la gare Saint-Lazare, prononça ces mots que j’ai nettement perçus :
« Tiens, ce cher Cadiou ! » était en relations fort amicales avec M. Louis Cadiou, directeur d’usine à Landerneau.
« Si j’ai tardé si longtemps à dévoiler tous ces détails, c‘est que je craignais de m’attirer les reproches de mes chefs directs.
Muni de ces renseignements, M. Bidard de la Noë déclarait qu’il ne prenait pas au sérieux la déposition du facteur de Blincourt, ajoutant que les dissentiments qui existaient entre ce dernier et M. P… suffisaient à éclairer sa religion.
Il allait se montrer aussi sceptique à l’égard de M. Portin [Fortin], sénateur du Finistère, qui avait raconté à M. Helloin, ancien chef de cabinet de M. le préfet Collignon, qu’un de ses amis avait rencontré Cadiou à Paris le 6 janvier dernier.
Toujours est-il que les charges relevées contre l’ingénieur Pierre s’écroulaient toutes les unes après les autres.
De tous les témoins qui, au début de l’instruction, avaient déclaré soi-disant qu’ils avaient aperçu M. Cadiou et M. Pierre le 30 décembre, cheminant vers le bois, il n’en restait plus qu‘un seul, c’était le contremaître Bignard et encore avait-il varié dans ses déclarations.
D’ailleurs, son témoignage ne semblait guère valable, puisqu’il reposait sur celui du sieur Bonnefoy qui, par la suite, avait dû reconnaître qu’il avait commis une erreur, qu’il n’avait pas vu Cadiou et Pierre ensemble le 30 décembre.
Enfin, tout ce que le juge d’instruction avait accumulé pour confondre l’ingénieur Pierre, se retournait en faveur de l’inculpé. Un fait, entre plusieurs : Le juge (Matin du 14 mars) avait fait grief à Pierre de s’être emparé, lors de la découverte du corps, du manteau de caoutchouc qui entourait les jambes de M. Cadiou et d’avoir, dans le bassin de l’usine, nettoyé ce vêtement. Or, ce geste, que l’accusation estime suspect, pourrait aussi bien, on le fait remarquer également aujourd’hui, être interprété en faveur de l’ingénieur. Celui-ci, coupable, n’avait aucun intérêt à laver le caoutchouc, puisqu’en le débarrassant de la boue qui le souillait, il rendait plus apparent encore le trou fait dans I ’étoffe par la balle. Au contraire, pour faire disparaître cette trace, il lui était loisible, tandis qu’il nettoyait le vêtement, de déchirer le capuchon à cet endroit.
Or, il n’en a rien fait.

Malgré toutes les présomptions favorables qui militaient pour l’ingénieur Pierre, la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes rejetait la demande de mise en liberté provisoire introduite pour l’inculpé.
Le juge continuait…

Illustration représentant deux paysans voyant des lumières dans le bois tirée du récit L'introuvable assassin (Affaire Cadiou), éditions Tallandier
Croyant qu'il s'agissait d'un feu follet, je fis un grand signe de croix.

V. LE DOSSIER DU MINISTÈRE DE LA GUERRE - DOCUMENTS DISPARUS - L'ENQUÊTE DU « MATIN » - LA CASQUETTE GRISE - RANDONNÉES MYSTÉRIEUSES - LA LUMIÈRE DANS LE BOIS ET L'AUTO MYSTÉRIEUSE - UNE CORRESPONDANCE DÉCISIVE - TÉMOIGNAGE DE Mme CADIOU - « CETTE AFFAIRE ME TUERA » - ÉMOUVANTE CONFRONTATION - LA VIE DE L'ACCUSÉ.

Si M. Bidard de la Noë, pour un grand nombre se fourvoyait entièrement, il n‘en est pas moins vrai que, pas un seul instant, sa bonne foi ne devait être mise en doute. Selon lui, les faits relevés à la charge de l’inculpé étaient suffisants pour le maintenir en état d’arrestation, et la chambre des mises en accusation de Rennes ayant été de cet avis, il ne pouvait que se sentir renforcé dans sa conviction et dans son zèle. Aussi se plongea-t-il dans l’étude de son dossier avec l’intention bien résolue de n’abandonner son enquête que lorsqu’il aurait fait toute la lumière.
Un incident qui n’avait pas tout d’abord attiré son attention, lui apparut alors comme capable, s‘il était élucidé jusqu’au bout, de le mettre sur le chemin de la vérité.
M. Bidard de la Noë, en effet, en constatant, d’après les pièces qui étaient en sa possession, que « l’exclusion définitive des marchés à Cadiou du ministère de La Guerre et du refus catégorique qui lui avait été signifié de prendre part, le 12 décembre dernier, à d’importantes adjudications de fournitures de coton destinées aux poudreries de l’Etat, n’avait fait que précéder de très peu l’assassinat de l’industriel, le magistrat se demandait si ces événements n’avaient pas un rapport direct avec l’attentat dont Cadiou avait été victime.
Il commençait par examiner les accusations portées contre le propriétaire de l’usine de la Grand’PaIud.
La première affirmait que des intérêts allemands étaient engagés dans cette usine. La seconde, que M. Cadiou s’était fait payer deux fois un wagon de coton blanchi, livré à la poudrerie d’Angoulême.
Quant à l’accusateur, il n’était autre que l’ingénieur Pierre, qui d’ailleurs ne l’avait point nié, et avait expliqué que s’il avait dénoncé ainsi son patron, c‘était uniquement par patriotisme.
Or, au cours de son examen, le juge d’instruction se rendait compte que dans le courant du mois de décembre (Matin du 28 mars), de nouvelles dénonciations étaient parvenues au ministère de la Guerre contre M. Cadiou. Et le juge en concluait avec raison que, si les faits allégués contre lui étaient vrai, il était hors de doute que d’autres que l’industriel avaient pris part à des agissements coupables qu’il n’ignorait pas et pour lesquels il pouvait être un témoin gênant, ce qui expliquait sa disparition.
M. Bidard de la Noë n’ignorait pas non plus que « lorsque le contrôleur de l’Armée, désigné par le ministère de la Guerre, pour vérifier sur place les faits précédents, était arrivé à la Grand’PaIud, il avait éprouvé une vive stupeur, en constatant que ces faits étaient exacts. M. Bidard de la Noë savait également que plusieurs documents, notamment ceux relatifs à certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême, avaient disparu.
« Qui donc, alors, avait eu intérêt à leur disparition, conjointement à celle de l’industriel ? »
L’affaire, le magistrat enquêteur ne pouvait se le dissimuler, prenait une tout autre tournure ; le drame s’élargissait singulièrement. II ne s’agissait plus d’une rivalité, d’une haine entre patron et employé, mais d’un véritable complot tramé contre le malheureux industriel par des gens qui avaient intérêt à le supprimer.
Mais, au lieu de faire une volte-face décisive et catégorique et d’orienter ses recherches d’un autre côté, prouvant ainsi qu’il n’est jamais trop tard pour reconnaître ses erreurs et les réparer, M. Bidard de la Noë, tout en admettant la possibilité d’une hypothèse qui venait de surgir tout à coup dans son esprit, n’en persistait pas moins à englober Louis Pierre dans son accusation, persuadé qu‘il était que le jeune ingénieur avait été un instrument entre les mains des forces occultes qui avaient armé sa main.
Pourtant, si alors on fait maintenant le point de l’instruction, comme dut certainement le faire, à cette époque, le magistrat enquêteur, on demeure stupéfait qu’on ait pu maintenir si longtemps sous les verrous un homme sur lequel pesaient des charges aussi fragiles.
En effet, qu’invoquait l’accusation contre Pierre ?
1° Les déclarations des témoins affirmant qu’on avait vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou le 30 décembre ?
Tous ces témoins étaient revenus sur leurs déclarations ;
2° Qu’on avait trouvé dans sa corbeille à papiers, en perquisitionnant, un brouillon d’une lettre de dénonciation écrite par lui au général Gaudin, dans laquelle il accusait son patron ?
Cela prouvait une chose, c’est que Pierre et M. Cadiou étaient déjà en mauvais termes, ce que nous savons déjà, mais en tout cas, cela ne prouvait nullement que l’ingénieur avait assassiné l’industriel ;
3° Qu’on avait trouvé chez lui une pioche que l’on avait cru tachée de sang ?
N’avait-il pas été établi que Pierre s’était servi de cet instrument pour tuer un lapin ?…
4° Son attitude le jour de la découverte du cadavre ?
N’était-elle pas basée sur des racontars qui avaient été ensuite démentis ?
5° Enfin, partant de ce principe que M. Cadiou avait été tué d’un coup de revolver, ainsi que l’établissait les conclusions de la contre-autopsie, et qu‘il était prouvé que Pierre avait eu en sa possession un revolver pareil à celui qui avait tué son patron, l’accusation, prétendant que l’accusé n’avait pu fournir des explications suffisantes sur la façon dont il s’était défait de cette arme, en tirait la conclusion que c’était bien avec elle qu’il avait assassiné le directeur de la Grand’PaIud.
Argument bien hasardeux, quand on songe au nombre de revolvers fabriqués par série et que l’on constate, somme toute, que si Pierre n’avait pu justifier ses allégations d’une façon péremptoire, personne encore n’avait pu démontrer qu’il avait menti.
La défense, au contraire, avait recueilli certains renseignements qui semblaient de nature à aiguiller la justice sur une autre piste. En effet, il avait été établi que Cadiou se rendait assez fréquemment, à l’insu de tous, à sa propriété de Kéranster, qu’il possédait aux environs de Landerneau, et qu’il se servait alors d’une bicyclette, autre que celles qui se trouvaient dans le garage de sa maison.
Quand on s’en rapporte au témoignage de MM. Le Gall, père et fils, et de M. Graff, qui avaient déclaré formellement qu’ils avaient rencontré, le 1er janvier, vers sept heures dix du soir, sur le quai de la gare de Saint- Pol-de-Léon, sa bicyclette à la main, et que l’on se rappelle que le 1er janvier un voyageur partant à sept heures treize du soir de la même gare avait fait enregistrer une bicyclette à destination de Rennes, alors que MM. Graff et Le Gall certifiaient « ne pas se souvenir d’avoir vu sur le quai d’autre cycliste que lui », on se demande quel était le but de ce voyage au cours duquel « il n’avait pas été rendre visite à aucun des membres de sa famille, à aucun de ses amis résidant dans cette localité ».
Voici quelle était alors l’impression toute fraîche de l’envoyé spécial du Matin, qui était en train d’étudier de si près cette ténébreuse affaire :
« – Où Cadiou passait-il ses nuits au cours de ses absences ? Où prenait-il ses repas ? Mystère encore… mystère qui s’aggrave de ce fait que, quelques jours plus tard lorsqu’on allait s’inquiéter de sa disparition, on devait retrouver dans le pied-à-terre qu‘il possède à Landerneau, sa valise prête pour un départ, ses vêtements et son linge en ordre.
« Bien mieux, on devait retrouver sa bicyclette dans un hangar, où il la rangeait habituellement… Or, il est nettement établi aujourd’hui, que M. Cadiou, ayant avec lui sa bicyclette, était vivant le 1er janvier.
« Fut-ce lui qui la rapporta dans sa petite maison de Landerneau, ou bien, par suite de quelle sombre et rocambolesque aventure, des mains mystérieuses qui n’étaient pas celles de l’industriel, vinrent-elles la ramener ? »
Ainsi qu’on le voit, l’enquête menée par notre confrère semblait beaucoup mieux que l’instruction officielle engagée sur la bonne piste.
Reprenant les plus importants témoignages et désireux de les contrôler lui-même, notre journaliste-détective, surpris que le Parquet n’eût pas encore entendu de nouveau les témoins susceptibles d’établir que M. Cadiou était mort à une date postérieure à celle du 30 décembre, poursuivait de ce côté ses investigations.
On se souvient que le docteur Rousseau, qui avait procédé à la première autopsie, avait déclaré qu’il avait retrouvé, au cours de son examen médical, du tapioca dans l’estomac de la victime.
Cette déposition semblait établir que c’était bien le 30 au matin que le directeur de la Grand’PaIud avait été assassiné, puisque le lendemain 31, « la bouteille de lait que sa femme de ménage avait déposé à sa porte était intacte ».
Or, voici ce que le docteur Rousseau déclarait à notre confrère :
« – Je n’ai jamais dit que l’estomac de M. Cadiou contenait du tapioca. Une analyse chimique, seule, aurait pu me permettre d’apporter une pareille affirmation, étant donné l’état de décomposition dans lequel se trouvait le cadavre, j’ai dit seulement que l’estomac contenait une sorte de bouillie blanchâtre, d’apparence granuleuse, ayant l’aspect du lait caillé, sans aucune trace de pain, de viande ou de légume. »
« La déclaration du docteur Rousseau, observait le collaborateur du Matin, est loin, on le voit, de prouver que M. Cadiou a été tué le 30, d’autant plus que les membres de sa famille sont unanimes à reconnaître qu’il se nourrissait presque exclusivement de laitage et ne prenait que très rarement des aliments solides ; d’autre part, que sa femme de ménage ait retrouvé intacte la bouteille de lait le 31 décembre. »
Pouvait-il en être autrement, puisque, ce jour-là, les témoins, dont le Parquet de Brest paraissait récuser le témoignage, étaient unanimes sur ce point. M. Cadiou se trouvait à Morlaix ; il avait vraisemblablement couché dans la mystérieuse retraite vers laquelle d’autres nombreux témoins l’avaient vu se diriger à bicyclette, dans la matinée du 25 décembre.
Tandis que le Parquet déclarait officieusement du moins que toutes les dépositions tendant à démontrer que l’on avait vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix et le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon était des plus vagues, que nul ne lui avait, parlé, que c’était de très loin seulement qu’on avait aperçu celui que l’on croyait être M. Cadiou, et qu’enfin ces témoins fournissaient eux-mêmes la preuve de leur erreur, en affirmant que la casquette portée ces deux jours-là par M. Cadiou était bleue, alors que celle retrouvée sur le cadavre était grise, voici ce que M. Le Gall déclarait à la presse !
– J’ai vu M. Cadiou à deux reprises et je lui ai parlé les deux fois. La première, le 25 décembre au matin, à l’embranchement de la route de Ploujean, et du chemin du bas de la rivière, près du Murotin de Keranroux ; il tenait sa bicyclette à la main.
« Sur le guidon de cette bicyclette était accroché un petit paquet qui semblait être un paquet de pâtisserie. Nous nous sommes serrés la main, après quoi il s’est éloigné et a pris, il me semble, la direction de la propriété qu’il possède à quelques kilomètres de Morlaix… Il était onze heures du matin…
« Il faudrait que j‘aie perdu l’esprit pour affirmer cette chose si cela n’était point… Mes parents étaient en relations suivies avec les parents de M. Cadiou au Cléder, faisaient des affaires ensemble, et moi, je le connaissais depuis des années.
« J’ai revu pour la seconde fois M. Cadiou le 1er janvier à la gare de Saint-Pol-de- Léon : vous savez, le Matin l’a longuement expliqué, pourquoi l’erreur de cette date est impossible. Là, nous avons encore échangé quelques paroles. Il était six heures du soir…Les personnes qui m’accompagnaient sont là, d’ailleurs, pour certifier toute cette rencontre et bien fixer aussi la date précise du 1er janvier.
Comme on lui demandait s’il se souvenait comment M. Cadiou était habillé ce jour-là, M. Le GaII répliquait :
– Il était vêtu d’un costume cycliste et coiffé d’une casquette grise. Il avait sur le bras sa pèlerine en caoutchouc, c’est-à-dire celle qu’on devait retrouver auprès de son cadavre, le capuchon percé d’une balle.
D’autre part, Mlle Francine Le Cam, vendeuse à la pâtisserie Quéméneur, place Thiers, à Morlaix, déclarait à notre confrère :
– Le 25 décembre au matin, jour de Noël, M. Cadiou est entré dans la pâtisserie et a choisi quelques gâteaux… c’est moi qui l’ai servi. Il était vêtu d’un costume cycliste gris et coiffé d’une casquette grise… M. Cadiou, que je connais depuis de nombreuses années, me parla quelques instants et termina en me disant :
« – Faites-moi surtout un paquet très solide, en laissant dépasser un bout de ficelle suffisamment long, car je vais fixer ce paquet sur le guidon de ma bicyclette et je vais assez loin… »
« M. Cadiou, achevait Mlle Le Cam, est revenu à la pâtisserie quelques jours plus tard, et c’est moi encore qui l’ai servi… J’ai raconté tout cela à l’instruction, mais on ne m’a pas cru »
Bien que les parents que M. Cadiou avait à Morlaix affirmassent tous que ce dernier ne serait jamais venu dans cette ville sans leur rendre visite, il nous apparaît, avec le recul du temps, que le juge d’instruction aurait peut-être bien fait de chercher à savoir où M. Cadiou se rendait avec les gâteaux qu’il achetait, à la pâtisserie de la place Thiers, et de s’inquiéter de ce qu’était devenue la bicyclette avec laquelle l’industriel se livrait à ses mystérieuses randonnées et qui, jusqu’alors, était restée aussi introuvable « que le portefeuille, et la montre en or dont on avait eu soin de dépouiller le cadavre de M. Cadiou avant de l’enterrer dans le petit bois de la Grand’PaIud. »
Et voilà qu’on apprenait que deux habitants du bourg de Lambezellec, Mme Lespagnol et M. Jean Miossec, prétendaient avoir aperçu, dans la nuit du 27 au 28 janvier, de la lumière dans le bois de la Grand’Palud, à l’endroit où, quelques jours plus tard, on devait retrouver le cadavre de M. Cadiou.
« Nous revenions de la foire de Commana, conduisant un troupeau de dix-neuf vaches.
Vers minuit quarante-cinq, nous arrivions sur la grande route à la hauteur de l’endroit où fut trouvé plus tard le corps de M. Cadiou, lorsque nous aperçûmes une lumière dans le bois…
« Moi, disait Mme Lespagnol, croyant qu’il s’agissait d’un feu follet, c’est-à-dire de l’âme d’un des défunts réclamant des prières, je fis un grand signe de croix ; mais Miossec, qui était plus hardi que moi, s’écria en brandissant son bâton :
« – Je n’ai pas peur, moi, je vais voir qui est là ! »
« Et sautant sur le talus, il gagna le bois qui s’élevait à environ cent mètres de là. Mais la lumière s’éteignit à ce moment et Miossec n’avança pas plus loin.
Or, voilà que, maintenant, de nombreux habitants de Landerneau se souvenaient que, dans la nuit du 27 au 28 janvier, vers minuit et demi, une auto venant de la direction de Morlaix avait traversé leur ville à toute vitesse et s‘était dirigée vers la Grand’PaIud, puis était repassée à la même allure une heure après environ et avait repris la direction de Morlaix. »
Le Parquet n’attacha aucune importance à ces bruits. Il n’interrogea aucune des personnes qui étaient capables de les confirmer.
Et pourtant, si M. Bidard de la Noë avait été un peu plus… curieux, il aurait entendu Mme Pierre Louis, domiciliée rue de la Tour-d’Auvergne, à Landerneau, lui révéler ceci :
– Une nuit de la fin de janvier, je m’étais levée pour soigner mon bébé…, j’allais me recoucher, quand le grondement lointain d’une automobile venant de la direction de Morlaix attira mon attention.
« Quelques secondes plus tard, la voiture passait en trombe, à une allure si rapide que tout trembla dans la maison et, qu’effrayée, j’ouvris ma fenêtre… Mais l’auto était déjà loin ; je commentais l’incident avec mon mari, et me recouchais…
« Environ une heure après, la voiture, revenant de la direction de la Grand’PaIud, repassa à la même folle vitesse et se dirigea vers Morlaix.
Ces déclarations étaient confirmées par M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, et par M. Lemeur, entrepreneur, qui s’était rendu le 22 mars précédent au commissariat de police et avait affirmé :
– Je suis sûr que c’est dans la nuit du 27 au 28 janvier qu’est passée l’automobile.
« J’ai pour cela un point de repère indiscutable. La nuit où passa cette voiture rapide était celle qui suivit la foire de Commana. Or, cette foire était le 27 janvier.
Ces faits, troublants pour tous, n’étaient-ils pas de nature à faire supposer que cette voiture lancée à toute vitesse contenait le cadavre de M. Cadiou, préalablement assassiné, et que c’était à ce moment qu‘il avait été enseveli dans le bois par son meurtrier et leurs complices.
Comme si cette accumulation de mystère n’eût pas suffi pour dérouter entièrement ceux qui avaient pour mission de faire éclater la vérité, un incident nouveau, – le cent cinquantième peut-être, – allait se produire. L’infortunée et si respectable veuve de la victime avait chargé Me Vichot, avoué à Brest, de défendre ses intérêts et au besoin la mémoire de son mari. Me Vichot avait alors appris que M. Cadiou, à la suite de la dénonciation dont il avait été l’objet auprès du ministère de la Guerre, avait constitué, avec l’aide d’un avocat brestois, un dossier assez volumineux dans lequel il se faisait fort d’établir entièrement sa bonne foi.
Me Vichot avait également découvert que, le 16 décembre, M. Cadiou avait adressé une lettre au ministère de la Guerre « pour annoncer l’envoi prochain de ses documents, dont il joignait à sa lettre la nomenclature ».
« Or, ces documents ne seraient jamais parvenus au ministère de la Guerre et on ne les a point retrouvés dans les papiers de l’industriel, après sa disparition. »
Pour le magistrat instructeur, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute ; c’était l’ingénieur Louis Pierre qui les avait fait disparaître.
Le 4 janvier, en effet, ne s’était-il pas rendu dans la maison de l’industriel, qui avait disparu depuis plusieurs jours, et n’était-il pas resté un assez long moment ?
A cela, ainsi que nous l’avons vu plus haut, l’accusé expliquait que, s’il avait pénétré dans le domicile de son patron, c’était uniquement pour réparer un poste téléphonique qui servait à donner ou à interrompre la communication de l’usine de la Grand’PaIud avec la ligne publique.
Cette explication était des plus vraisemblables, car il avait été démontré ce jour-là qu’à Landerneau, plusieurs appareils téléphoniques avaient été détraqués à la suite d’un très violent orage.
De plus, d’autres personnes que lui avaient pénétré dans le domicile que M. Cadiou possédait à Landerneau. Sa maison était restée ouverte à tout venant, on n’y avait même point apposé de scellés ; tout le monde pouvait s‘y introduire à volonté, y fouiller toute à sa guise, amis, parents, policiers, curieux… c’est inimaginable… pourtant cela est la vérité. Et quand on se rapporte aux demi-confidences que M. Cadiou avait faites à des parents ou à des camarades, et qui se terminaient invariablement par ces mots : « – J’ai de terribles ennemis ! », on demeure stupéfait de l’obstination aveugle, du parti pris inexplicable que mettait la justice à ne tenir aucun compte de tous les éléments favorables à l’inculpé.
C’est ainsi que Me Feillard, fort surpris d’apprendre que la chambre des mises en accusations de Rennes avait repoussé la demande en liberté provisoire de son client, déclarait aux journaux :
– L’accusation, pour pouvoir rejeter la mise en liberté provisoire demandée par Pierre, a retenu tous les faits relevés contre lui, et écarté, systématiquement, les témoignages qui plaidaient en sa faveur.
« C‘est ainsi que le procureur général n’a pas voulu faire état de la déposition importante, si claire et si précise de M. Le Gall, faite le 9 mars devant le juge d’instruction de Morlaix… déposition qui établit que M. Cadiou se trouvait à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier, dans la soirée.
« En somme, l’accusation considère comme inexistantes les déclarations des témoins affirmant avoir vu M. Cadiou après le 30 décembre. Elle reconnaît leur entière bonne foi, mais déclare qu’ils se trompent ; qu’il est matériellement impossible que MM. Nicolas et Le Meillé [Lemeillet] aient vu l’industriel le 31 à la gare de Morlaix ; que M. Cambon et Caramour se trompent également, quand ils disent avoir vu la victime le 1er janvier à Morlaix, et à plus forte raison M. Le Gall et M. Graff, qui prétendent lui avoir serré la main le même jour, dans la soirée, en gare de Saint-Pol-de-Léon !
Nous venons de voir quelle protestation énergique la défense opposait au scepticisme du Parquet. Après bien des années, nous partageons cet étonnement, sans nous expliquer l’acharnement dont le malheureux ingénieur fut l’objet de la part du magistrat dont la bonne foi, nous le répétons, ne saurait être suspectée un seul instant, mais dont il est permis de mettre en doute l’esprit de logique et de perspicacité.
Le dossier étant revenu de Rennes à Brest, M. Bidard de la Noë, reprenait son instruction. Il recevait d’abord M. Bolloch, administrateur judiciaire de la succession Cadiou.
Le magistrat lui demandait :
– Que pensez-vous de l’enquête qui, à la suite des dénonciations de l’accusé, a été faite par le contrôleur des poudres Claerbout ?
– Je sais, répliquait M. Bolloch, qu’à défaut du dossier disparu, toutes les pièces comptables ont été mises à la disposition de M. Claerbout qui les a examinées avec beaucoup d’attention. Bien que ce contrôleur se soit montré d’une grande réserve, à la suite d’une conversation que j’ai eue avec lui, je me crois en droit d’affirmer que son opinion était toujours favorable à M. Cadiou.
Le juge entendait ensuite Mlle Julia Juzeau :
– Pouvez-vous me dire, fit-il, quel fut l’emploi du temps de l’ingénieur Pierre, les 1er et 2 janvier ?
– M. Pierre, répliquait M »‘ Juzeau, a déjeuné le 1er janvier à l’hôtel Le Roch, a passé l’après-midi à Landerneau, et est rentré chez lui le soir. Le lendemain, il n‘a pas quitté la Grand’PaIud.
– Vous en êtes bien sûre ?
– D’autant plus sûre, que je ne l’ai pour ainsi dire pas perdu de vue un seul instant.
M. Bidard de la Noë faisait venir ensuite l’accusé et lui présentait un revolver saisi par la police mobile chez l’armurier Marie et pareil à celui que Pierre avait acheté années, chez l’armurier.
L’accusé ne fit aucune difficulté pour reconnaître que cette arme était identique à la sienne.
Comme le magistrat lui demandait s’il persistait toujours à prétendre qu’il ne s’était pas trouvé avec son patron depuis le 29 décembre, Pierre s’écriait :
– Je persiste à affirmer que c’est le lundi 29 que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois. II a pu se rendre le lendemain matin à la Grand’PaIud, mais personne ne m’en a parlé.
« Qu‘on me prenne pour un criminel tant que l’instruction ne sera pas terminée, soit ; mais pour un crétin ! non. Lorsque M. Cadiou quitta l’usine le lundi à midi, je lui ai demandé de l’argent pour payer les ouvriers.
« – Je n’ai pas mon carnet sur moi, m’a-t-il répondu. Il est à Landerneau. Je vous adresserai aujourd’hui un chèque de Landerneau, puis demain de Morlaix, car je compte m’arrêter quelques instants dans celle ville avant de gagner Paris ! »
« Le lendemain, étonné de n’avoir rien reçu de mon patron, j’ai demandé au facteur s’il avait une lettre pour moi.
« – Non, m’a-t-il répondu. Mais il s’est produit un accident sur la ligne et le courrier est en retard ! »
« C’est alors que j’ai adressé à M. Cadiou, à Paris, la lettre datée du 30 décembre.
– Cette lettre, ainsi qu’une autre, déclarait le juge, ont été versées au dossier par Mme Cadiou.
– Veuillez, monsieur le juge, faisait Me Feillard, nous en donner lecture.
M. Bidard de la Noë s’exécutait aussitôt :

« Landerneau, 30 décembre 1913.
« Cher monsieur Cadiou,
« J’ai été très surpris de ne pas recevoir par la poste le chèque demandé. J’ai appris, d’autre part, par le facteur, qu’un train avait déraillé sur la grande ligne.
« Le contrôleur a prélevé un échantillon comme celui ci-joint et a demandé de mettre cette balle dans les autoclaves. Faut-il passer outre ? En attendant, je laisserai cette balle de côté.
« Vers deux heures, la machine a eu une panne et n’a pu donner sa vitesse que par moment. Les ouvriers sont partis à quatre heures et demie. La panne de la machine provient du bris d’une goupille dans une soupape de la grande chaudière ; il faudra peut-être chômer demain.
« Bien à vous,
« LOUIS PIERRE. »

Deuxième lettre :
« Landerneau, le 31 décembre,
« Cher monsieur Cadiou,
« Je n’ai pas encore reçu votre chèque de deux mille francs ; je n’ai reçu non plus aucun courrier. La machine était à peine mise en route ce matin, après la réparation de la soupape de la chaudière, qu’il est arrivé une seconde panne à la même soupape. II a fallu tirer les feux et vider à nouveau la chaudière. Bref, le travail n’a commencé qu’à dix heures et demie.
« Je n’ai aucune crainte pour le retour de pareils incidents.
« M. Lamballe m’a donné contre reçu, en attendant votre chèque.
« Je vous envoie, ci-joint, copie de divers comptes relatifs à l’inventaire et au bilan. La copie du journal est commencée, et je pourrai vous l’envoyer vendredi ou samedi.
« Bien à vous,
« LOUIS PIERRE. »

Et Me Feillard déclarait :

– Ces lettres ne sont pas celles d’un criminel qui cherche à invoquer un faux alibi, mais au contraire, la preuve d’une innocence d’un homme qui comprend son devoir et l’accomplit consciencieusement.
Tel n’était point l’avis de M. Bidard de la Noë qui décidait de confronter Mme Cadiou avec celui qu‘il persistait à accuser d’être le meurtrier du mari.
Le mercredi 8 avril 1914, Mme Cadiou, accompagnée de Me Vichot, à neuf heures et demie du matin, franchissait le seuil du cabinet de M. Bidard de la Noë, qui avait décidé de l’interroger d’abord hors de la présence de l’inculpé.
– Madame, lui disait-il, je vous demande de me dire tout ce que vous savez sur le crime qui a coûté la vie à M. Cadiou.
Mme Cadiou répétait au juge de Brest ce qu’elle avait déjà dit aux policiers qui l’avaient interrogée dès le début de l’affaire, c‘est-à-dire que dans une lettre portant la date du 27 décembre, l’industriel lui faisait part de son intention de rentrer à Paris avant le jour de l’An.
– II ne me précisait pas la date, déclarait le témoin, car il me disait, qu’il avait encore quelques affaires à terminer. Il ajoutait qu’il comptait rendre visite, le lendemain dimanche, à ses sœurs qui habitaient le Cléder et qu’il me télégraphierait le jour et l’heure de son arrivée.
« Le 29, le 30, le 31, ne recevant aucune nouvelle, je lui télégraphiais vers dix heures du matin à Landerneau :
« Que signifie ton silence ? »
« A trois heures de l’après-midi, n’ayant toujours rien reçu, j’adressai un second télégramme à M. Pierre.
« Il parait que, par suite d’un accident arrivé aux appareils, M. Pierre ne reçut le télégramme que le lendemain. D’ailleurs, il parait que l’ingénieur se trouvait à Landerneau et il était donc, je le reconnus, dans l’impossibilité de me répondre avant le 2 janvier.
« C’est alors que, folle d’inquiétude, je télégraphiai à M. Cloarec, député de Morlaix, et c’est lui qui a mis la justice en mouvement.
« Quant à moi, je dois à la vérité de dire que j’ai tout de suite pensé que mon mari avait été assassiné. Je n’ai pas plus soupçonné l’ingénieur Pierre que d’autres.
D. – Quels sont les objets que votre mari pouvait avoir sur lui le jour du crime ?
R. – Un porte-monnaie, un portefeuille contenant trois mille francs environ, une montre avec la chaîne, un stylo, et sans doute quelques papiers.
D. – Est-ce que vous saviez que Mme Sainby [Sainpy] avait été consulter une somnambule ?
R. – Non, Je l’ignorais !
D. – Votre mari avait-il plusieurs valises ?
R. – Deux en cuir jaune. Il serrait ses vêtements dans l’une, et, dans l’autre, il mettait des papiers importants.
D. – Connaissiez-vous ses papiers ?
R. – Non ! Je sais qu’il y attachait une grosse importance ; mais je ne les ai jamais lus. Je puis ajouter que mon mari m’a dit, à plusieurs reprises, qu’il possédait contre M. Legrand des documents compromettants. J’ignore lesquels.
D. – Connaissiez-vous la situation financière de l’usine ?
R. – Pas dans ses détails. Mais je sais qu’elle était excellente. L’exercice 1912-1913 s’est chiffré par un bénéfice net de cent huit mille deux cent quatre-vingt-six francs.
D. – Le capital était de… ?
R. – Deux cent cinquante à deux cent soixante mille francs.
D. – Votre mari se montrait, par conséquent, satisfait…
R. – Très content. Mais cependant, je me souviens qu’il m’a dit, un jour qu’il paraissait plus préoccupé que d’habitude :
« – Cette affaire me tuera. »
« Avait-il, à ce moment, un pressentiment sur ce qui devait arriver ? Je ne sais.
D. – Cadiou considérait-il Pierre comme un auxiliaire dévoué et sur lequel on peut compter en toute circonstance ?
R. – Oui, dans les débuts. Mais déjà, depuis plusieurs mois, il n’avait plus confiance en lui. Il le soupçonnait de l’avoir diffamé auprès du général Gaudin et cherchait un autre collaborateur.
D. – Connaissiez-vous personnellement M. Pierre ?
Mme Cadiou qui, jusqu’alors, avait montré un très grand calme, manifesta, certaines nervosités. Son visage très pâle et profondément douloureux, s’empourpra :
R. – Oui, je sais, s’écriait-elle avec indignation, certaines personnes ont insinué que M. Pierre avait pu éprouver pour moi un sentiment coupable, qu’un flirt même avait existé entre nous, que sais-je, moi ? Mais c’est faux, monsieur le juge, je vous le jure. Une telle sincérité loyale, une honnêteté si grande se manifestait dans l’attitude, dans le regard, dans la voix de la malheureuse veuve, que le magistrat, convaincu que tous ces méchants racontars n’étaient que des mensonges, eût le bon goût de ne pas insister. Et il rendit sa liberté au témoin qui semblait très las, afin qu’elle pût aller prendre quelque repos avant que l’accusé fût confronté avec elle.
La tragique entrevue était fixée pour deux heures de l’après-midi. Mme Cadiou, qui s‘était fait conduire en voiture au Palais de Justice, était exacte au rendez-vous.
« (Matin du 8 avril) : M. Bidard de la Noë l’attendait. Il l’invita à prendre place dans un fauteuil, auprès de son bureau, lui posa quelques questions sans grand intérêt, puis il ordonna aux gendarmes d’introduire Pierre, qu’accompagnait Me Feillard, son avocat. « L’inculpé s’inclina devant Mme Cadiou ; mais celle-ci ne répondit pas au salut de l’ingénieur. Durant la confrontation, elle ne le regardera d’ailleurs pas une seule fois en face, et répondra à tout ce qu’on lui demande.
« Mme Cadiou, disait M. Bidard de la Noë à l’accusé, se porte partie civile. Voyez-vous un inconvénient à ce qu’elle prête serment ? »
« Aucun, répondait l’inculpé, je désire ardemment que la vérité se fasse, car ce sera la preuve éclatante de mon innocence. »
« Et les yeux pleins de larmes, il ajoutait :
« – Avant tout, je tiens à protester contre l’infâme, odieuse accusation dont je suis l’objet. Et puisque l’on a cru, madame, devoir me mettre en votre présence, je tiens à vous affirmer, à vous jurer que je suis innocent ! »
« Sans la moindre violence, avec une dignité profondément respectable, Mme Cadiou reprenait :
« – Vous étiez sur les lieux, vous auriez pu donner des renseignements au Parquet, dire ce que vous saviez, aider, enfin, à la manifestation de la vérité. »
« – Mais je ne savais rien, madame, affirmait Pierre… sur un ton plein de douceur et de pitié, et je ne sais rien encore ; croyez que, moi aussi, je suis profondément peiné du malheur qui vous est arrivé ! »
« – Pourtant, vous avez calomnié mon mari, vous avez cherché à lui nuire, reprenait la veuve de l’industriel, vous avez même ameuté contre lui certains de ses collègues. »
« – M. Cadiou, répliquait l’accusé, avait refusé de verser au Syndicat des Ouates et Cotons les fonds qu’on lui demandait ; aussi s’était-il créé des inimitiés dans ce milieu. »
« – Vous m’étonnez, reprenait Mme Cadiou ; si, comme vous le prétendez, mon mari avait eu tant d’ennemis dans ce syndicat, on ne lui eût point demandé d’en accepter la présidence !
Vous voyez bien que vous ne cessez de calomnier votre ancien patron ! »
« – Quel intérêt, madame, interrogeait Me Feillard, Pierre avait-il à faire disparaître votre mari ? »
« – Il a sans doute agi par haine, expliquait le témoin. Il avait dénoncé M. Cadiou. Quand on trahit les gens, on devrait avoir au moins la pudeur de ne pas accepter leur argent. »
« – Pardon, madame, objectait Pierre. Ma responsabilité était engagée, je ne pouvais pas obtenir le coton que je demandais, et je ne devais pas livrer à l’Etat des marchandises ne répondant pas aux conditions stipulées par le cahier des charges. »
« – Que voulez-vous que je réponde à cela ? s’écriait Mme Cadiou. Celui qui n’est plus serait seul à se défendre. C’est une lâcheté de plus. Après avoir déshonoré mon mari, on veut maintenant salir le nom des orphelins qu’il a laissés. »
« – Est-il exact, interrogeait le juge d’instruction, que votre mari devait expédier de Morlaix un chèque à l’ingénieur Pierre ? »
« – Je ne le pense pas, répondait Mme Cadiou, car mon mari avait certainement terminé ses affaires à Morlaix le 30. »
« – Non ! protestait Pierre. Il m‘avait parlé de travaux à faire exécuter dans sa propriété de Ploujean. »
« – II en a jamais été question, affirmait Mme Cadiou, c’est d’ailleurs de Paris qu’il vous expédiait toujours de l’argent. »
« – Il m’en avait adressé de Morlaix », déclarait l’inculpé.
« – Pendant les vacances peut-être ; mais jamais en hiver », disait le témoin.
Somme toute, cette confrontation sur lequel le juge avait fondé un grand espoir, n’avait donné aucun résultat, si ce n’est que de causer une douleur bien inutile à une malheureuse femme qui avait tant besoin de consolation et d’apaisement.
Le samedi 11 avril, c’est-à-dire trois mois et demi après l’ouverture de l’instruction, M. Bidard de la Noë se décidait à interroger l’accusé sur ses antécédents :
– Je suis né le 24 octobre 1882, au hameau de Grandville, commune de Caugé (Eure), racontait Louis Pierre. Mon père y dirigeait une exploitation agricole. La ferme et ses dépendances sont aujourd’hui exploitées par mon beau-frère.
« J’ai fait mes premières études à l’école communale de Caugé. Entré en 1893 à l’institution Saint-François-de-Sales, j’en sortis avec mon baccalauréat ès-lettres. J’ai suivi ensuite les cours de l’école libre de Sainte-Geneviève, rue Lhomond, à Paris, puis de l’École centrale où j’ai passé trois ans.
« Devenu ingénieur des Arts et Manufactures, j’ai fréquenté durant quelques mois le Conservatoire des Arts et Métiers ; puis, je suis entré dans une fabrique de produits chimiques à Courbevoie.
« En mars 1909, j’entrai à la Grand’PaIud, aux appointements de deux cent cinquante francs par mois et une part dans les bénéfices.
« Aucun incident ne marqua mes débuts à l’usine. L’entière direction de l’usine m’était confiée. On augmenta mon traitement de cinquante francs par mois, et l’on décida que ma part de bénéfices serait de un et demi pour cent.
« Par un traité valable jusqu’en février 1915, je m’engageai à assurer la surveillance, à faire les commandes, à m’occuper de la fabrication et de la comptabilité.
« La vie étant des plus monotones à Landerneau, je demandai, en 1912, une jeune fille en mariage. Elle accepta, mais à condition de ne pas habiter la Bretagne.
« Je priai alors M. Cadiou de me chercher un remplaçant, mais il n’en trouva pas, paraît-il. Ce projet de mariage n’eut donc pas de suite.
« Cependant, la situation devenait de plus en plus tendue entre moi et mon directeur. Celui-ci s’obstinait à ne pas livrer aux poudreries les marchandises irréprochables qu’on devait leur donner, ma responsabilité étant en jeu, je crus devoir aviser le général Gaudin des agissements de M. Cadiou, et celui-ci fut rayé de la liste des fournisseurs de la Guerre.
« J‘appris au début de décembre que M. Cadiou était en pourparlers avec deux ingénieurs sollicitant mon emploi. On m’offrait, d’autre part, la direction de l’usine qui se montait à Daoulas ; j’acceptai en principe. Le général Gaudin vint à cette époque à Landerneau et mon départ fut définitivement arrêté. Mes services à la Grand’PaIud devaient se terminer en juillet 1914.
Sur ce, M. Bidard de la Noë, de plus en plus perplexe, renvoyait Louis Pierre dans sa prison.
Mais voilà qu’il apprenait que le veilleur de nuit Bossard, si mystérieusement disparu de Brest et si extraordinairement introuvable, demandait à être reçu par lui pour lui faire des révélations sensationnelles et M. Bidard de la Noë se disait :
– Vais-je, enfin, savoir la vérité ?

Illustration représentant un rêve de Jacques Bossard tirée du récit L'introuvable assassin (Affaire Cadiou), éditions Tallandier
J'aperçus des cheveux qui émergeaient de la terre. Épouvanté je m'enfuis.

VI. LE VEILLEUR DE NUIT REPARUT - INTERROGATOIRE DÉFINITIF - UNE MÈRE ADMIRABLE - LIBRE ENFIN !... - L'ENTÊTEMENT D'UN MAGISTRAT - LES RAPPORTS DES EXPERTS - NOUVELLES ET TROUBLANTES HYPOTHÈSES - INTERVIEW DE L'INCULPÉ.

L’air très sûr de lui, Jacques Bossard pénétrait dans le cabinet du juge, qui, après lui avoir reproché sa fugue, l’invitait cette fois à dire non pas la vérité, mais toute la vérité.
Bossard déclarait :
– Je dois vous dire, monsieur le juge, que les témoins de Morlaix et de Saint-Pol-de- Léon se trompent tous en disant qu’ils ont rencontré M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier, ce n’est pas possible.
« Et voici pourquoi :
« Le 31 décembre, me promenant dans les bois de la Grand’Palud, j’ai aperçu sur la neige des traces de pas qui m‘ont conduit à l’endroit où M. Cadiou devait être déterré le 4 février suivant.
« A cet endroit, je remarquai alors que la terre avait été fraîchement remuée. La neige ne la recouvrait pas et des feuilles mortes avaient été semées sur le sol.
« Je n’attachai pas d’importance à ces remarques ; le 17 janvier suivant, me promenant à nouveau dans le bois, je revins au même endroit, attiré cette fois par une odeur nauséabonde de chair pourrie.
« Jugez de ma stupeur lorsque j’aperçus des cheveux qui émergeaient de la terre. Epouvanté, je m’enfuis.
« Le lendemain, 18 janvier, je revins encore. Cette fois, une tête sortait du sol. Je reconnus le visage de mon ancien patron.
« Plein de terreur, et craignant d’être com- promis dans cette effroyable affaire, je pris la fuite et gardais pour moi l’horrible secret.
« Aujourd’hui, bien décidé à libérer ma conscience, je suis venu vous trouver et vous faire ma déclaration.
– Vous avez bien fait, se contentait de lui dire le magistrat.
On dit que la nuit porte conseil ; ceux qu’elle inspira à l’honorable magistrat n’étaient pas précisément empreint d’une grande mansuétude. En effet, quelle n’était pas la stupéfaction de Bossard lorsque, réveillé en sursaut par les policiers, il apprenait le lendemain, dès l’aube, qu’il était l’objet d’un mandat d’amener.
– Ah ça ! s’écriait-il, M. Bidard me croit donc coupable ; je le mets au défi de l’établir
Mais, très docilement, il se laissa emmener et, les menottes aux poings, il monta sans la moindre résistance dans une automobile qui l’emporta vers Brest.
« Pendant le parcours, s’étant complètement ressaisi, il s’écriait d’un ton goguenard, tout en regardant le paysage :
– Quand même, c’est rien épatant de se balader en automobile aux frais de la princesse. Cela vaut rudement mieux que le panier à salade !
Pendant ce temps, on perquisitionnait à son domicile. On y trouvait de nombreuses relations écrites de sa main et plusieurs objets qui furent, eux aussi, dirigés vers le cabinet du juge d’instruction.
Quand il pénétra dans le bureau du magistrat, Bossard se prit à dire :
– Vous aviez donc peur, monsieur le juge, que je me sauve encore une fois, que vous m’avez fait envoyer chercher par la police ?
– II ne s’agit pas de plaisanter, observait sévèrement le magistrat.
Puis, lui montrant étalés sur une table les objets que l’on avait saisis chez lui, M. Bidard de la Noë reprenait :
– Je voudrais connaître la provenance de ce canif, de ce cure-ongle en argent, de ce mouchoir brodé dont les initiales ont été enlevées et, enfin, d’une perruque de femme.
Bossard se lança dans des explications à la fois tellement embrouillées et tellement fantaisistes que, malgré toute la faconde dont il s’était armé, son enquêteur dut renoncer à en tirer la moindre lueur.
– Maintenant, reprenait-il, racontez-moi de nouveau les faits qui se sont produits devant vous entre le 30 décembre et le 18 janvier, dans les bois de la Grand’PaIud.
Comme Bossard maintenait ses dires, toutefois en y apportant quelques variantes,
M. Bidard de la Noë s’écriait :
– Je vous inculpe de complicité d’assassinat !
– Moi ! s’exclamait le veilleur de nuit, littéralement ahuri.
– Oui, vous ! accentuait le juge. D’autre part, comme d’après votre récit vous auriez découvert le cadavre de M. Cadiou dès le début de janvier, et que vous vous seriez tu, vous contentant, avez-vous dit, de recouvrir la tête d’un peu de terre, je vous inculpe également de recel de cadavre en vertu de l’article 359 du Code pénal.
– Ah ! c’est trop fort !
Imperturbablement, le magistrat poursuivait :
– La première inculpation vous rend justiciable de la cour d’assises et vous fait encourir la peine capitale.
« La seconde vous rend justiciable seulement des tribunaux de correctionnelle et vous rend passible d’une peine de six mois à deux ans de prison et de cinquante à cinq cents francs d’amende.
Comme le veilleur de nuit élevait de véhémentes protestations, M. Bidard de la Noë y coupait court en le faisant emmener à la maison d’arrêt.
Maintenant, l’instruction nageait en plein chaos.
Sans cesse il surgissait de nombreux témoins, qui, non seulement se contredisaient entre eux, mais allaient encore à l’encontre des dépositions acquises jusqu’à ce jour, si bien que, en désaccord avec les magistrats, les inspecteurs de la brigade mobile abandonnaient l’enquête et M. Bidard de la Noë n’allait plus avoir à compter que sur le concours de la gendarmerie, de la police locale et… de lui-même.
Inlassable, M. Bidard de la Noë continuait à entendre de nouveaux témoins ; car il en surgissait encore avec une abondance inépuisable. Il nous est impossible de les énumérer tous, car ils sont trop nombreux, et la plupart d’entre eux sont sans importance. En tout cas, il est un fait certain, c’est qu’aucune de ces dépositions n’apporta la moindre lumière et surtout le moindre fait nouveau capable de rapporter la thèse de l’accusation.
De guerre lasse, le juge d’instruction se décidait à procéder à l’interrogatoire définitif de l’inculpé.
De nouveau, il le questionnait sur le revolver qu’il avait acheté chez l’armurier Marie et qui, jusqu‘à présent, était demeuré introuvable.
– Je croyais bien, déclarait Pierre, avoir fait l’acquisition de cette arme en 1912. M. Marie dit que c’est en mai 1913, il doit se tromper. C’est bien en 1912 que j’ai acheté ce revolver.
D. – Qu’est-il devenu ?
R. – Je l’ai vendu en 1913 !
D. – A quelle date ?
R. – En février ou en mars, à un voyageur de commerce.
D. – Son nom ?
R. – Je l’ignore. Ce voyageur devait avoir vingt-huit ans environ, il était vêtu d’un pardessus sombre. Quand il se présenta chez moi, il me dit qu’il était représentant d’une maison d’huile, de savon et de café.
D. – Pourquoi avez-vous vendu votre revolver ?
R. – Je voulais m’en débarrasser, parce que le cran de sûreté n’était plus en bon état. Je m’exerçais à tirer sur une cible dans mon jardin, lorsque le voyageur est venu me voir. C’est ce qui explique qu’il m’a proposé l’acheter.
D. – Vous m’avez déjà dit cela…
R. – Je ne puis pas vous dire autre chose, monsieur le juge, sinon je mentirais.
D. – Je me refuse personnellement à croire que vous vous êtes débarrassé de votre revolver dans de telles conditions.
R. – C’est pourtant la vérité, la seule vérité, je ne puis vous dire autre chose !
D. – Lorsque le 4 janvier, vous êtes allé pour la première fois chez votre patron en compagnie de Mme Jacob, de M. Joncourt et de Mme Léost, avez-vous remarqué les valises de M. Cadiou ?
R. – Oui.
D. – Saviez-vous ce qu’elles contenaient ? On prétend que M. Cadiou avait l’habitude de renfermer des dossiers dans ces valises.
R. – Je ne vois pas quels auraient pu être ces papiers importants… Je sais qu’en septembre, M. Cadiou prit certains documents qu’il fit porter chez lui. Ces papiers n’avaient aucune importance, les lettres établissant la faute d’Angoulême présentaient seules un certain intérêt, mais elles n’existaient plus depuis longtemps ; elles avaient été brûlées par moi devant M. Cadiou.
D. – Vous êtes retourné seul, le lendemain, chez M. Cadiou ?
R. – Je suis allé, en effet, chez M. Cadiou le 5 janvier pour réparer le téléphone.
D. – Ou bien pour y prendre les documents qui se trouvaient dans les valises.
R. – Je proteste énergiquement contre cette accusation.
Ainsi qu’on le voit, M. Bidard de la Noë attribuait maintenant au vol de ces papiers le mobile du crime.
Peut-être était-ce exact, puisque maintenant il apparaissait comme certain que les documents avaient été soustraits chez M. Cadiou ; mais où était la preuve que c’était l’ingénieur Pierre qui les avait dérobés ?
Enfin, le 22 mai, le chef du Parquet de la cour d’appel de Rennes intervenait pour que le procureur de la République de Brest requit de M. Bidard de la Noë la mise en liberté provisoire de l’inculpé.
Le 23, Mme Pierre qui était venue voir son fils, nous raconte le Matin, apprenait cette bonne nouvelle :
« – Mais alors, demandait-elle à Me Feillard, il sera libre ce soir ; il va pouvoir m’accompagner chez nous ! J’en suis bien heureuse, car j‘ai reçu des mauvaises nouvelles de mon mari qui a été si frappé par l’arrestation de notre Louis ; comme ils vont être heureux tous deux de pouvoir s’embrasser ! »
« – Madame, déclarait l’avocat, votre fils ne pourra guère partir avant lundi, car les conclusions prises par le procureur de la République doivent, en effet, d’après la loi, être portées à la connaissance de la partie civile qui peut, elle, y faire opposition devant la chambre des mises en accusation.
« Mais tranquillisez-vous, Mme Cadiou ne voudra pas, j’en suis sûr, encourir une pareille responsabilité. »
Me Feillard ne se trompait pas, la partie civile, en effet, déclarait le jour même qu’elle ne ferait aucune opposition devant la chambre des mises en accusation, mais qu’elle insisterait cependant par tous les moyens de droit pour obtenir le renvoi de l’affaire devant les assises ; car elle estimait que, d’après les accusations portées contre M. Cadiou, un débat s’imposait pour justifier le directeur de la Grand’PaIud des fautes dont il avait été accusé et réhabiliter sa mémoire.
Mme Pierre, mère admirable, qui n’avait pas abandonné un seul instant son fils, et pas un instant n’avait cessé de croire en son innocence, s’écriait :
– Enfin, nous approchons de la fin ! La justice va reconnaître l’innocence de mon fils… cela ne pouvait se terminer autrement. Mais je suis heureuse quand même ; mon pauvre Louis va donc enfin pouvoir se remettre au travail et, moi, retourner près de mon mari que j’ai dû négliger pour notre pauvre petit et qui, très malade en ce moment, réclame mes soins… Oh ! oui, je suis heureuse, bien heureuse… et je compte les heures qui me séparent de la journée de demain.
Le mardi 26 mai, au bout de cent dix jours de captivité, l’ingénieur Pierre était remis en liberté. En sortant de la prison, il allait se jeter dans les bras de sa mère et ce fut la plus admirable des étreintes ; puis, se dirigeant vers l’envoyé spécial du Matin, il lui dit en lui serrant la main :
« – Je dois des remerciements à tout le monde ; mais ce serait être singulièrement ingrat que de ne pas placer le Matin aux premiers rangs de ceux à qui je dois une reconnaissance éternelle. Le Matin, je le sais, a travaillé pour la manifestation de la vérité, il a redressé des erreurs, il a soutenu le courage des miens. C’est de tout cœur que je lui dis merci, merci pour moi, merci pour ma mère, merci pour tous ceux qui me suivent de près.
« Je suis très heureux de quitter la prison, très heureux de me retrouver le seul maître de moi-même. Cette joie, je l’éprouve non pas seulement parce que je suis libre à nouveau, ce qui est appréciable pourtant, mais parce que je vais pouvoir participer plus activement à l’enquête ouverte par la justice, car, libre, il me sera plus facile de discuter, d’apporter mes preuves ou mes réfutations, bref, de dire certaines choses qui n’ont pas été dites encore.
Et Mme Pierre ajoutait :
– Nous devons, en effet, beaucoup de reconnaissance au Matin, car il a fait beaucoup pour nous ; je ne sais comment vous exprimer ma gratitude. Enfin, Louis va pouvoir préparer sa défense, car, monsieur, la liberté ça ne suffit pas, il nous faut reconquérir l’honneur.
L’ingénieur Pierre se rendait ensuite en compagnie de sa mère chez son défenseur, Me Feillard, et il faisait aux journalistes présents la déclaration suivante :
– Je remercie la presse, qui, par, ses investigations minutieuses a empêché plusieurs erreurs de témoignages et m’a enfin fait rendre à la liberté après quatre mois de détention…
« Je suis heureux pour ma pauvre mère qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour tous mes parents et mes amis, qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité.
Il paraît que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre. Je n’ai pas lu encore un seul journal… Je remporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour mes gardiens qui m’ont traité avec beaucoup de ménagements.
« J’ai rencontré dans mes co-détenus beaucoup de malheureux, de déshérités dans la vie… leur infortune m’a aidé à supporter la mienne.
« J’ai beaucoup réfléchi et un peu travaillé. Ce fut pour moi un réconfort.
« Je vais maintenant, avec le concours de mon dévoué défenseur, Me Feillard, devenu depuis mon grand ami, chercher par tous les moyens à faire la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
« Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on retrouvât son cadavre par l’odeur qui devait fatalement s’en dégager un jour ou l’autre.
« Voilà ce qui est certain… on a dit, si crime il y a, que ce crime était un crime d’intellectuel.
« Allons donc ! Qu’on explique autrement que par des révélations de somnambule, comment, en si peu de temps, on a pu retrouver le corps de mon malheureux patron.
« Je ne veux toutefois apporter mes soupçons sur personne, sans avoir de preuves certaines… je vais enfin pouvoir prendre un peu de repos et respirer l’air pur des champs au milieu desquels j’ai si longtemps vécu et dont j’ai été privé.
« Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi dans ma triste situation. »
« Quand cette lecture fut terminée, nous raconte notre confrère du Matin, qui pourrait s’enorgueillir justement d’être pour beaucoup dans la libération de l’ingénieur,
M. Pierre et sa mère remontèrent rapidement en auto et regagnèrent Landerneau.
« Quand ils arrivèrent dans cette ville, brisés par les émotions de la journée, ils retrouvèrent tous leurs amis qui étaient arrivés pour fêter le retour de celui qu’ils considéraient comme une victime.
« Trois cents personnes s’étaient portées à la rencontre de l’ingénieur ; il fut accueilli par une ovation chaleureuse dont la spontanéité le toucha.
« Ce fut ensuite, dans la salle à manger de l’hôtel où l’on sabla le champagne, un long défilé de braves gens qui venaient apporter à M. Pierre leurs félicitations et leurs vœux. »
Mais, il ne faut pas se figurer que M. Bidard de la Noë allait lâcher si facilement sa proie. Dès le lendemain, il convoquait l’ingénieur Pierre pour lui faire subir un nouvel interrogatoire.
Cette fois, l’inculpé se présentait libre au cabinet du juge d’instruction, qui lui posait la question suivante :
– Dès la disparition de M. Cadiou, vous avez laissé entendre que la situation financière de l’usine était mauvaise et que votre patron avait sans doute pris la fuite.
R. – Je n’ai pas dit qu‘il avait pris la fuite. J’ai simplement dit que c’était dans le domaine des choses possibles… Tout le monde en disait autant.
« Quant à la question budgétaire, je ne la connaissais qu’imparfaitement ; j’ignorais avec qui mon patron devait partager les bénéfices.
D. – Vous visez encore les Allemands ? Je dois cependant vous faire remarquer que si c’est par patriotisme, ainsi que vous l’avez dit, que vous avez dénoncé M. Cadiou, vous consentiez à entrer chez M. Legrand. Or, M. Legrand, vous le savez, avait fondé sa société avec les capitaux de la maison Temming.
R. – Je considère M. Legrand comme un honnête homme. Sa société fut, en effet, fondée avec l’aide d’industriels et d’ingénieurs allemands, et le gouvernement ne l’ignorait pas. On voulait connaître, à ce moment, la fabrication allemande.
« Quant à l’usine de Daoulas, où l’on me proposait une place d’ingénieur technique, elle est française… Les actionnaires sont très connus à Brest et à Landerneau.
D. – Vous oubliez donc le contrat qui vous empêchait, pendant une période de quinze ans, d’entrer dans une usine similaire à celle de la Grand’PaIud ?
R. – M. Rocher m’avait affirmé qu’il parlerait à ce sujet à M. Cadiou et qu’il obtiendrait sans difficulté l’annulation du contrat, l’usine de Daoulas ne devant travailler à ce moment que du lin et de l’étoupe. Brusquant soudainement son interrogatoire, M. Bidard de la Noë se mettait à vaticiner :
– C’est vous qui avez tué M. Cadiou ; vous êtes sorti de l’usine ensemble le 30… vous avez gagné le bois… vous avez abattu votre patron d’un coup de revolver… et quand il a été à terre, comme il remuait encore, vous lui avez tranché la gorge avec votre couteau !
– C’est faux, s’écriait l’ingénieur, blême d’indignation et de colère. Je ne suis pas sorti de l’usine avec M. Cadiou le 30… Je ne suis jamais allé dans le bois avec lui… ce n’est pas moi qui ai tué M. Cadiou… je vous le jure !
« Dire de semblables choses est une abomination. Je n’ai jamais levé la main sur personne… je serais incapable de commettre l’horrible forfait dont vous m’accusez…
Si l’obstiné magistrat était fort tenté de garder devers lui cet accusé récalcitrant, il n’osa cependant, pas donner suite à son projet, et il le laissa retourner à Landerneau.
– Patience, se disait M. Bidard de la Noë, maintenant je ne tarderai pas à recevoir le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris, qui a été chargé par nous d’examiner les vêtements de Pierre et ceux de M. Cadiou, ainsi que la pioche trouvée dans le garage de l’ingénieur. Et alors, rira bien qui rira le dernier.
Mais le juge d’instruction allait éprouver à ce sujet sa mille et unième déconvenue ! En effet, M. Guilmard, procureur de la République, le lendemain, lui remettait le rapport de M. Kohn-Abrest qui, contrairement à son attente, concluait, « qu’il existait sur le manche et le fer de la pioche des traces de rouille, mais aucune trace de sang ; que, sur le couteau saisi sur M. Pierre par M. Guilmard, le jour de la découverte du cadavre, on ne relevait aucune trace suspecte, pas plus que sur les vêtements de M. Pierre ; que, par contre, on relevait des traces de sang sur le côté gauche du faux-col de la chemise de M. Cadiou et qu’on en voyait encore à l’intérieur de la casquette.
« Le cadavre, ajoutait M. Kohn-Abrest, était enfoui dans un sol détrempé par la pluie ; du sang coulant de la blessure de la gorge a pu être entraîné par le ruissellement des eaux, mais il est impossible d’en évaluer la quantité ; il existe, enfin, des éraflures avec entailles dans les vêtements de M. Cadiou. »
Quant au rapport de M. Grivolat, armurier à Saint-Étienne, qui avait été chargé par le Parquet de Brest d’expertiser la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou, il déclarait :
– Nous affirmons bien que la balle qui a tué M. Cadiou est de même fabrication que celles vendues par l’armurier Marie ; c’est une balle blindée de « vélo-dog », de cartoucherie française ; mais cette fabrication est si répandue partout qu’on la trouve chez tous les armuriers.
Ne trouvant rien dans les pièces à conviction qui pût apporter un peu de lumière et fournir une preuve éclatante, M. Bidard de la Noë aurait dû, il nous semble, rendre une ordonnance de non-lieu…
Eh bien, pas du tout ! Le 9 juillet, il adressait le dossier de l’inculpé devant la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes.
Le 29 juillet suivant, la chambre des mises en accusation envoyait l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises du Finistère.
Quelques jours après, la grande guerre éclatait. M. Pierre, mobilisé, rejoignait son régiment et ce n’était que près de cinq ans après, c’est-à-dire en mars 1919, que l’inculpé de M. Bidard de la Noë devait comparaître devant le jury.
Le principal accusateur de l’ingénieur était mort dans l’intervalle, laissant en guise de testament un acte d’accusation dans lequel il s’était efforcé de justifier sa conviction dans la culpabilité de Louis Pierre.
Ce document pouvait se résumer ainsi :
« Pierre voulait supprimer Cadiou pour être le maître absolu à la Grand’PaIud ; son plan avait été soigneusement préparé. Il avait signalé au Ministère de la Guerre les malfaçons de fabrication du fulmicoton, causant ainsi de sérieux embarras au directeur de la Grand’Palud. » Et c’était pour ainsi dire tout.
Sur les instances de sa mère, Pierre qui attendait avec impatience l’heure des débats au grand jour, avait fait choix pour avocat de Me Henri Robert qui, plus que tout autre, était qualifié non seulement pour faire proclamer l’innocence de son client mais encore pour débrouiller l’extraordinaire énigme qu’était l’assassinat de M. Cadiou.
Voici ce que, le 25 mars 1919, la mère de l’ingénieur déclarait à l’un de nos confrères du Petit Parisien :
– Si je ne croyais point à l’innocence de mon Louis, depuis longtemps je serais morte. Je suis peinée de le voir accusé ; mais je n’en ressens nulle honte. Héritier de toute une lignée d’honnêtes gens, dont l’unique souci fut de faire le bien autour d’eux, il ne saurait avoir failli. Il m’a dit qu’il n’avait rien à se reprocher, lorsque je l’ai interrogé, la première fois, avec toute l’angoisse que vous devinez. Le cœur d’une maman, en pareille circonstance, ne peut être abusé.
« Bien que ma conviction soit établie, j’ai connu les pires tortures morales. Elles ne m’ont point abattue.
« J‘ai beaucoup réfléchi depuis que mon fils, voici cinq ans bientôt, s’en est allé remplir tout simplement son devoir de soldat sans vouloir solliciter les prérogatives de grades qu’eût pu lui conférer son titre d’ancien élève de l’École Centrale.
« J‘ai songé aux machinations ourdies traîtreusement par les Boches pour nous amener, dans les conditions les plus défavorables, au conflit dont ils avaient fixé l’heure à l’avance.
« Je me suis souvenue que la société de la Grand’PaIud était de celles qui n’avaient de français que l’étiquette, puisqu’elle devait aux Allemands une large part de son capital.
« Toutes les malfaçons dont Louis me parlait si souvent dans ses lettres d’avant- guerre, – malfaçons qui provoquèrent, je crois pouvoir l’affirmer, la catastrophe de Lagoubran et la perte de L’Iéna et de la Liberté, – hantèrent mes insomnies. J’en arrivai à la conviction qu‘elles avaient été voulues, ordonnées par les bailleurs de fonds d’Outre-Rhin. Elles avaient été dénoncées par mon fils.
« Pour moi, c’est à la suite de ces divulgations que fut décidée la mort de Cadiou, rendu responsable des obstacles dressés contre les desseins ennemis.
« Pourvu qu’on ne sache pas trop tard qui a reçu la mission d’assassiner ! Car un acquittement ne tranquilliserait pas ma conscience de mère, non plus que celle de mon fils. Ce que nous souhaitons, c’est la confusion des vrais coupables.
« Il faut que l’opinion publique se remémore certains détails de l’affaire Cadiou, qu’elle s’y attarde, qu’elle y réfléchisse longuement.
« Vous souvient-il que le cadavre du malheureux fut retrouvé sous quelques centimètres de terre, dans un fossé d’écoulement ? Il n’était pas décomposé. Ses vêtements étaient à peine trempés ; eût-il pu en être ainsi, s’il avait séjourné plus de quatre semaines là où il fut retrouvé ?
« Je me souviens que M. Vacheront, maire de La Forêt, vint à cheval, et suivi de sa meute, chasser dans le courant de janvier 1914 à l’endroit précis où M. Jean-Marie Cadiou, sur les indications, suspectes à bon droit, d’une somnambule de Nancy, découvrit au bout de quelques instants la dépouille mortelle de son frère.
« Admettra-t-on encore que le flair des chiens n’eût pas provoqué plus tôt la macabre exhumation, si le corps, à cette époque, se fût déjà trouvé enfoui ?
« Des Allemands ont séjourné à Landerneau au début de 1914… Croyez-moi… Eux seuls tiennent le mystère de la Grand’PaIud… Eux seuls pourraient expliquer la présence sur la route de Brest, à quelques deux cents mètres du petit bois, d’une automobile qui stationnait un certain temps, ses feux éteints, dans la nuit du 26 au 27 janvier.
« J’ai confiance que la vérité éclatera un jour, et, ce jour-là, je désire de toute ma tendresse, de toute ma ferveur, qu’il soit proche. »
Notre confrère (M. René Millauchau du Petit Parisien) recevait ensuite les confidences suivantes de M. Marcou, premier ouvrier de jour de l’usine de la Grand’PaIud à l’époque du drame, qui avait été entendu en dernier lieu à l’instruction :
– M. Cadiou, disait-il, a été assassiné et probablement pas à l’endroit où on a retrouvé le cadavre. Le cadavre était replié comme si on l’avait placé dans une malle. Je crois donc qu’on l’a tué loin de là, et qu’on l’a ramené près de la Grand’PaIud, pour que les soupçons pèsent sur Pierre…
« Le… ou les assassins connaissaient admirablement la situation de l’usinier et de son ingénieur. On les savait en termes assez froids depuis l’histoire des malfaçons et l’on pouvait supposer aisément que Pierre avait tué par vengeance. Ce fut, d’ailleurs, la thèse de M. Bidard de la Noë.
« Or, rappelez-vous les conditions dans lesquelles a été créé et a fonctionné l’usine de la Palud. Les capitaux étaient de source allemande. Les deux rouages principaux de l’usine, le directeur et l’ingénieur, étaient allemands. Tous deux étaient officiers de réserve dans l’armée allemande. Leurs photographies, en tenue militaire, étaient accrochées en bonne place dans leurs chambres où je les ai vues. Pas de doute là- dessus.
« Comme par hasard, ces deux officiers allemands étaient installés à moins de cinquante mètres de deux ouvrages d’art. Un pont d’une arche, et un viaduc à trois arches sur lequel passe la voie ferrée Brest- Paris et dont la destruction eût été, pour longtemps irréparable, à cause de la nature marécageuse du terrain supportant les fondations.
« Comme par hasard, également, l’usine de la Palud, dirigée par deux Allemands, a fourni les matières premières dont étaient faites les poudres ayant amené par leur déflagration les catastrophes de Lagoubran et de l’Iéna.
« Que l’on ne vienne pas dire que c’est là une simple supposition. Tous les numéros des lots sont connus ; on ne se trompe pas sur un lot. Nous les connaissions. J’affirme même pouvoir préciser que ceux de l’Iéna et de Lagoubran provenaient du travail de jour de la Palud. Or, vous ne l’ignorez pas, on travaillait jour et nuit pour éviter les remises en train, qui eussent résulté d’un arrêt quotidien.
« Dès la nouvelle de la catastrophe, les ouvriers de l’usine, et moi-même, avons pensé aux livraisons faites par notre usine et nous avons frémi, je vous l’assure ; mais il était trop tard pour empêcher les désastres.
« Cependant, peu à peu, la vérité se fit jour, les poudreries nationales, celle d’Angoulême entre autres, épluchèrent les fournitures de la Grand’PaIud. II y eut des refus de livraisons de plus en plus nombreux ; finalement la Grand’PaIud fut exclue des grandes adjudications.
« Que se passa-t-il alors ? L’affaire était au nom de M. Cadiou et bien à lui ; de plus, il savait bien des choses, beaucoup de choses ; peut-être même refusa-t-il des exigences qu’en bon Français il ne pouvait accepter ! La guerre était déjà décidée par l’Allemagne, le temps pressait, il fallait en finir, et on en a fini avec M. Cadiou. Voilà ma conviction, conclut avec force M. Marcou. »
Ces intéressantes déclarations semblaient jeter, pour la première fois, un peu de lumière sur ce drame ténébreux entre tous. En tout cas, elles avaient une double supériorité sur la thèse de l’accusation, celle de la logique et de la vraisemblance.
Nous irons même plus loin que l’honorable M. Marcou et nous pensons que le malheureux Cadiou, loin d’être le complice des Allemands qui occupaient son usine et étaient entièrement responsables du travail, ignorait entièrement leurs agissements, et que ce n’est qu’à la suite de la dénonciation de son ingénieur au ministre de la Guerre au sujet de fautes dont il était partiellement innocent, et des conséquences qui en étaient résultées pour lui, qu’il commença à voir clair dans le jeu de certaines gens en qui il avait eu le plus grand tort de témoigner une si grande confiance.
Révolté dans son patriotisme, il dut avoir avec eux une explication décisive, à la suite de laquelle ceux-ci se virent dans l’obligation de quitter l’usine. Mais comme il en savait trop long, on le supprima. Et l’on s’efforça, afin de dérouter la justice, de diriger ses soupçons du côté de l’ingénieur Pierre.
On voit que cette ruse avait réussi. Cependant, nous devons faire état de l’interview donnée le 26 mars 1919 par M. Pierre à un rédacteur du Petit Parisien, interview que nous nous faisons un devoir de reproduire dans son intégrité :
« L’ancien collaborateur de M. Cadiou, on s’en souvient, s’engagea dès 1914 au 13e régiment d’artillerie et fut versé dans les services automobiles ; il fit là simplement son devoir jusqu’au 10 mars courant, date de sa démobilisation. Bien qu’ingénieur, il ne conquit pas les galons d’officier, en rai- son de sa mauvaise vue et surtout parce qu’il ne suivit pas les cours spéciaux.
« Nous l’avons retrouvé très calme, discutant sans âpreté, sans la moindre rancœur ; et Dieu sait si, autour de lui, les passions furent déchaînées en ce petit coin de Bretagne où il nous recevait jadis, paisible, précis et froid, comme il l’est maintenant devant nous.
« Et méthodiquement, il commence :
« – Ce que j’ai à dire porte sur trois points : l’influence allemande à l’usine de la Grand’PaIud, les malfaçons que l’on a signalées, enfin le décès dramatique de M. Cadiou.
« Je ne vous dirai que peu de choses sur le plan allemand de désorganisation de notre industrie en France, dès avant la guerre ; mais je puis vous affirmer qu’à plusieurs reprises, j’ai noté les effets de l’activité teutonne en ce sens, dans des endroits divers, et particulièrement à Angoulême. »
« – A quel propos ?»
« – Je ne puis m’étendre là-dessus. Les Allemands ont proposé une certaine marchandise à un prix tellement inférieur au cours qu‘ils ont empêché la construction de l’usine destinée à la fabriquer. »
« – Pourquoi n’en avoir pas avisé les autorités françaises ? »
« – J’attendais d’avoir des faits précis… Mais, en ce qui concerne la Grand’PaIud, je n’ai rien remarqué de tel. Ce que je sais, par contre, c’est que les bailleurs de fonds étaient arrivés d’Outre-Rhin sous le masque d’Alsacien.
« A ce sujet, je serais curieux d’apprendre ce qu’ils sont devenus pendant la guerre et quelle est, à présent, leur attitude dans les provinces reprises. II y avait là, notamment, des gens de Bühl, cercle de GuebwilIer, sur le compte desquels j’aimerais à être édifié.
« Passons aux malfaçons. Je n’ai pas eu à en constater dans la production à laquelle j’assistais ; la raison, c’est que, chargé de vérifier la fabrication, je ne pouvais accepter que ce qui était conforme au cahier des charges. Les cotons livrés par la Grand’Palud n’ont donc en rien été, comme le bruit en a couru, la cause des catastrophes de Lagoubran, de l’Iéna et de la Liberté.
« J’en arrive enfin à l’affaire Cadiou proprement dite. Le directeur de la Grand’PaIud disparaît ; on retrouve son cadavre et on m’accuse de l’avoir tué. Pourquoi ? Avais-je contre lui une rancune ? une vengeance à exercer ? Que l’on me dise laquelle ?
« Je quittais M. Cadiou en janvier 1914, mon traité étant arrivé à expiration. Je n’avais rien à regretter, en ayant conclu un autre avec un industriel du Finistère, lui aussi, qui m’assurait la situation modeste que j’ambitionnais. »
« – Alors, pour quel motif vous a-t-on arrêté ? »
« – Je l’ignore, puisque l’on n’a jamais fourni de preuves ! »
« – Mais vous devez faire des suppositions, avoir des soupçons ? »
« A cette question, M. Louis Pierre oppose d’abord le silence, puis, après réflexion, il répond en chargeant ses phrases de sous-entendus, de réticences :
« – C’est là-bas, à la Grand’PaIud, que l’on peut apprendre la vérité. J’affirme, moi, que M. Cadiou n’a pas été tué, qu’il s’est suicidé.
« – Pourquoi ? demandez-le aux gens du pays. »
– Sur quelle base étayez-vous vos affirmations ? »
« – Ah ! ceci est trop délicat pour que je m’engage sur ce terrain. Sachez une chose, c’est qu’il y a là-dedans une haine contre moi…
« Quelqu‘un, à qui la disparition de M. Cadiou importait, avait intérêt à faire croire que j’étais son meurtrier. On a distribué de l’argent pour forger une opinion publique qui me fut défavorable, qui rejetât sur moi la responsabilité d’un décès tragique, dont j‘étais complètement innocent.
« C’est toute une machination habilement ourdie, conclut l’ingénieur, mais l’heure venue, j’en démontrerai l’abomination et l’inanité… »
Le 23 septembre 1919, la chambre des mises en accusation de Rennes renvoyait l’ingénieur Pierre devant la cour d’appel de Quimper, pour inculpation d’assassinat ; les débats étaient fixés au 26 octobre suivant.

VII. EN COUR D'ASSISES - FAIBLESSE DE L'ACCUSATION, FORCE DE LA DÉFENSE - UNE VOYANTE QUI N'ENTEND RIEN - INTERMÈDE COMIQUE - « J'AI TROUVÉ ! » - UN RÉQUISITOIRE MODÉRÉ... - SUPERBE PLAIDOIRIE DE M° HENRI ROBERT - ACQUITTÉ - LE VRAI COUPABLE ???...

Le 24 octobre, M. Louis Pierre se présentait au palais de justice de Quimper et était écroué sur sa demande. A la date fixée, l’audience était ouverte à midi. Me Maurice Floch se portait partie civile au nom de Mme Cadiou, Me Henri Robert occupait le banc de la défense.
Une nombreuse assistance se pressait aux assises de Quimper ; l’ingénieur Pierre qui avait coupé sa barbe, ne portait plus que des moustaches, paraissait extrêmement calme, et ce fut avec une grande sérénité, en homme maître et sûr de lui, qu’il promena sur l’auditoire ses yeux abrités derrière de larges lunettes.
– Vous vous appelez Pierre (Louis-Désiré) ; vous êtes ingénieur, âgé de trente-sept ans, autrefois domicilié à la Forest et aujourd’hui à Lyon, 1, rue de Saint-Nicolas. Je dois d’abord faire connaître à messieurs les jurés votre caractère, vos habitudes sociales, vos mœurs. On vous représente comme sournois, ne regardant jamais en face.
R. – Ma vue est mauvaise, j’y vois mieux en regardant de côté.
D. – Vous êtes aussi très réfléchi, très calculateur, doué d’une grande force physique ; vous seriez aussi très brutal ; on vous accuse d’avoir, sans nécessité, tué le chat de l’usine. Les témoins prétendent vous avoir entendu dire :
« – Si Cadiou veut m’embêter, je le fous à l’eau ! »
Me Henri-Robert intervenait :
– II y a aussi au dossier d’autres renseignements ; ceux-là représentent Pierre comme
« serviable, doux et très correct ! » ainsi s‘exprime notamment le maire de Landerneau.
Le président rappelait ensuite à l’inculpé les rapports entre M. Cadiou et son ingénieur. Puis, après avoir rappelé que de nombreux témoins prétendaient l’avoir aperçu le 13 décembre 1913 à l’usine de la Grand’PaIud, sur la route, en compagnie de son patron, il précisait :
– A l’instruction, vous avez affirmé que votre patron avait dû être assassiné le 29 ; or, nous avons la preuve qu’il était à Landerneau et à la Grand’Palud le 30 au matin.
« Nous savons quel costume il a revêtu ce jour-là, celui même qui recouvrait son cadavre un mois plus tard. II avait annoncé son intention de revenir le soir. II avait déjeuné d’un tapioca au lait. Détail important, on retrouva du laitage dans son intestin à l’autopsie.
Tranquillement, Pierre répliquait :
– Je n’ai rien à dire là-dessus, mais je répète qu’il y a des écritures établissant que M. Cadiou n’a pas paru le 30 au bureau.
« Des écritures, j’insiste, non des souvenirs.
« Les témoins se trompent.
D. – Et les trois autres témoins qui vous ont vu pénétrer avec Cadiou, le 30, à onze heures, dans le bois où l’on découvrira son corps.
R. – Ils se trompent aussi.
D. – Quel a été l’emploi de votre temps pendant la journée du 30 ?
R. – Au bout de six ans, monsieur le Président, je ne m’en souviens pas.
« Tout ce que je puis vous dire, c’est que si des témoins prétendent m’avoir vu avec M. Cadiou à la date du 30, il y en a d’autres qui affirment qu’ils ont vu M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon, le 31 décembre et le 1er janvier. Ce qui prouve que, contrairement à ce que soutient l’accusation, M. Cadiou était encore vivant ces deux jours-là.
D. – Ces dépositions sont d’importance inégales. Nous les entendrons.
« Autre charge… N’avez-vous pas dit, non plus, dans certaines circonstances, que vous tueriez un homme comme une mouche.
R. – Je le dirais encore maintenant.
D. – Quand on a découvert le cadavre de votre patron, vous avez paru très ému.
R. – Qui ne l’eût été à ma place ?
D. – Votre attitude a paru à certains des plus embarrassée.
R. – C’est affaire d’interprétation. J’étais surtout très sincèrement affecté.
D. – Comment expliquez-vous que vous ayez eu en votre possession un revolver identique à celui qui servit au crime, des balles non seulement de même fabrication, mais présentant les mêmes défauts, fait exceptionnel, ainsi que l’établit le rapport de M. Grivolat.
R. – Je maintiens avoir cédé en février 1913 le revolver acheté par moi chez l’armurier Marie, de Landerneau, à un voyageur dont je ne sais pas le nom.
D. – Cependant, en novembre, vous écriviez à votre ami Faucon : « Je porte sur moi un rigolo. »
R. – J’ai écrit cela pour faire le fanfaron. Somme toute, le président, dans un véritable résumé très long, très diffus et très inconsistant, ne faisait que reproduire les accusations qui avaient été portées contre l’accusé en 1914 par le juge d’instruction Bidard de la Noë, ce qui lui attirait le très légitime reproche de Me Henri-Robert, de vouloir rétablir l’usage de ces résumés qui avaient été interdit par la loi de 1882.
– Pour moi, ajoutait-il, je n’ai pour l’instant qu’une chose à dire, c’est qu’après avoir recueilli toutes les charges énumérées si complètement par M. le Président, les magistrats, dès 1914, ont mis Pierre en liberté provisoire.
On entendait ensuite les témoins.
Presque tous commençaient à déclarer qu’au bout de tant de temps, leurs souvenirs ne pouvaient être qu’assez confus.
Cependant M. Mennessier, commissaire spécial à Brest, après avoir rappelé tous les détails de l’enquête qu’il avait faite au moment du crime, ajoutait :
– Pierre avait partie liée avec M. Legrand et Rocher, concurrents et même ennemis de M. Cadiou.
Le président donnait alors lecture de la déposition de M. Legrand qui, malade, n’avait pu venir à l’audience :
« – Oui, déclarait le témoin, j’ai été le fondateur de la Grand’Palud ; j’avais pour commanditaires MM. Temming et Falen-Marck de Manheim ; mais envieux, ils m‘ont obligé à vendre l’affaire.
« Plus tard, quand M. Cadiou, dégoûté lui aussi par des campagnes analogues, exprima l’intention de passer la main à d’autres, j’essayai de reconstituer une nouvelle société.
« Je n’y réussis pas. Je vous affirme que je ne fis rien par ailleurs.
M. Legrand disait encore :
– La première société de la Grand’PaIud était occulte, puisque j’étais seul en nom. Il est vrai que j’ai menacé M. Cadiou de faire connaître le caractère mi-allemand de la société.
M. Rocher, associé de M. Legrand, décédé à ce jour, avait laissé la déposition suivante :
– Quand je fondais avec Legrand l’usine de Daoulas qui devait concurrencer celle de la Grand’PaIud, nous voulûmes engager Pierre comme ingénieur ; il nous promit qu‘il serait libre le 1er mars 1914.
M. Jean, notaire à Brest, déclarait :
– Cadiou nous montra un jour un dossier volumineux ; il me dit :
« – Si l’on connaissait ces pièces, il m’arriverait malheur. »
On entendait ensuite Mme veuve Cadiou qui protestait contre les bruits diffamatoires qu’on avait fait circuler sur son compte. Le président la rassurait en lui disant :
– Vous êtes, madame, au-dessus de tout soupçon. Nul n’est à l’abri des racontars et des calomnies, mais vous êtes bien au-dessus de cela ! Je tiens à vous rendre cet hommage.
Puis, il lui demandait :
– Vous devez savoir que des témoins affirment avoir vu votre mari à Morlaix, le 1er janvier ?
Mme Cadiou répondait :
– Ils se trompent.
Son beau-frère, M, Jean-Marie Cadiou, lui succédait à la barre. Après lui avoir rappelé l’intervention de la somnambule de Nancy, il racontait :
– J’ai suivi ses indications ; j’ai fait le tour du bois, suivant partout, et c’est en revenant à mon point de départ que, du bout de mon bâton, j’ai ramené des débris de vêtements ; j’ai fouillé la terre avec mes mains, à trente centimètres environ de profondeur. Le cadavre est apparu.
« Affolé, je courus chez Pierre. Il a été lui-même très ému, et pâle comme un mort il a couru vers l’usine et il a aidé à l’exhumation de mon frère.
Après avoir entendu quelques témoins sans importance, Mme Léost, femme de ménage de M. Cadiou, précisait :
– J’affirme que M. Cadiou n’avait fait dans son appartement de Landerneau aucun préparatif de départ. Après sa mort, Pierre pénétra seul dans l’appartement.
D. – Pensez-vous qu’il ait pu faire disparaître certains dossiers ?
R. – Je ne peux rien dire.
Venaient ensuite de nombreux témoins, dont quelques-uns ne parlaient que le Breton, ce qui n’était pas fait précisément pour abréger et clarifier les débats.
En réalité, aucun d’entre eux ne pouvait rien préciser ; plusieurs se contredisaient, en un véritable chaos, où il était d’ailleurs impossible de découvrir aucune charge sérieuse contre l’accusé.
A l’audience suivante, plusieurs ouvriers de l’usine de la Grand‘PaIud venaient déclarer qu’ils avaient aperçu Cadiou à l’usine le 30 au matin, mais qu’ils ne pouvaient pas affirmer que c’était en compagnie de Pierre. Le contremaître Bignard maintenait ce qu’il avait dit à l’instruction :
– Le 30, j’ai vu M. Pierre quitter l’usine avec M. Cadiou et rentrer à l’usine à midi moins cinq.
D. – Avez-vous entendu Pierre proférer des menaces contre M. Cadiou ?
R. – Oui, Pierre me dit un jour :
« – Si je suis obligé de m’en aller, je flanquerai Cadiou à l’eau ! »
« Il disait aussi :
« – Moi, je tuerais un homme comme une mouche ! »
« Il était brutal et emporté.
On abordait ensuite l’incident dit « de la somnambule de Nancy ». On entendait d’abord Mme Guillemin, qui d’accord avec Mme Sainby [Sainpy], avait envoyé à la voyante différents objets ayant appartenus à M. Cadiou.
Le président lui déclarait :
– On a prétendu que cet épisode de la somnambule était une comédie organisée pour découvrir le corps là où l’on savait qu’il était caché.
– Oh ! non, monsieur, protestait le témoin avec indignation ; je ne me serai jamais prêtée à une pareille chose !
A Mme Sainby [Sainpy] qui lui succédait et qui, avec force détail, racontait son entrevue avec Mme Hoffmann, le président demandait :
– Alors, madame, vous avez confiance en des somnambules ?
R. – Mais, monsieur, c’est mon droit !
D. – Ne pensez-vous pas avoir mis vous-même, par d’involontaires indiscrétions, Mme Hoffmann sur la voie de la vérité.
Mme Sainby [Sainpy] protestait de nouveau avec énergie :
– Non, monsieur le président, Mme Hoffmann était endormie et tout est venu d’elle-même.
Un grand mouvement d’attention un peu ironique se produisait dans l’auditoire, la somnambule de Nancy venait d’apparaître.

Elle s’avançait, l’air digne, solennel même ; et convaincue de la réalité du pouvoir merveilleux qu’elle exerçait moyennant d’honnêtes bénéfices :
– Quelle est votre profession ?
– Somnambule ! répliquait sans hésiter la voyante de Nancy.
D. – De quoi vous occupez-vous principalement ?
R. – Je ne travaille que dans la recherche de l’assassinat.
D. – Depuis quand exercez-vous cette profession ?
R. – II y a si longtemps que je ne m’en souviens plus.
D. – Vous rappelez-vous l’entrevue que vous avez eue avec Mme Sainby [Sainpy] ?
R. – Tout ce que je puis vous dire, monsieur le président, c’est que c’est ma marraine, comme d’habitude, qui m’a endormie. Quand je me suis réveillée, j’avais des larmes pleins les yeux. Mais je ne me souviens jamais de ce que j’ai vu en état de sommeil. Je ne sais si ce sont mes propres révélations que ma cliente m’a racontées.
D. – Personne ne vous avait fourni les renseignements sur le crime de la Grand’Palud ?
R. – Oh ! Personne.
Le président ne jugea pas utile de pousser cet interrogatoire plus loin que le juge d’instruction ne l’avait fait lui-même.
On entendait ensuite les témoins à décharge.
Le premier était Mme Pierre, la femme de l’accusé, qui n’était autre que la sympathique Mlle Juzeau, qui, au moment de son arrestation, avait témoigné au jeune ingénieur une confiance si entière, en même temps qu’un admirable dévouement.
– Je ne doute pas, déclarait-elle avec fermeté, de l’innocence de mon mari. Je sais qu’il était en mauvais rapport avec M. Cadiou, mais il ne demandait qu’à se séparer de son patron.
Venait ensuite, le veilleur de nuit Bossard, que M. Bidard de la Noë avait fait arrêter, on s’en souvient, pour des motifs vraiment très futiles et qu’on avait dû ensuite remettre en liberté.
Tous ces avatars avaient achevé de mettre en déroute l’intellect déjà amoindri de ce pauvre diable qui ne put tenir devant la Cour et le jury que des propos d’une telle incohérence que l’accusation et la défense se mirent d’accord pour ne pas retenir sa déposition.
M. Nicolas (de Morlaix) rappelait :
– J’ai la certitude d’avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix vers dix-huit heures. Je l’ai simplement salué, je ne lui ai rien dit. Mon associé, Le Meiller [Lemeillet], qui m’accompagnait, est resté avec lui et lui a parlé. Je tiens à faire remarquer, notait Me Henri-Robert, que les souvenirs de M. Nicolas, juge au tribunal de Commerce de Brest, étaient d’abord imprécis.
Le témoin ne savait plus exactement la date à laquelle il avait rencontré Cadiou.
« II se rappelait seulement avoir, ce jour-là, signé une pièce en l’étude de Me Erussart [Erussard]. On a vérifié ; l’acte est du 31 décembre.
M. Nicolas reconnaissait :
– En effet, je n’ai rendu qu’une visite à Me Erussart [Erussard].
M. Le Meiller [Lemeillet] déclarait à son tour :
– Je ne peux préciser la date à laquelle je me suis entretenu à la gare de Morlaix avec M. Cadiou, mais j’affirme de la façon la plus absolue que cet entretien a eu lieu la jour où M. Nicolas s’est rendu chez Me Erussart [Erussard].
Me Erussart [Erussard] appuyait ces deux dépositions en ces termes :
– Le 31 décembre, j’avais rendez-vous dans mon étude à Morlaix avec M. Louis Nicolas. Il arriva en retard, vers dix-huit heures quarante. Il nous dit, pour s’excuser, qu’il avait attendu son associé, lequel causait avec M. Cadiou. En ce qui concerne la date, pas d’erreur possible, mes livres en font foi.
M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, déposait :
– J’ai rencontré Cadiou le 1er janvier à Saint- Pol-de-Léon. Il arrivait avec sa bicyclette. Je lui dis :
« – Bonjour Cadiou ! »
« II me répondit :
« – Bonjour Le Gall ! »
D. – Comment expliquez-vous que personne parmi les amis de Cadiou à Morlaix, ne l’ait rencontré le 1er janvier ?
R. – Je n’ai pas à m’expliquer. J’ai vu Cadiou, j’en suis certain, je le jure.
M. René Le Gall, médecin de la marine, fils du précédent témoin, déclarait :
– Le 1er janvier, à Saint-Pol-de-Léon, j’ai vu mon père parler à un monsieur que je ne connaissais pas.
Mon père m’a dit ensuite :
« C’est M. Cadiou ; j’affirme que cette rencontre s’est produite le 1er janvier.
Deux témoins, venaient certifier qu’ils avaient rencontré M. Cadiou, à Morlaix, le 1er janvier.
Ainsi qu’on s’y attendait certainement, d’après ces témoignages si nets, si explicites, l’accusation venait de recevoir un coup important.
Le lendemain, dès le début de l’audience, un intermède, plutôt comique, se produisait.
Le jour de l’ouverture des débats, un nommé Gabriel Tonard [Tonnard] avait déclaré à l’envoyé du Matin :
– Je connais l’assassin. A une date que je ne puis déterminer, je me rendais à pied de Morlaix à Brest. Je croisai sur la route M. Cadiou. Il était en voiture découverte. Il m’offrit une place près de lui. Tout à coup, à l’endroit où la route forme un plan incliné couvert de bois taillés, six individus tombèrent sur lui. Deux d’entre eux arrêtèrent son cheval ; un troisième se précipita sur le marche pied et fit feu de son revolver, atteignait M. Cadiou au visage.
« Pour moi, je fus enlevé par deux autres bandits vêtus de soutanes. La tête recouverte d’un capuchon ; ils me firent respirer un flacon de je ne sais quoi… Je ne repris mes sens que quelques heures après, à Cléder, chez les sœurs de M. Cadiou.
« En me réveillant, je trouvais dans ma poche un sac contenant vingt mille francs en or. Mais j’avais eu le temps de reconnaître l’assassin. C’est un Corse, nommé Filippi. »
Nous devons dire que personne n’avait accordé une grande importance à ces déclarations si mélodramatiques et si tardives.
Cependant, le président avait fait rechercher le sieur Tonard [Tonnard] et celui-ci, retrouvé non sans peine, était enfin amené à la barre :
– J’ai, disait-il, rencontré M. Cadiou sur la route de Morlaix à Brest. Il m‘a pris dans sa voiture ; à un moment, six bonshommes arrivèrent ; l’un d’eux a tiré sur M. Cadiou, il y avait deux prêtres, l’un, gros et rouge que je ne connaissais pas ; l’autre, qui était sûrement M. Léon, le recteur du Cléder. Celui-ci a enlevé son masque et m’a saisi les mains. C’est lui qui m’a fait respirer du chloroforme. J’ai repris mes sens un peu plus tard, chez Mlles Cadiou, à Cléder.
« En rentrant chez moi, je vis un homme qui me dit :
« – Si tu parles, on te tuera. »
« Et j’ai trouvé dans ma poche un sac qui contenait vingt mille francs en louis d’or. On les a comptés chez ma tante. »
– Je me demande, messieurs, faisait le président, si c’est la peine d’insister ?
– Non, répondait en même temps l’avocat général, Me Henri-Robert et Me Maurice

Floch.
On revenait ensuite à des choses plus sérieuses. Me Du Plessis, avocat à Morlaix, venait exprimer l’avis appuyé d’ailleurs sur des faits indéniables, que l’instruction n’avait pas été menée avec partialité.
On entendait ensuite le docteur Paul, médecin légiste, qui ne faisait que confirmer les conclusions de ses opérations médicales et le docteur Rousseau qui avait fait la première autopsie de Cadiou.
Le docteur Rousseau allait provoquer un incident qui, sur le premier moment, apparaissait d’une gravité exceptionnelle.
– Les souliers du mort, disait-il, au moment où il fut déshabillé pour l’autopsie, portaient encore des débris de coton.
Immédiatement, l’avocat général Cazenavette s’écriait :
– Si Cadiou, au moment de sa mort, avait aux pieds des débris de coton, cela serait la preuve qu’il sortait de l’usine, car ce coton ne pouvait provenir de Morlaix.
Sur l’ordre du président, on prenait dans une caisse déposée sur la table des pièces à conviction, la paire de chaussures de la victime, et l’on constatait, au milieu d’une émotion considérable, que des fibres de coton adhéraient encore au cuir.
Me Henri-Robert, qui partageait la surprise générale, s’écriait :
– Si l’on doit faire état de l’incident, je réclame un supplément d’informations.
Mais la cour décidait de passer outre aux débats.
Et le docteur Paul était entendu.
« Alors, nous raconte l’envoyé spécial du Matin, on vit Me Henri-Robert prendre un air soucieux et se plonger dans son dossier. II en sortira tout à l’heure avec une explication de joie.
« – J’ai trouvé ! s’écriait-il, au grand étonnement du docteur Paul, interrompu dans une démonstration technique. « Qu’a donc découvert l’habile bâtonnier ? Une petite phrase dans le rapport du chimiste Kohn-Abrest.
« J‘ai, relate cet expert, nettoyé les chaussures qui m’étaient soumises avec un tampon d’ouate. »
– Maintenant, concluait Me Henri-Robert, je suis, tranquille, et vous, messieurs les jurés, aussi.
On entendait, ensuite, M. l’abbé Léon, recteur du Cléder, que le témoin Tonard [Tonnard] avait mis en cause au début de l’audience.
L’honorable ecclésiastique qui ne manifestait aucune mauvaise humeur d’avoir été mis en cause par ce témoin aussi imaginatif qu’inattendu, déclarait avec bonhomie :
– Tonard [Tonnard] m’a écrit pour me demander de l’argent. Je le crois déséquilibré.
– Moi aussi, acquiesçait le président. Excusez-nous de vous avoir dérangé.
L’expert Kohn-Abrest venait confirmer le passage de son rapport concernant les chaussures de M. Cadiou et dont Me Henri- Robert venait de faire si heureusement état.
– Ces fibres, déclarait-il, proviennent de l’ouate dont je me suis servi pour nettoyer les brodequins.
Enfin, M. Grivolat, expert armurier, se livrait à une longue démonstration en vue dans laquelle il s‘efforçait de démontrer la similitude absolue du projectile retrouvé par le docteur Paul dans le cadavre de Cadiou et des balles achetées par l’inculpé.
Mais il s’empressait d’ajouter, ainsi qu’il l’avait déjà déclaré dans son rapport, qu’il existait dans le commerce des revolvers et des balles de cette catégorie en si grand nombre qu’il n’y avait rien d’étonnant à ce que l’accusé en eût à sa disposition. Mais qu‘en tout cas c’était insuffisant pour prouver que c’était lui qui avait tué M. Cadiou.
Après une suspension de l’audience, le président donnait la parole à Me Floch, au nom de Mme Cadiou.
– Ma cliente, attaquait-il, a un double devoir : défendre la mémoire de son mari que Pierre n’a pas craint de diffamer, sinon devant le jury, au moins pendant l’instruction de l’affaire ; et puis, affirmer, crier bien haut ma conviction persistante : Pierre est l’assassin de Cadiou.
Avec son talent habituel, Me Maurice Floch, dont la tâche, ainsi qu’on vient de le voir d’après les débats, était singulièrement ardue, s’efforçait de faire partager sa conviction aux juges.
Vers dix-sept heures, M. Cazenavette, procureur de la République, entamait son réquisitoire :
– Je suis ici, disait-il, pour défendre la justice contre les critiques acerbes, dont elle a été l’objet au sujet de l’instruction et pour démontrer la culpabilité de l’accusé.
Après avoir retracé un portrait assez sévère de l’accusé, l’orateur examinait longuement les origines allemandes de l’usine de la Grand‘PaIud.
– Pour une aumône de quatre mille francs par an, un Français s’est trouvé qui prêta son nom à l’ennemi. C’est le nommé M. Legrand. Complicité ? Non, mais une inconcevable légèreté. Quant à M. Cadiou, aucun reproche à lui faire au point de vue national : non seulement il ne collabora pas avec l’ennemi, mais il fit tout pour l’exclure de l’usine. M. Cadiou était un honnête homme ; personne ne me démentira.
Après avoir analysé les rapports qui avaient existé entre Cadiou et Pierre d’une part, et Pierre et Legrand de l’autre, rappelé le conflit qui avait éclaté entre Cadiou et l’ingénieur, l’avocat général s‘efforçait de mettre en valeur les charges que le juge d’instruction avait rassemblées contre l’accusé. Mais, avec une grande impartialité, il concluait :
– Si je garde l’impression personnelle que Pierre est coupable, je ne m’étonne pas qu’en présence de tant d’obscurité et tant de contradictions, de bons esprits aient conçu une opinion contraire. Je n’en persiste pas moins à demander le châtiment de celui que je considère comme l’assassin de son patron.
« Mais, maintenant, quelle sera la sanction ?
« Pierre est poursuivi non pour assassinat mais pour meurtre simple ; la peine serait donc au maximum des travaux forcés à vie, au minimum cinq ans de réclusion. Je laisse à votre conscience, messieurs les jurés, le soin d’accorder ou de refuser les circonstances atténuantes à l’inculpé.
M. Cazenavette terminait ainsi sa harangue :
– II y a, messieurs, dans la salle ou aux environs, une veuve et un orphelin. Il y a aussi la femme d’un homme qui encourt une condamnation grave ; pour les uns comme les autres, je prie le public d’écouter le verdict qui va être rendu, quel qu’il soit, en silence, avec respect.
A la reprise de l’audience, Me Henri-Robert prononçait un de ces beaux plaidoyers de son admirable carrière.
Avec une logique éblouissante, une précision beaucoup plus impressionnante que les périodes enflammées ou les développements plus ou moins littéraires dont abusent tant d’avocats de cour d’assises, l’éminent bâtonnier commençait par établir d’une façon indiscutable l’alibi que Pierre avait invoqué dès le premier jour, et qui avait été reconnu exact par des témoins à la sincérité desquels le ministère public, loyalement, avait rendu un public hommage.
– Messieurs les jurés, s’écriait Me Henri-Robert, l’affaire Pierre sera terminée ce soir. Je dis l’affaire Pierre et non l’affaire Cadiou. Celle-là continuera. La justice a dix ans pour rechercher le vrai coupable. Quant à l’accusé d’aujourd’hui, sa cause n’a-t-elle pas été jugée et décidée en sa faveur ?
« Lorsque les magistrats de Brest, librement, spontanément, en 1914, ont mis Pierre en liberté, ils ont par cela même avoué le doute qui obsédait leur conscience.
« La défense ne s’est permis qu’une hypothèse : était-il donc si invraisemblable d’admettre d’autre coupable que l’ingénieur ?
« Rappelez-vous le mot du député Cloarec, mot dont l’authenticité n’est pas douteuse :
« – Cadiou a été tué par des ennemis politiques. »
« Si l’on rapproche ce mot du propos tenu par M. Legrand, le prête-nom de l’Allemand Temming :
« – Il faut que Cadiou disparaisse par tous les moyens », ne peut-on pas se demander si la main de l’Allemand n’est pas dans le crime.
« Cadiou a sans doute payé de sa vie sa résolution ferme et déjà en partie réalisée de ne plus être l’associé, c’est-à-dire l’esclave des Allemands.
De chaleureux applaudissements s’élevaient dans l’auditoire ; le président s’empressait de les réprimer, puis demandait à l’accusé :
– Pierre, avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ?
Pierre se levait et, très ému cette fois, il s’écriait d’une voix vibrante :
– Messieurs les jurés, je jure devant Dieu et sur la tête de mon enfant, que je suis innocent !…
Le jury se retirait aussitôt dans la chambre des libérations ; au bout d’un quart d’heure, il en revenait avec un verdict d’acquittement, qui était accueilli par une ovation d’enthousiasme et, définitivement, cette fois, l’innocent était remis en liberté. Continua-t-on, ainsi que Me Henri-Robert l’avait souhaité, à rechercher le véritable assassin de M. Cadiou ; nous l’espérons pour l’honneur de ceux qui ont mission de défendre la Société et de punir le crime.
Toujours est-il que le ou les assassins demeurent introuvables et que le mystère de la Grand’PaIud, judiciairement, ne fut jamais éclairci.
Il est hors de doute, que si, dès le début de l’affaire, le juge d’instruction avait conduit autrement son enquête et ne s’était pas acharné sur une fausse piste qui devait aboutir au véritable martyre d’un honnête homme, l’énigme eût été plus promptement dissipée que certains ont bien voulu le prétendre ; et la découverte du ou des assassins de M. Cadiou n’eût pas manqué de projeter une utile lumière sur les agissements des Allemands en France pendant cette période si troublante de l’immédiate avant-guerre.
Il est certain qu’au bout de six ans et surtout après les formidables événements qui avaient bouleversé l’Europe et même le monde entier, il était difficile de prendre et de renouer un fil brisé par la tempête ; aussi nous estimons que les responsabilités qu’ont encourues au cours de cette affaire les représentants de la justice, incombent surtout à ceux qui, dès le début, se sont si lamentablement trompés et, avec la plus regrettable des obstinations, se sont refusés à reconnaîtra leur erreur.
Si ces lignes ne tombent jamais sous les yeux de M. Pierre, qu’il reçoive ici toute l’expression de la part très vive que nous avons prise à son véritable calvaire et de la joie très vive que nous a causé sa trop tardive réhabilitation.

PIECE ANNEXE

Nous communiquons à nos lectrices et à nos lecteurs quelques extraits du réquisitoire de M. Bidard de la Noë où l’on verra combien, parfois, sont, exposés la liberté et l’honneur d’un citoyen :
… « Des recherches faites pour découvrir M. Louis Cadiou demeuraient toujours infructueuses, bien que l’enquête eût établi que celui-ci avait été vu pour la dernière fois à Landerneau le 30 décembre. La presse et Pierre tout le premier colportaient sur son compte les bruits les plus défavorables et les plus contradictoires, alors que, cependant, sa situation pécuniaire, celle de la société anonyme de la Grand’Palud, les rapports affectueux existant entre les époux Cadiou, qui vivaient très unis, et l’état de santé de cet ancien avoué démontraient que sa disposition ne pouvait être attribuée ni à une fugue, ni à une fuite, ni à un suicide.
« Bientôt les soupçons se portèrent sur l’ingénieur Pierre, qui fut même mis au courant des accusations portées contre lui.
« L’enquête avait, en effet, établi que M. Louis Cadiou avait couché chez lui pendant la nuit du 29 au 30 décembre, que sa femme de ménage l’avait trouvé un peu après huit heures du matin, le 30 dé- cembre, dans son appartement de la rue de Brest, à Landerneau, vêtu de son costume cycliste, les jambes entourées de ses molletières en cuir jaune, et, en un mot, prêt à partir ; que peu d’instants après, plusieurs personnes l’avaient vu se rendre à l’usine de la Grand’Palud, que, de plus, deux ou trois témoins l’avaient aperçu, ce jour même, vers onze heures du matin, quittant cette usine en compagnie de son ingénieur, et que c’était à partir de ce moment qu‘on ne savait plus ce qu’il était devenu.
« Interrogé, Pierre avait déclaré qu’il avait vu son patron pour la dernière fois le lundi 29 décembre, vers onze heures et demie du matin, lorsqu’après être allé avec lui au moulin de la Grand’PaIud, il l’avait quitté près du pont de l’usine, sur le chemin allant de la route de Landerneau à la Forêt.
« Depuis, il a persisté dans ses allégations, bien qu’au cours de l’information un très grand nombre d’autres témoins soient venus affirmer d’une façon formelle qu‘ils avaient vu M. Cadiou à l’usine, dans la matinée du 30 décembre, et que l’un de ceux-ci certifie qu’il a aussi, lui, rencontré l’ingénieur et son patron ensemble, à cette même date, vers onze heures du matin.
« On ne comprenait pas les dénégations de Pierre, alors que la présence de M. Louis Cadiou, dans son usine, le matin du 30 décembre, ne pouvait pas être mise en doute. On savait aussi que cet ingénieur avait déjà proféré certaines menaces à l’égard de son patron et qu’il avait dit notamment un jour, en parlant de celui-ci :
« – S’il me renvoie, je le f… à l’eau. »
« Les accusations contre Pierre s’accentuèrent, lorsque le 4 février 1914, M. Jean-Marie Cadiou découvrit le cadavre de son frère enfoui dans le bois de la Grand’Palud, sous une très faible couche de terre, en bas d’un petit sentier en cul-de-sac, presque au bord du canal conduisant l’eau du moulin et à environ quatre cents mètres de l’habitation de Louis Pierre.
« Le cadavre de M. Louis Cadiou, couché sur le ventre, était revêtu du même costume cycliste et des mêmes guêtres de cuir jaune que la victime portait lorsqu’elle avait quitté l’usine avec son ingénieur le 30 décembre 1913, vers onze heures du matin, en prenant précisément la direction du domicile de Pierre et du moulin en même temps que du bois. Le corps était nu-tête et avait les mains gantées et les pieds chaussés de brodequins ; sur la cuisse droite était déposé, en boule, le caoutchouc dont était aussi vêtu M. Cadiou en quittant l’usine le 30 décembre ; la poche intérieure de la veste était retournée et à moitié arrachée ; le vêtement de caoutchouc était déchiré en plusieurs endroits et avait une agrafe et des boutons arrachés. On ne trouva dans les vêtements du mort, ni montre, ni porte-monnaie, ni argent, ni portefeuille, ni clefs, ni papiers.
« Une première autopsie à laquelle procéda M. le docteur Rousseau, permit de constater au côté gauche du cou de M. Louis Cadiou une large plaie béante de quatorze centimètres de longueur ; la carotide était sectionnée ; les bords de cette horrible plaie présentaient des encoches ou reprises qui démontraient que le meurtrier s’était repris à plusieurs fois pour couper la gorge de sa victime. Une petite ecchymose se voyait également au cuir chevelu. L’estomac contenait un produit semi-liquide qui paraissait être du lait ou une bouillie claire à base de lait. Or, le 30 décembre, avant d’aller à l’usine, M. Louis Cadiou avait pris un laitage.
« Tout le monde désigna aussitôt l’ingénieur comme étant l’assassin de son patron. Pierre fut arrêté. Il était évident que M. Cadiou avait été tué le 30 décembre, après être sorti de l’usine de la Grand’PaIud avec son ingénieur. Personne ne l’avait vu revenir à Landerneau où il n’était pas allé déjeuner à l’hôtel et où on ne l’a plus vu depuis.
« Il n’était certainement pas non plus retourné dans sa chambre depuis qu’il était parti pour la Grand’PaIud dans la matinée du 30 décembre, car la dame Léost, sa femme de ménage, avait constaté le lendemain matin que M. Cadiou n’avait pas mis les pied dans son appartement depuis qu’elle y avait tout rangé la veille, que le lit n’était pas défait et que personne n’y avait couché. Tous les vêtements se trouvaient à leur place et le feu qu’elle avait préparé n’avait pas été allumé. Cet appartement était resté depuis dans le même état. Les valises et la couverture de voyage de M. Cadiou se trouvaient, également dans la chambre, son carnet de chèques qu’il emportait dans tous ses déplacements avait été découvert dans le bureau de son pied- à-terre à Landerneau. Tout cela démontrait qu’il n’était pas encore parti pour rentrer à Paris, où pourtant il avait bien l’intention d’arriver la veille du 1er janvier, ainsi qu’il l’avait déclaré le 29 décembre à son ami, M. de Kéramur.
« Certains témoins sont venus prétendre avoir vu M. Louis Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pot-de- Léon et même le 4 janvier à Paris ; mais on ne saurait attacher une grande importance à certains témoignages qui sont imprécis ou contradictoires et qui ne peuvent supporter une discussion approfondie, d’autant plus qu’on a vainement recherché l’endroit où, à Morlaix ou aux environs, cet ancien avoué, qui était très connu dans cette région, avait des effets d’habillement de rechange et une bicyclette à sa disposition, et où il aurait couché et pris ses repas.
« BIDARD DE LA NOË. »